Hier la cellule familiale s'est réunie chez moi pour une double occasion. La première était de saluer le départ du benjamin pour le Liban, où il retourne s'installer pour 18 mois. Revenu en France depuis le mois d'août, à l'issue de son stage de fin d'études, il a décidé de jouer les prolongations en saisissant la chance offerte d'un contrat de travail.

L'autre occasion de retrouvailles, quoique plus terre à terre, revétait une dimension symbolique indirectement associée à la première : vider le grenier. Depuis plusieurs années je suis seul à habiter la maison et, avec l'entrée dans la vie active du petit dernier, la répartition des objet propres à chacun prenait un certain sens. L'idée générale était de faire de la place, donc de jeter. Mais pas à l'aveugle : il fallait auparavant extraire de la soupente les cartons d'objets hétéroclites stockés là au fil des ans et voir ce que chacun voulait en faire. Imaginez sept personnes en train de se faire passer des cartons, en regarder le contenu, et exhumer un fatras de fragments du passé chargés des souvenirs les plus divers...

- On jette !

- Ah non, pas ça. Je garde.

- Mais tu ne vas pas garder ça !

- Oooooh, ma poupée !

- Héééé, regardez, les livres de nos histoires d'enfants...

- Et mes dessins de maternelle !

- Des vêtements de bébé ! Ça sera parfait pour celui qui s'annonce.

- Ah non, c'est trop moche ! C'est vieux, ça pue...

- C'est qui sur ces photos ?

La joyeuse exubérance du déballage a été prétexte aux plaisanteries, avec de bons moments de rigolade complice. Le noyau familial, pour un après-midi, était recomposé et j'en étais heureux. De temps en temps nos regards de parents se sont brièvement croisés, réunis par les souvenirs communs et, je ne saurais dire pourquoi, j'ai aimé sentir que le divorce n'avait pas empêché cette survivance. Il s'est cependant joué en douceur, sans qu'on y prenne garde, une nouvelle étape avec la dispersion de ces objets sans réelle utilité mais porteurs d'affect...

J'ai, par exemple, ressenti une subtile émotion lorsque j'ai vu circuler, parmi des vêtements dépassés, la robe bleue que portait Charlotte aux premiers jours de nos rencontres. La chemise que je portais était là aussi, me ramenant à nos dix-huit ans. Jusque-là ces vêtements avaient toujours été gardés. Comme ça, sans autre justification qu'une forme ténue de sacralisation. Ils ne seraient plus portés mais ne pouvaient être jetés...

Avec Charlotte, nous avons échangé quelques mots autour de ces vêtements de notre jeunesse amoureuse, confirmant que les souvenirs étaient fiables et intacts. Dans son regard j'ai perçu l'éclat qu'il m'importait de voir. Les enfants, plus ou moins occupés par le tri d'autres objets, étaient présents. Témoins. Ça aussi ça avait une importance. Puis Charlotte à donné sa robe bleue à notre fille. Pas un instant je n'ai songé à une autre destinée (la garder aurait été incongru...), mais je crois que je n'aurais pas voulu la voir donnée aux organismes de récupération de textiles. Pour la même raison j'ai mis de côté ma chemise, tout en sachant que je ne la remettrai jamais...

Il me semble que ces gestes et les quelques paroles qui les ont accompagnés avaient une portée plus grande que les apparences : chacun reprenait ce qu'il avait porté. En quelque sorte nous séparions ce qui avait fait partie de notre rencontre. Et j'y étais prêt.

En même temps je me suis dit que si je n'avais pas revu ces vêtements j'aurais oublié qu'ils existaient encore ! Et là je me rends compte de l'intérêt des objets conservés : ils permettent de retrouver les souvenirs sensoriels. Voir un objet, éventuellement le toucher, le sentir, ce n'est pas la même chose que s'en souvenir. Il y a là quelque chose d'organique. 

Il semble que pas mal de gens préfèrent se détourner des souvenirs, les faire disparaître, effacer les traces. Je ne me situe pas dans cette mouvance : j'aime savoir que des objets demeurent accessibles et resurgiront, plus ou moins par hasard, en évoquant des moments heureux. Je crois que c'est une façon de vivre le bonheur à répétition, même s'il est parfois légèrement teinté de tristesse. Parce que cette tristesse est aussi une façon de reconnaître l'existence des moments heureux. "Se souvenir des belles choses", comme le titrait un film...

Ce plaisir que nous avons partagé ensemble, hier, nous ne l'aurions pas vécu si nous avions jeté les objets dès qu'ils avaient fini de jouer leur rôle strictement utilitaire. En les conservant nous avons pepétué, en quelque sorte, la signification singulière dont nous les avons chargés collectivement et inconsciemment. Les objets ravivent les souvenirs, qui relient les êtres.

 

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À la fin de la journée il y avait des cartons ouverts dans toute la maison et une dispersion anarchique de leur contenu...

On a quand même fait un voyage à la déchèterie mais il resté beaucoup d'objets au sort incertain ou controversé. Finalement les parents se sont répartis jouets et livres pour être chacun prêts à répondre à leur prochain rôle de grands-parents, les jeunes adultes on emporté leurs trésors, et le reste... c'est à dire un tas de choses dont personne n'a décidé du sort, est resté chez moi.