Lorsque je dépose mes réflexions sur internet je ressens souvent une dualité hésitante. Entre l'abord de sujets qui me sont personnels, intimes, et ceux qui s'ouvrent à des thématiques plus larges, l'équilibre m'est parfois difficile à trouver. Selon les périodes, les thèmes abordés, mon état intérieur, mes préoccupations, je privilégie l'intime ou m'aventure vers l'universel. 

Dualité parce que je sens que, de toutes façons, dans les sujets "universels" il y a une part de subjectivité, émanation de ce que je suis. D'un côté je cherche à taire cette part, de l'autre je sens qu'elle me permet de parler de façon incarnée. Et justement, ce que j'aime lire chez les autres c'est le ressenti intime que provoque leur positionnement. C'est donc de cette place que j'entends le faire... mais sans verser dans l'égocentrisme. Trouver la part d'universel dans ce qui provient de l'individuel. Pas facile, parce que je m'expose forcément, sans disposer systématiquement de l'auto-estime suffisante pour en assumer les conséquences. Mon égo sensible reste vulnérable à la critique et aux désapprobations...

C'est ma limite et donc celle de mon engagement dans l'écrit.

Dans la "vraie vie" il se produit un peu la même chose, quoique dans des domaines différents puisque je n'aborde pas les mêmes thèmes qu'ici et que je les compartimente soigneusement selon les cercles relationnels. Je ne me dévoile qu'avec prudence et circonspection, généralement après un long apprivoisement. Je fais partie de ces gens qui ont besoin de se sentir en confiance pour s'exprimer authentiquement. Je suis incapable de me dire que « j'en ai rien à foutre de ce que pensent les autres ! ». Je crains beaucoup trop la critique et les rapports de force pour prendre le risque d'une déstabilisation. Il m'est donc difficile de faire part de ce que je pense et ressens à plus d'une ou deux personnes simultanément, part crainte de perdre mes moyens en cas de dérapage. Plus le nombre de présents augmente et plus je deviens silencieux, soumis à une pression intériorisée dont je ne sais pas me dispenser. C'est comme ça depuis toujours, bien que l'amélioration soit constante et significative depuis quelques années.

Il y a pourtant des conditions dans lesquelles je m'exprime relativement aisément, même dans un groupe qui dépasse la dizaine de personnes. Il suffit pour cela que je me sente "en confiance", c'est à dire que certaines conditions de sécurité soient réunies : non jugement, respect de la parole de l'autre, équivalence de chacun. Je ne trouve ces conditions que dans des groupes dédiés à l'expression, lorsque le "cadre" est clairement posé. Bref : entre personnes qui cherchent à s'entendre en bonne intelligence.

Assurément je ne suis pas le seul à avoir besoin de ces conditions et c'est sans doute pour cela qu'ont été inventées des méthodes favorisant la prise de parole individuelle. Les techniques sont diverses mais ont en commun de donner une place équivalente à chacun, sans prise de pouvoir de quelques uns. Il suffit que les participants s'engagent à respecter une règle commune.

Cette semaine, pendant quatre jours, j'ai suivi une formation de ce type. Elle visait à faciliter l'émergence d'une "intelligence collective" au sein d'un groupe, quel qu'il soit. L'intelligence collective, c'est quelque chose qui est plus grand que la somme des intelligences individuelles. Chacun y a sa place et peut apporter la singularité de ses idées, son originalité, sa créativité. Il y a alors co-construction, co-création grâce à ce qui émane du groupe. Un peu comme une symphonie donne une dimension supplémentaire à la juxtaposition de sonorités individuelles... Tout cela rejoint l'idée du "ensemble on est plus forts", qui m'est particulièrement chère et que j'aspire à trouver dans l'existence.

J'étais très ignorant de toutes ces choses là avant de découvrir internet, qui fût finalement une de mes premières expériences de partage collectif. J'y ai trouvé cette idée de "réfléchir ensemble", voire de "l'agir ensemble", et la satisfaction qui en découle. J'en fus enchanté, avant de comprendre que sans cadre ça pouvait vite aller vers du n'importe quoi... Face à l'inconfort suscité je me suis progressivement mis en retrait, recentré sur ce qui ne suscitait pas trop de polémiques, quitte à renoncer à ce qui m'intéressait vraiment. Du moins dans le monde d'internet...

Mais dans le même temps, dans ma vie réelle, ces découvertes sur l'inter-relationnel ont exercé une forte influence. Après diverses péripéties dans ma vie affective, nécessaires à la prise de conscience de ma part de responsabilité dans ce qui m'arrivait, mon parcours professionnel s'est orienté vers l'écoute et la facilitation de la parole. J'y ai trouvé un véritable plaisir, découvert des potentialités insoupçonnées et une nouvelle dimension dans les rapports humains. Finalement les aléas des choix de vie m'ont fait légèrement bifurquer et mis face au défi de coordonner une équipe, donc de fédérer des énergies et favoriser le dialogue entre différents niveaux d'action. J'ai rapidement senti que, si je ne voulais pas m'épuiser devant l'inertie et les résistances, il me fallait fluidifier tout cela et trouver des soutiens. J'ai repris le chemin de l'inter-relationnel, mû, cette fois, par un objectif nouveau : l'épanouissement du collectif grâce à la satisfaction individuelle. Un groupe n'arrivera à rien de satisfaisant si chaque individu qui le compose ne se sent pas reconnu dans ses besoins fondamentaux. D'abord la satisfaction personnelle, ensuite la transformation du groupe à travers des valeurs communes. Le *soi* au service du *nous*.

Cette conviction s'est dessinée au fil du temps et devient une force. Mieux : une foi. Presque étonné, je me vois devenir promoteur de l'action collective dans l'association qui m'emploie, tout individualiste que je sois. Une énergie m'anime et monte en puissance. Elle n'a besoin que de la confiance que je peux avoir en moi, mais aussi en l'autre, pour s'exercer. Et je sens confusément que cela ne peut exister qu'en favorisant l'expression du *soi* plutôt que celle de l'égo, qui gagne à s'effacer...