Il y a quelques jours une émission de France-culture se demandait : Peut-on prendre encore du plaisir au travail ? La thématique reprenait celle qui est abordée dans le numéro d'avril de Philosophie magazine : Votre travail a t-il encore un sens ?

Tout est dans le "encore" et le point d'interrogation...

J'ai trouvé que la formulation des deux questions biaisait d'emblée l'approche du sujet, au demeurant fort intéressant. Comme si, évidemment, le travail était forcément devenu quelque chose de pénible à vivre. Avec une fausse ingénuité la question laisse entendre que, peut-être, certaines personnes travailleraient encore avec plaisir...

« Oh, ils doivent être bien rares, ma brave dame, ces gens-là... ». Probablement quelques privilégiés, non représentatifs de la souffrance universellement ressentie de nos jours. Car oui, mon bon monsieur, « c'était mieux avant » !

[soupir...]

Je ne contesterai pas le fait que les conditions de travail ne sont pas douces pour tous. Certes. Néanmoins je m'insurge [avec calme ét dignité] contre cette lancinante complainte des victimes perpétuelles ! La vision grognonne et défaitiste dans laquelle une large part du système médiatique semble se complaire m'agace, là comme ailleurs. Oui, je sais : les titres ne sont que des accroches. Mais précisément, est-ce que nous attendons d'être sans cesse confortés dans cette vision que, « décidément, tout va mal » ? D'où vient cette tendance tenace ? Et qui trouve plaisir, avantage, bénéfice, à la maintenir ? Franchement, vous aimez ça, vous ? Vous vous y reconnaissez dans cette litanie d'un supposé mal-être ambiant ? Moi pas, et je rouspète contre ce conformisme déprimant ! Et ce d'autant plus fort que, hormis dans les esprits et les conversations, les formules toutes faites, les discours répétitifs, je ne constate pas cette sombritude dans le regard des personnes que je côtoie au quotidien. Ni tristesse massive, ni dépression notoire. Et pourtant je ne suis pas au contact de nantis privilégiés...

Ce que je vois ce sont des personnes souvent heureuses de venir au travail et qui s'y adonnent avec énergie. Pas tous, c'est certain. Il y a des plaintes, parce que tout n'est pas idéal, mais globalement je vois souvent des sourires et une envie "d'y aller". C'est d'ailleurs la mission principale de la structure qui m'emploie : donner un travail à ceux qui n'en n'ont pas. Non seulement pour gagner de l'argent, mais surtout pour retrouver une motivation dans l'existence. Le plaisir à travailler en est une des meilleures. Et ceux qui continuent à se plaindre, pas forcément les plus mal lotis, d'ailleurs, se plaignent généralement de tout et n'importe quoi. Victimes en tout. Persécutés par je ne sais quel mauvais oeil qui les aurait élus pour s'acharner vicieusement contre eux. Comme si la plainte était pour eux une façon d'exister.

Mais faut-il les en blâmer ? Grâce à la litanie médiatique on en arriverait presque à être convaincus que nous sommes un peuple d'opprimés dans un des pays les plus défavorisés de la planète...

 

Si j'aborde ce chapitre sur le travail c'est parce que, moi-même fortement investi dans mon travail et y consacrant beaucoup de mon temps et de mon énergie, j'y trouve... un grand plaisir ! J'ai la chance [mais peut-être me la suis-je "donnée"...] d'avoir un travail stimulant... parce que je me donne les moyens de le rendre créatif. Dès que j'ai pris mes fonctions j'ai cherché à améliorer ce qui me semblait pouvoir l'être. A contrario, j'entends souvent quelques uns de mes collaborateurs se plaindre de ce qui manque, de ce qui ne fonctionne pas parfaitement, de ce qu'il faudrait changer... mais se limitent à ce constat. Ils posent leur paquet de récriminations, crachottent leur mauvaise humeur... et continuent leur job sans chercher à changer les choses. Attentistes. Personne n'étant à leur service, la situation qu'ils estiment insatisfaisante a peu de chances d'évoluer rapidement et ils pourront indéfiniment continuer à s'en plaindre.

J'ai longtemps eu ce genre d'attitude, espérant que l'autre "entendrait" ma demande et agirait en conséquence. Je réalise progressivement que si je ne prends pas le problème en main, si je ne me donne pas les moyens, personne n'interviendra vraiment. Il me revient donc d'agir pour obtenir ce qui me semble nécessaire, quitte à bousculer un peu le cadre en proposant des innovations. Je ne parle évidemment pas davantages personnels, mais d'améliorations dans le fonctionnement global du cadre de travail.

Je me doute bien, en écrivant cela, que tout le monde n'a pas la possibilité d'agir. Il est des postes subalternes où les possibilités de changement sont des plus restreintes, des entreprises hyperstructurées, des responsables hiérarchiques stupides et bornés. Pourtant je suis persuadé que chacun dispose d'un pouvoir de changement. Chacun peut mettre son énergie et sa créativité au service de l'amélioration collective. Je le constate parmi mes collaborateurs : l'un d'entre eux, entré il y a quelques mois seulement, est inventif, dynamique, s'engage, et surpasse largement un de ses égaux qui a cinq ans d'ancienneté. Résultat : c'est au plus créatif que je confie des responsabilités, que je laisse une large autonomie, que je consulte pour prendre des décisions, tandis que le plus ancien s'en tient au minimum, traînasse, lambine. Le premier a de bonnes chances de devenir "mon bras droit" tandis que le second, qui a quasiment la même ancienneté que moi, n'a jamais évolué. Et quand en fin d'année je ferai avec lui son évaluation il se lamentera d'être moins bien noté que les autres...

 

Il y a quand même un inconvénient à aimer son boulot : il faut savoir se limiter. Savoir arrêter... et ne plus y penser. C'est ce que je fais chaque soir et chaque week-end. Et je vais faire encore mieux dès demain soir : je m'accorde une semaine de vacances !

Je retourne là-bas...

 

IMGP4264

Au pays des Cèdres