« Pourquoi n'as-tu pas envie de me voir plus souvent ? », lâcha t-elle, inquiète. Elle n'a pu s'en empêcher. Tôt ou tard les mots finissent toujours par sortir, signe manifeste d'une angoisse qui n'en finit pas de l'étreindre. La question la tarabuste, la hante, l'obsède, comme pour toute personne qui en voudrait davantage que ce qui lui est donné. Mais il s'agit moins d'une attente de réponse que de la demande muette d'un assouvissement : je voudrais tant que tu me donnes ce que je veux !

Une telle supplique trahit le "manque de l'autre". Cette sensation qu'on a "besoin" de l'autre pour être en équilibre et que sans cet(te) autre il manquerait l'essentiel, voire que la vie perdrait toute saveur. Tant que cette illusion est réciproquement équivalente c'est très joli ces idées-là : idéal romantique et émouvant d'une complémentarité idoine. Qui n'en a pas rêvé ? Parfois ça fonctionne. Il arrive même que ça dure. Longtemps. Mais dans le cas contraire ça peut rapidement devenir un enfer, notamment si la réciprocité ne se situe pas sur le même plan. Un enfer que l'on se crée tout seul, oubliant qu'avant de connaître cet(te) autre... il (elle) ne nous manquait pas !

Il y a dix ans, je l'ai déjà mille fois confessé, j'ai moi-même été confronté aux affres du manque. Je qualifierais volontiers de pitoyable [mais j'exagère] la déchéance vers laquelle j'ai glissé lorsque je quémandais une insatiable attention. J'ignorais que je portais en moi cette fragilité enfouie... L'expérience, pas franchement réjouissante sur le moment, fut néanmoins fort instructive. Afin de ne plus la revivre je n'ai eu de cesse, depuis, d'anayser le mécanisme qui m'a conduit à me dissoudre jusqu'à perdre ma consistance. Dix ans d'une observation attentive qui me permettent aujourd'hui, avec le recul, de faire preuve d'indulgence envers celui que j'étais. Mieux : je crois être très compréhensif lorsque les rôles sont inversés ! Je peux entendre l'expression du manque sans fuir à toute jambe. Il semble qu'ainsi je permette à la personne en demande de pouvoir exprimer les peurs qui l'habitent. Mises à la lumière ces dernières perdent probablement une part de leur pouvoir de nuisance et peuvent se déliter partiellement. Elles ne se laissent cependant pas éradiquer facilement et, telle l'hydre à sept têtes, réapparaissent sous d'autres formes. Il ne faut pas se leurrer : on ne fait pas de miracles. On apprend seulement à mieux faire. Mais voyez-vous, bien que je pense en avoir saisi les principales causes, ces crises d'immaturité continuent de m'intriguer. 

Et je me demande : comment peut-on en arriver là ?

Pour ma part, avant de m'enfoncer dans ces sables mouvants, je n'aurais pas imaginé que cela pourrait m'arriver. Il faut dire aussi que je n'avais plus été confronté à ce genre de manque depuis l'adolescence, excepté un épisode tardif qui aurait pu être vu comme un signal d'alarme...

D'ailleurs rien de tel ne se manifestera lorsque j'entrepris, sans l'avoir cherchée, l'aventure initiatique qui, de conversations en rencontres, allait me permettre de m'affranchir. J'avais un certain nombre de loyautés éducatives archaïques à transgresser et quelques accointances féminines allaient me le permettre. À ce moment-là les frémissements du manque étaient plutôt venus de ces comparses de circonstances. Percevant de leur part des attentes que je ne pouvais honorer, j'en fus fort désappointé. À tel point que je décidai de ne plus me mettre dans de telles situations ! Je ne concevais pas d'être celui qui, malgré lui, pouvait occasionner de la souffrance.

Mais fermez une porte et une fenêtre s'ouvre : tandis que je croyais sagement renoncer, une autre rencontre s'initiait, en catamini, par le biais d'échanges épistolaires approfondis. Il fallut près de trois ans pour qu'une solide complicité déploie toute sa voilure, tissée dans la richesse du partage d'idées. Jusqu'à ce que la brise amoureuse se lève, s'engouffre dans les voiles, les gonfle et fasse claquer le grand pavois dans l'azur. Paré à appareiller vers des horizons à découvrir ! C'était magnifique. Tout me semblait possible. La grande aventure commençait. Et là, subitement, c'est moi qui ait flanché : j'ai commencé à glisser vers la mauvaise pente de la dépendance. Tout à coup j'ai eu peur. Peur de perdre ce qui se vivait. Peur de n'être pas à la hauteur. Peur d'être lâché. Peur de me retrouver seul et de revenir à la case départ. Je ne m'attendais absolument pas à une telle réaction, qui trahissait un manque d'assurance fondamental. À partir de là une souffrance visqueuse a commencé à s'insinuer en moi : j'avais besoin d'être régulièrement rassuré. D'abord ténue cette attente poisseuse a pris d'autant plus de force que je ne voyais aucune échappatoire. En situation de carence à ce moment-là, incapable de trouver en moi les ressources suffisantes pour franchir ce qui représentait un passage obligé, j'espérais une aide qui allait venir d'autant moins que je la solliciterais. Forcément, puisque je montrais mes doutes, ma faillibilité, alors que c'est ma détermination qui était nécessaire. Indispensable...

Ce qui avait commencé par m'attirer vers un épanouissement joyeux et prometteur se transforma, après une lamentable dégringolade, en un douloureux fiasco. J'ai alors pris conscience d'une faille importante dans ma construction psychique : je n'étais pas suffisamment autonome. Pas suffisamment solide sur le plan narcissique. Autrement dit : je n'étais pas suffisamment "plein" de moi-même [je n'ai pas dit "imbu", hein...]. Je manquais de consistance.

Ce qui me manquait c'était la conscience de ma propre valeur. C'était de croire en moi, en mes ressources, en mes objectifs. C'était de me faire confiance en m'appuyant sur mes certitudes.

Grâce à ce douloureux - mais salutaire - naufrage j'ai mis en oeuvre un chantier d'émancipation personnelle qui s'est montré tellement efficace que celle-ci pose aujourd'hui question à mon entourage. Et ce regard, à son tour, me pousse à m'interroger : suis-je allé trop loin ?

J'ai récemment mentionné les impressions de mes enfants mais ils ne sont évidement pas les seuls à m'en avoir fait part. Depuis plusieurs années les quelques femmes qui m'ont approché de près se sont étonnées de mon peu d'empressement à entretenir des liens forts, malgré la proximité intime des moments partagés. Cette convergence des points de vue m'intrigue. Ma démarche a t-elle été aussi radicalement efficace ? M'aurait-elle conduit à une sécheresse du coeur ? Je ne le ressens évidemment pas ainsi : ma sensibilité est toujours là, intacte. Sauf que, vivant effectivement dans le plaisir du présent, je ne saurais me projeter dans le futur. Ce qui ne favorise pas particulièrement le moindre projet, j'en suis bien conscient...

D'un autre côté c'est au prix de ce détachement que j'ai pu retrouver un bon équilibre. Et si je déplore que cela puisse affecter mes proches, je suis persuadé que c'était pour moi la meilleure chose à faire. C'est ainsi que je peux me laisser guider vers mon objectif premier : être bien dans ma vie [raccourci qui va bien plus loin que le simple plaisir égotiste, vous l'aurez compris].

 

 * * *

 

Récemment un de mes collègues, divorcé comme moi, a tenté de savoir comment je vivais ma solitude. Lui-même la trouvait difficile à vivre. Contrairement à ce que je déballe profusément ici, j'ai été très peu loquace sur le sujet. Je n'ai évoqué qu'a demi-mot le fait de n'être pas strictement solitaire et que cette situation me convenait bien. Je ne me voyais pas lui dire que je n'aspirais ni à la durée relationnelle, ni à l'exclusivité, ni à l'état amoureux... tout en n'étant pas non plus intéressé par des relations superficielles. Définir quelque chose en ne s'appuyant que sur des négations ouvre forcément à des questions embarassantes [quand ça ne finit pas en remarques assassines].

Je sais bien que mon approche des relations est déroutante pour qui voudrait avoir quelques certitudes. Rien n'est sûr, hormis le fait que je cherche à "être bien" tout en essayant, autant que possible, d'être aussi "quelqu'un de bien". Le premier objectif est relativement précis, le second nettement plus vague, et dans les deux cas les moyens d'y parvenir sont infinis.

Pour celle avec qui je partage le plus fréquemment des moments d'intimité, mon premier objectif est une des sources de son inquiétude : elle se demande quelle est sa place dans ma vie. La question de l'affectif occupe ainsi une bonne part de nos conversations. Elle aimerait savoir de quelle façon je me sens lié à elle, et si la réciprocité est bien là. Sauf que nous ne nous situons pas dans les mêmes registres et que comparaison et mesure n'ont guère de sens. Par contre, ce qui apparaît systématiquement c'est... son manque de l'autre [moi, en l'occurence]. Elle à "besoin" de moi là où elle en est de son parcours et s'inquiète de notre avenir commun. Quitte à le compromettre quand ses réactions d'inquiétudes sapent ma sérénité et me conduisent à m'éloigner un peu. Bien qu'ayant une certaine aptitude à écouter, je n'ai pas vocation à endurer un mal-être quand il se retourne contre moi. La première personne que je protège, c'est moi. Sans quoi je ne saurais soutenir l'autre.

Cette vigilance à mon état intérieur peut me faire paraître froid et excessivement détaché, presque indifférent à ce que vit autrui. Ça m'embête un peu d'être perçu comme ça, car ce n'est que le résultat du moyen que j'ai trouvé pour ne pas faire porter sur l'autre le poids de mes propres inquiétudes. Je reste évidemment habité de questionnements dans ma recherche de sérénité, et attentif à la façon dont cela interagit avec mon entourage. Le doute demeure et me travaille. Mes failles sont toujours présentes. Simplement, je les connais et évite de les solliciter.

C'est ainsi qu'aujourd'hui je pourrais presque dire, en simplifiant, que je ne connais plus le manque de l'autre. En fait j'ai seulement accepté que certains manques fassent partie de ma vie. J'en ai accepté la compagnie et il ne m'effraient plus. Ça change tout ! De ce fait l'écoulement du temps ne m'inquiète pas : l'assouvissement viendra à son heure. Ou ne viendra pas. Je n'ai plus ce "besoin de l'autre" pour être rassuré sur ma propre valeur, ni illusoirement sur l'avenir. C'est extrêmement apaisant.

Cela dit, tout ceci est en mouvement et mes déclarations ne sont valables qu'à cet instant.

 

 

Finalisé le 14 juin dernier, ce texte ne m'a plus convenu. Une fois terminé je l'ai trouvé trop intransigeant et ne l'ai donc pas publié. Je le fais aujourd'hui, au moment où j'aurais pu être tenté de réécrire quelque chose de très similaire.