À la relecture quelque chose m'a chiffonné dans mon texte d'hier soir. Je ne me sens pas très à l'aise de me dérober à un moment où je pourrais répondre à l'appel inquiet d'une mère pour son fils. Or ce fils se trouve être mon frère et ce personnage a eu un rôle non négligeable dans le rapport que j'entretiens avec le monde (tout comme j'ai joué un rôle dans son rapport au monde, assurément).

Notre relation est complexe depuis l'aube de notre adolescence. D'une certaine façon nous ne nous entendons pas. Ou plutôt nous ne nous comprenons pas. Nous n'avons pas le même langage. Lui, très extraverti, est exubérant, frondeur, flambeur, et ne laisse pas indifférent ; moi tout en intériorité discrète. Nous avons quelque chose d'antinomique. Mais nos proches, notamment nos enfants, trouvent des ressemblances frappantes dans nos façons d'être et de penser. Quelque chose nous relie dans nos oppositions.

Très distants nos rapports ne sont pourtant marqués d'aucune animosité. Nous nous cotoyons dans les rassemblements familiaux mais n'interagissons que très peu ensemble. Nous restons à distance. Cependant... il existe entre nous *quelque chose* que je perçois certainement autant que lui. Une certaine bienveillance qui ne se dit pas. Il y a dans son regard d'aujourd'hui une bonté qui contredit son verbe moqueur d'autrefois. Il avait la pique assassine et savait mettre les rieurs de son côté. Depuis quelques années il a cessé ses outrances, s'est adouci, humanisé, et je ne sais plus comment me situer face à des apparences si différentes. Parfois j'ai l'impression de retrouver dans son regard mon petit frère, ce quasi jumeau avec qui j'étais indissolublement lié lorsque nous étions enfants. Mais je ne parviens toujours pas à dépasser la méfiance farouche qui s'est installée lorsqu'il a grandi. Une rupture de confiance s'est produite au tout début de notre adolescence, qui m'a blessé au plus profond. Un véritable traumatisme. À partir de là je suis devenu extrêmement méfiant dans les rapports de confiance, replié, solitaire, redoutant la trahison qui pourrait toujours survenir (le mot "trahison" est fort mais correspond à ce que j'ai ressenti). Et comme par hasard cette sensation de "trahison" s'est répétée plusieurs fois dans mon existence, comme si une malédiction avait frappé les liens d'amitié que j'avais cru pouvoir développer...

Il en a résulté un rapport complexe aux liens d'attachement, que j'ai eu tendance à sur- ou sous-investir, jusqu'à ce que je trouve la voie d'un équilibre satisfaisant ces dernières années, après un choc salutaire.

Je sais donc depuis longtemps que mon parcours de vie a été conditionné par la rupture précoce avec mon frère. J'ai compris plus récemment que c'est du côté de mes attentes en matière de confiance que je devais regarder : c'est bien moi qui ai donné un sens à ce qui s'est passé. C'est de ma responsabilité. J'aurais pu réagir autrement. Depuis que je sais cela je travaille à modifier ma programmation interne et consolider ma confiance en moi-même. Mais cela demande du temps...

C'est pourquoi aujourd'hui je ne me sens pas encore prêt à tendre la main à mon frère.

 

 

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Un jour, peut-être ?