Un parfum de fin d'été commence à se faire sentir. Les grosses chaleurs s'atténuent, la luminosité s'adoucit, les journées raccourcissent et les brumes matinales font leur apparition dans les marais. La rentrée approchant, les foules ont déserté les lieux qu'elles avaient envahi, leur rendant ainsi leur tranquillité. Le temps est donc venu pour moi de penser aux vacances :)

Je partirai probablement en solitaire vers quelque destination photographiquement inspirante, là où les grands espaces naturels prédominent. Irrésistiblement ils m'attirent, tant que l'affluence humaine ne s'y fait pas trop sentir. J'attends toujours le retour de la transhumance touristique afin de me retrouver le plus seul possible. Sentir l'impression de solitude dans l'immensité me procure une joie ineffable et grisante. Peut-être d'égale intensité, quoique fort différemment, que vivre un tel moment dans le partage.n

Apparaît le dilemme : partir seul ou partager ? Depuis quelques années la question ne s'est pas vraiment posée mais, à la longue, elle pourrait bien venir m'aiguillonner davantage. Surtout si je cherche à m'aventurer vers des destinations lointaines...

 

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La brume, ce matin

 

 

Dans un autre registre que celui du voyage j'ai beaucoup écrit sur les joies du partage, autrefois. Porté par une vague d'émerveillement j'avais sans doute un peu trop idéalisé ce qui, fatalement, ne pouvait finir qu'en désillusions lucides. Maintenant je vante sur ce blog les bienfaits que m'offre la solitude avec, sans aucun doute, un prosélytisme qui finira par s'atténuer. De l'un à l'autre, quel grand écart ! S'agit-il d'un simple retour de balancier ou est-ce un recentrage vers une intériorité insuffisamment prise en compte auparavant ? Y aurait-il quelques analogies entre mon rapport au voyage et celui que j'entretiens avec la rencontre ? Deviens-je une sorte de nomade relationnel ? Est-ce grave, docteur ?

La solitude... Ancienne compagne de jeunesse, elle est revenue vers moi après un quart de siècle d'absence, temps que dura l'heureux épisode d'une vie familiale bien remplie. Elle a commencé par s'inviter dans mon lit. Puis, sans vergogne, a fini par poser ses valises et s'installer dans la tiédeur d'un creux laissé vide. J'avais d'autres rêves mais, puisqu'il n'y avait manifestement plus personne pour les partager, la solitude occuperait nécessairement le terrain. Au début j'ai un peu redouté l'austérité de cette cohabitation. Le souvenir que je gardais d'elle n'était pas des meilleurs. Mais c'était la solitude ou une autre ! Comme il n'était pas question d'une autre, je sentais confusément que notre tête à tête risquait de durer. Qu'allais-je faire seul avec elle pendant aussi longtemps ? J'étais un peu inquiet...

D'un autre côté je me réjouissais secrètement du temps que j'allais désormais pouvoir passer en sa compagnie. J'allais pouvoir à mon aise panser mes plaies, réfléchir à ce que j'avais traversé, à ce qui allait advenir, aux changements que j'avais envie de mettre en place, à de nouvelles stratégies de vie, à imaginer de nouveaux rêves. Un espace de liberté s'ouvrait devant moi : j'aurais tout mon temps. Alors je l'ai accueillie pleinement, cette solitude, et j'ai découvert les nouveaux paysages qu'elle avait à m'offrir.

La solitude fait peur, je le sais. Tellement peur qu'on s'inquiète parfois de voir quelqu'un la fréquenter durablement. C'est peut-être pour être rassurant que j'en parle souvent ici, tandis qu'ailleurs je n'en dis rien afin d'éviter les regards suspicieux, compatissants ou simplement interrogatifs. C'est toujours un peu louche de se déclarer seul. Quant à se dire heureux ainsi, ça passerait presque pour de la mauvaise foi !

Je n'ai pas échappé à la peur de l'aventure en solitaire au moment de faire le choix de la liberté. Comme beaucoup, j'avais trouvé dans le partage du quotidien un confort affectif rassurant dont je n'avais pas vraiment conscience. La vie de couple est empreinte d'une évidence telle que, sur ce plan, aucune question ne se pose. C'est l'heureuse contrepartie de la routine : l'autre est là et je peux compter sur lui. Le couple au long cours a cette vertu, qui compense le déclin de l'élan amoureux en le transformant en affection, en tendresse, en douce sollicitude. Ce qu'on a perdu en fougue, on l'a gagné en prospérité affective. Alors forcément, renoncer à la sédentarité c'est inquiétant...

L'alternative tentante de la pluralité amoureuse s'est révélée être bien plus ardue à mettre en place que je ne l'avais imaginé, notamment parce qu'elle requiert l'acceptation de tous les protagonistes. Quand j'ai compris que cette option ne serait jamais admise par mon épouse, j'ai quand même persisté à aller vers l'attirante liberté entrevue. J'ai bien sûr pensé aux risques que je prenais en persévérant. J'ai songé à ma vieillesse, quand personne ne serait plus là lorsque ma santé déclinera. Je mesurais bien le risque... mais m'en protéger aurait été une fort mauvaise raison de rester au port en renonçant à l'appel du large.

Sur le moment le plus difficile à vivre a été d'accepter l'idée de séparation, avec la fin des projections communes sur le long terme. Le désemparement de se retrouver seul. Et ce, bien avant l'arrachement final qui allait se vivre émotionnellement. La peur de l'avenir se vivait à un autre niveau, bien plus profond. Viscéral. Les émotions ça vous laboure le coeur, la peur ça vous noue le ventre, ça vous donne des sueurs froides et des nausées, ça vous angoisse. Parce que c'est l'inconnu qui s'installe dans toute sa démesure. La peur d'affronter la solitude, la crainte de ne plus jamais retrouver le confort de la présence rassurante de l'autre. Je comprends que beaucoup hésitent... et renoncent à s'émanciper ouvertement.

Je dois reconnaître que je m'interroge encore fréquemment sur mon choix de demeurer seul. Réinterroger ce choix est-il une façon d'exorciser la crainte apparue au moment où il était crucial ? De m'assurer que j'ai bien opté pour ce qui me convenait ? D'un côté l'attirante sensation de liberté, de l'autre l'étreinte limitée. La possibilité du grand large ou l'espace rassurant du port.

Comme je ne suis décidément pas fait pour avoir des avis tranchés c'est l'entre-deux qui a eu ma préférence. L'honnêteté m'oblige donc à préciser que, bien qu'ayant choisi l'émancipation, je ne suis pas strictement fidèle à ma solitude : il n'y a pas qu'elle dans ma vie. Ma liberté c'est aussi pouvoir rencontrer d'autres qu'elle, m'impliquer dans des liens éventuellement durables. Je suis un faux solitaire, un semi-nomade. Seul... mais pas que.

Aurais-je trouvé mon équilibre ?

À ce jour l'expérience est des plus enrichissantes. Ayant admis que j'étais seul à tenir la barre, j'ai compris que je ne pouvais plus m'appuyer lourdement sur l'autre unique... mais légèrement sur une pluralité d'autres. Solitaire, certes... mais jamais seul. Répartition des charges et partage des réussites. Privé de trouver réconfort ou désaccord auprès d'une seule personne, je les ai trouvés auprès d'une pluralité en fonction des disponibilités de chacun. Impossible de me défausser lâchement : je suis seul à devoir assumer mes erreurs. Et, juste contrepartie, il revient à chaque autre d'assumer les siennes. Je ne suis pas redevable envers l'autre du pouvoir qu'il pourrait m'attribuer. Cette prise de conscience m'aide à ne pas me laisser envahir.

J'ai donc beaucoup appris en quelques années de - relative - solitude. Une précision, toutefois : je ne crois pas que l'expérience aurait été aussi profitable si je n'avais, auparavant, vécu un partage de qualité. J'ai construit ma nouvelle vie en bénéficiant des enseignements de ce qui s'était vécu antérieurement dans le cercle familial. Si mon histoire conjugale ne m'avait pas donné les assises suffisantes je n'aurais probablement pas su mettre à profit les rencontres qui m'ont ensuite ouvert d'autres horizon et permis de changer de cap. Finalement mon orientation vers l'autonomie est le fruit de rencontres et d'un accompagnement. C'est une oeuvre contributive... et quelques lecteurs-trices de ce blog y ont leur part.