Six. Deux garçons, deux filles, et deux parents. Trois de chaque sexe, soit l'exacte parité. C'est la configuration familiale dans laquelle j'ai grandi, ma référence originelle. La même, à la différence d'âge près, que celle de mes frère-soeurs. Le berceau dans lequel nos consciences d'enfants se sont élaborées. Un environnement commun dans lequel, entre douceur et sévérité, s'exprimaient affection et rivalités. Cela n'a duré que peu de temps : une dizaine d'années seulement, entre les premiers pas de la petite dernière et l'entrée en adolescence des aînés. À partir de là c'est devenu plus complexe, avec une complicité croissante dans le rire mais aussi des tensions dues aux différences de caractères et de maturité. Rien que du très normal...

Nous avons ainsi fait vie commune jusqu'à ce que ma position d'aîné fasse de moi le premier transfuge. À l'âge de dix-sept ans, en intégrant un internat, je quittais le groupe le dimanche soir et ne le réintégrais qu'en fin de semaine. Puis ce fût le tour de mon frère l'année suivante, et ainsi de suite. À peu près au même moment nous cessions de passer nos vacances tous ensemble, l'un des enfants partant chez un copain, un autre avec un groupe de découverte ou d'activités, un séjour linguistique. Imperceptiblement la relation familiale se distendait, processus tout ce qu'il y a de plus normal....

C'est encore moi qui, le premier, allait quitter définitivement le domicile familial en me mariant. Du même coup je faisais entrer officiellement dans le cercle la première "pièce rapportée", comme on le disait alors avec peu d'élégance. La cellule originelle cessait d'exister sous cette forme, bien qu'elle demeure marquée dans la psyché de chacun. Ensuite le reste de la fratrie s'est marié et une ribambelle d'enfants est apparue... jusqu'à ce que deux divorces mettent un terme à cette expansion continue. Toutefois elle a déjà repris avec la première naissance de la génération suivante, faisant de moi un jeune grand-père.

Aujourd'hui je suis incapable de situer le moment précis où les six du noyau d'origine ont été pour la dernière fois dans cette configuration. Ce devait être au tout début des années 80. Il y a donc plus de trente ans... Bien sûr nous nous revoyons régulièrement, au sein de rassemblements intergénérations ou par regroupements partiels. Mais seulement les six d'origine, ça n'est plus jamais arrivé !

Pour nos parents, quoi qu'il se soit passé depuis, je sens bien que nous restons leurs quatre enfants. Même si nous sommes aujourd'hui plus âgés qu'eux quand nous sommes partis ! D'une certaine façon... nous sommes toute leur vie. Ils nous l'ont très largement consacrée et ont suivi de près toutes les évolutions. Jusqu'à quand ce long fleuve tranquille continuera t-il à s'écouler en présence de tous ?

Alors pour les 80 ans de mon père nous lui avons proposé un cadeau bien particulier : reconstituer la configuration d'origine, le temps d'un week-end. Seulement nous six. Deux parents et leurs quatre enfants. La date a été prévue six mois à l'avance, tant certains ont des vies occupées. Et c'est pour demain.