Je vante souvent les bienfaits de ma vie calme et solitaire, à l'abri des turpitudes affectives et en marge des inquiétudes sociétales. Mais je me demande parfois si cette existence ne m'exposerait pas à un déficit émotionnel.

Je m'explique : d'un côté, ayant fait ce qu'il fallait pour ne plus être exposé aux secousses relationnelles, je m'épargne disputes et stress. Pas de pressions à supporter, pas d'implication dans des enjeux que je ne maîtriserais pas, pas de jeux de pouvoir. Tout au plus y a t-il quelques tensions occasionnelles avec celle qui accompagne une partie de mes moments libres. Mais lorsque ça devient difficile je peux toujours me mettre un peu à distance pour retrouver mon équilibre en solo.

En solitaire je me ressource. À tel point que j'y ai vraiment pris goût... J'apprécie, bien sûr, les moments passés avec les gens que j'aime... mais le bien-être que je trouve dans la solitude est souvent en concurrence. Il me faut parfois faire des efforts pour m'extraire du confort dans lequel je me complais. Et pourtant je sais qu'avec autrui j'accède au partage qui m'est cher ! Un partage dont j'en ai sans doute autant besoin que de la solitude.

Partager, c'est à dire mettre en commun des moments, des pensées, des sensations. Et éventuellement, si les conditions sont favorables, sentir ces résonances réciproques qui créent une energie bien particulière, celle qui naît du "ensemble" et donne envie d'agir, de changer, de s'engager dans une cause minuscule ou grandiose. Ça, j'aime !

Mais c'est rare...

Ça l'est d'autant plus que je me tiens à l'écart des autres. Évidemment. C'est là le problème. Je ne peux pas choisir la solitude et déplorer en même temps de ne pas sentir l'effet d'ensemble, hein ? Soyons logique...

Incohérence ? Pas tant que ça... Dans mon métier je travaille en équipe. Ma mission est même de coordonner ce travail d'équipe, donc de faire en sorte qu'on travaille tous dans le même sens, avec la même logique. Ensemble, quoi. Et au niveau supérieur je fais aussi partie d'une équipe de direction qui cherche à travailler dans le même esprit. En plein dans la concertation, la synergie... ou du moins en charge de les faire exister. Les résistances au changement sont parfois fortes, avec des esprits de clan, des réflexes protectionnistes, mais globalement le travail en équipe se passe plutôt bien : pas de tensions majeures. Il y a parfois quelques discussions animées dues aux divergences de point de vue sur notre mission collective, sur la place des personnes que nous accompagnons, allant parfois jusqu'au regard que chacun porte sur la marche du monde, mais c'est normal. Ces empoignades verbales peuvent être intéressantes en mettant en face différentes représentations et orientations politiques. Je retrouved d'ailleurs un peu le même esprit dans l'équipe municipale dans laquelle je suis élu.

Tout cela est très vivant... mais ne représente pas un essentiel !

L'essentiel est pour moi à l'intérieur de chacun. Dans cette part intime qui ne s'exprime qu'indirectement dans les rapports sociaux. Dans ce qui, habituellement, ne se dit pas. Et là... c'est généralement le grand silence. On ne parle pas de soi (même si "ça" parle tout seul, malgré soi...). Par chance le métier dans lequel j'exerce inclut des temps d'analyse de la pratique professionnelle. Des temps durant lesquels, en présence d'une tierce personne (généralement psy), chacun peut (et doit !) s'exprimer en son nom propre. Le "je" est de rigueur, ce qui permet de travailler sur les ressentis individuels plutôt que des représentations. C'est très intéressant et offre un éclairage différent. On toucherait presque à l'émotionnel, dans un milieu pourtant très viril et peu enclin à ce genre d'expression. Cela reste dans le domaine professionnel, bien sûr, mais on peut déceler certaines fêlures, des sensibilités particulières. C'est éclairant et j'aime beaucoup ces temps d'échange. J'en ai d'autres aussi, en tant que manager, avec des pairs. Là, la mixité permet d'emblée une approche sur les ressentis et les émotions, toujours dans le cadre professionnel, et c'est très enrichissant. Structurant, pourrais-je même dire.

Hors de ces échanges et de ceux que je peux avoir avec mes proches il y a... internet. Le monde entier à la maison !

Il y a... ou plutôt : il y avait. Parce que j'y trouve de moins en moins ce qui, pendant des années, m'a nourri. Ou alors est-ce moi qui ai changé, devenant plus exigeant ? Il se peut aussi que l'intime ne s'y exprime plus beaucoup... Quoi qu'il en soit je ressens souvent une frustration, voire un manque, de ne pas trouver ces échanges de pensées, réflexions et ressentis que j'affectionnais. J'ai l'impression de relire un peu le même genre de choses chez des personnes différentes. Un peu blasé, quoi...

Je ne trouve presque plus d'émotions. Vous me répondrez peut-etre qu'un ordinateur n'est pas un stimulant émotionnel et vous aurez raison, mais les différentes formes d'interaction qu'il permet peuvent agir dans ce registre. C'est d'ailleurs ce qui m'est arrivé récemment en découvrant ces vidéos que j'ai proposées dans mon billet intitulé "Ensemble". Je vous l'avoue... j'ai pleuré. Et qu'est-ce que c'était bon ! Ça ne m'arrive presque plus et je le regrette. J'aime bien être touché, ému, bouleversé. Je me sens vivant :)

Tiens, je devrais aller au cinéma...



P.S. : tout cela va plus loin que mon rapport aux relations virtualisées et il y a sans doute d'autres manques dans le registre du partage émotionnel, intime, spirituel...


- L'amour ?
- Aah, ta gueule !

 

 

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