Ce soir, sitôt rentré du travail, j'ai posé mes affaires et me suis équipé pour une petite randonnée en conditions nordiques. Bonnet, gants, hautes et chaudes bottes. Lampe frontale, aussi, puisqu'il faisait déjà nuit. Ainsi paré je suis parti explorer mon vaste jardin, ma petite forêt, mon coin de paradis, enseveli sous l'épaisse couche de neige tombée sur la région depuis deux jours.

Je savais que ce que j'allais découvrir ne me réjouirait pas. Le peu que j'avais pu apercevoir à la lueur de la pleine lune hier soir, près de la maison, ou à l'aube sur le chemin, laissait présager un triste bilan : branches cassées, arbres écartelées, arbustes écrasés. J'allais donc évaluer l'étendue des dégâts sur le reste de mon domaine...

Dans le noir, en m'enfonçant jusqu'aux genoux je me suis frayé un passage sous les branches courbées jusqu'au sol, essayant de voir dans le faisceau lumineux si le sommet des arbres était intact. Beaucoup de branches importantes étaient marquées par l'angle de la rupture, ou arrachées du tronc, encore suspendues ou gisant au sol. Les paquets de neige, d'un poids considérable, étaient venus à bout de la résistance du bois encore en sève. C'est caractéristique de ces chutes de neige de début ou de fin d'hiver mais, cette fois, ça dépasse tout ce que j'ai connu ici. Peut-être parce que mes arbres sont maintenant grands et que, ne pouvant plus les débarrasser du surpoids, je ne peux que constater mon impuissance à les protéger.

Distinguant mal ce qui s'était brisé dans les hauteurs je ne me suis pas attardé, mais je sais d'ores et déjà qu'au grand jour je prendrai la mesure de tout ce qui est perdu, déformé, brisé, défiguré. Quelques arbres trop mutilés n'auront plus d'autre avenir que d'être abattus. Ce lieu qui, saison après saison, fait depuis près de vingt ans ma joie et ma fierté, va se dévoiler durablement altéré. Mon terrain préféré d'inspiration, de méditation, de contemplation va m'offrir un visage transformé. Un nouveau paysage qui va me demander de faire le deuil de celui que je connaissais et dont l'évolution envisagée, projetée, n'adviendra plus. Et puis faire aussi le deuil de ces arbres, que j'avais vu naître, grandir et atteindre une belle taille. Ils cessent leur existence là.

C'est ainsi. La fatalité naturelle. Je ne peux que l'accepter, sans pouvoir rien y changer. Je ne pourrai jamais faire assez pour tenter de m'en prémunir. École d'acceptation, du détachement, de la valeur du temps présent : ce qui est beau et bon un jour peut disparaître subitement.

Et déjà je me dis qu'il y aura aussi des bienfaits à retirer de ce brusque changement. L'espace libéré va ouvrir de nouvelles perspectives, laisser la place à d'autres arbres qui auraient fini par en manquer. Lorsque le souvenir des arbres disparus se sera effacé, que les déchirures se seront cicatrisées, je me réjouirai de nouveau... jusqu'à ce que je ne sais quel évènement naturel ne revienne bousculer l'harmonie végétale, par essence dynamique et précaire.

C'est le propre du vivant : rien n'est figé.