Ce matin, enfin à la lumière du jour quoique dans le brouillard, je suis allé faire un tour de mon jardin sinistré. Après mon exploration nocturne de jeudi je m'attendais un peu à ce que j'allais découvrir. L'ampleur des dégâts m'a quand même surpris. C'est pire que ce que j'avais aperçu. Je crois que la situation s'est aggravée avec le temps, les branches finissant par céder sous la persistance de la contrainte. Le bois vivant a beau avoir une étonnante souplesse, vient un moment où la limite de rupture est atteinte.

Une première estimation a mis en évidence les ruptures les plus flagrantes : arbres écimés, branches principales brisées. Vilaines blessures. Rien d'irrémédiable dans ce saccage, certes, mais une quinzaine d'arbres d'intérêt esthétique ou botanique majeur sont durablement défigurés, ayant perdu plusieurs mètres de hauteur. D'autres ont leur cime tellement arquée que je doute qu'elle puisse se redresser. Leur silhouette pourrait bien en être fortement altérée, quoique je sache la surprenante capacité de redressement des ligneux. Après tout ce n'est pas la première fois que les éléments naturels malmènent mes arbres, même si je ne l'ai jamais connu dans de telles proportions.

Reste ce qui est encore sous la neige et dont je ne peux me faire qu'une vague idée, au vu de l'aplatissement par la masse blanche qui recouvre l'enchevêtrement de branches. C'est en dessous que je découvrirai, lorsque la neige disparaitra, les végétaux qui auront résisté, ou pas, à la rupture.

J'ai essayé de secouer les branches les plus chargées mais je me suis rapidement rendu compte de mon impuissance. Beaucoup de d'entre elles sont trop hautes, hors d'atteinte de la grande perche que je manipule pour détacher les paquets de neige. Quant aux plus basses, elles sont prises dans la masse blanche, maintenant durcie, qui recouvre le sol. Il n'y a donc rien que je puisse faire...

C'est dans ces circonstances que la capacité à "lâcher prise" est importante. À quoi bon résister quand on ne peut rien faire ? Autrefois j'aurais été profondément atteint par cette destruction, car mon rapport aux arbres est fort, assez viscéral. Celui que j'ai envers ceux que j'ai fait naître et vu grandir, qui constituent mon cadre de vie, l'est plus encore. Il y a une forme indéniable d'attachement. Ces arbres je les connais depuis longtemps et leurs promesses étaient inscrites en moi. Je me réjouissais de les voir grandir, prendre en maturité, s'épanouir. Pour certains d'entre eux il y avait un attachement plus particulier, parce qu'ils étaient les plus beaux, les plus grands, les plus rares. Alors les voir malmenés ainsi, ça m'atteint. Ça me chagrine, ça m'attriste.

Aujourd'hui je me rends compte que la philosophie du détachement qui m'anime m'évite de sombrer dans l'accablement. Certes le spectacle de désolation est triste, mais j'accepte plutôt bien cette fatalité. Et j'en suis presque étonné ! Le travail au long cours que j'ai fait pour accepter les ruptures relationnelles semble avoir été efficace bien au delà de ce registre. J'ai l'impression qu'il s'est étendu à tous les rapports que je peux avoir face à l'adversité. Je le pressentais, mais j'en ai là une confirmation. Il y a cependant une particularité à la perte que j'évoque ici : elle n'est que partielle, et pas totalement irréversible. Je réagirais probablement différemment dans le cas inverse...