Il y a longtemps que je n'ai pas parlé de mon boulot, qui conjugue plus ou moins habilement logique économique et logique sociale, solidarité et fermeté, souplesse et rigidité. Il consiste, je le rappelle, à offrir à des personnes en grande difficulté, temporairement ou durablement, la possibilité de (re)trouver un emploi. Le tout en s'inscrivant dans un "cadre de travail".

Aujourd'hui Denis, un des salariés en insertion qui est en contrat chez nous pour six mois, absent depuis mi-novembre, me téléphone. Après m'avoir aimablement pésenté ses vœux il en vient au motif de son appel :

- Je n'ai pas pu vous prévenir de mon absence, je suis désolé, mais j'étais loin de chez moi. J'ai eu des soucis. J'mexcuse... Alors voilà, je voulais savoir si je pouvais revenir demain...

- Bien sûr Denis, tu peux revenir demain, mais je dois te prévenir qu'il t'a été envoyé une lettre te convoquant à un entretien préalable de licenciement pour absence injustifiée, auquel tu ne t'es pas rendu puisque tu n'as pas retiré le courrier avec accusé de réception. Plus d'un mois d'absences, sans revenir malgré que tu t'y sois engagé à plusieurs reprises, ce n'est pas acceptable. Alors même si tu reviens demain, ton contrat, qui se termine fin janvier, ne sera pas renouvellé...

- Ah bon ? Mais non, vous ne pouvez pas me faire ça... j'ai eu de grosses difficultés. J'ai dû aller à l'hôpital. Je ne voulais pas mais ma mère m'a forcé. Là maintenant j'ai décidé de repartir du bon pied en 2014, il faut que vous me donniez ma chance, sinon je vais vraiment être dans la merde.

- J'entends bien que ça a pu être difficile pour toi, mais tu n'a pas tenu les engagements pris lorsque tu as signé ton contrat de travail. Tu occupes un poste qui pourrait être profitable à d'autres, qui eux aussi en ont besoin.

- Laissez-moi ma chance, je vais vraiment venir maintenant. J'en ai besoin de ce boulot !

- Tu l'as eue ta chance, lorsqu'on t'a embauché, mais tu ne l'as pas saisie...

- ...

- Tu peux venir demain, Denis, et on parlera de tout ça.

Quelques heures plus tard j'étais informé que son courrier de licenciement était prêt, signé, prêt à poster. J'ai fait suspendre l'envoi in-extremis...

Voilà le genre de cas de conscience auquel nous sommes confrontés : être à l'écoute de personnes qui peuvent avoir de grosses difficultés sociales (angoisse maladive et stress "soulagés" par l'alcool, en l'occurence), tout en restant garants du cadre de travail. Et un cadre comporte des limites, à ne pas dépasser. On peut laisser une certaine souplesse, tolérer quelques dépassements, mais quand ça va trop loin, il faut que le cadre joue son rôle. Ce qui s'en éloigne trop n'est pas acceptable, ne doit pas être accepté, quelles que soient les raisons. Laisser son employeur sans nouvelles pendant aussi longtemps est une faute grave. Prendre une place sans faire usage de la chance que cela représente est une erreur, qui a des conséquences. Notre rôle est de donner une chance à ceux qui veulent bien s'en saisir. Et tant pis pour ceux qui ne sont pas encore prêts à faire preuve de responsabilité...

C'est aussi une question d'équité par rapport à ceux qui, eux, font l'effort d'être assidus au travail.

Mais humainement il est difficile, parfois, de garder la rigidité nécessaire face une détresse perceptible. De ne pas céder devant celui qui, manifestement, attend trop qu'on le laisse abuser d'une immaturité qui n'est plus de son âge. L'envie de "l'aider" est là, mais la meilleure aide consiste souvent à montrer qu'il faut se prendre en main. Ne pas toujours compter sur l'indulgence des autres. Se dire « désolé » ne suffit pas.

Denis, qui avait eu bien des difficultés à s'extirper de la rue... flirte encore trop avec ceux qui y sont encore. Il n'a pas vraiment franchi le pas de la responsabilité et de l'autonomie. Il est en grande difficulté sociale mais pas encore prêt à respecter les règles du travail. C'est dommage. Puisse notre fermeté lui faire prendre un peu conscience du réel...

 

Ajout du 9 janvier :

Denis s'est présenté dans mon bureau, ce matin, et m'a expliqué son silence : il vit dans un tel stress que dès qu'il sent qu'il dégringole, au lieu d'en parler à ceux qui pourraient l'aider... il se replie sur lui-même. Il en a parfaitement conscience mais, à ces moments-là, c'est plus fort que lui. Il m'a aussi expliqué les raisons de son mal-être, liées à un contexte familial douloureux ravivé par la période des fêtes. Il m'a confié sa situation de père privé de son enfant depuis des années, qui pourrait voir repousser encore plus loin une éventuelle rencontre s'il perdait son travail...

Je l'ai écouté attentivement et lui ai expliqué mon point de vue. Humainement j'ai envie de l'aider et de lui donner une nouvelle chance, mais en tant que garant du cadre cela me mettrait dans une posture qui pourrait paraître injuste vis à vis des autres. Finalement j'ai fait part de mon dilemme à l'équipe, exposant clairement les deux enjeux contradictoires. Mise en délibéré jusqu'à lundi...