Jeudi dernier, en ce joli jour dédié au muguet, j'ai fait en amicale compagnie une petite virée sous le soleil de la Drôme. Dans ce département une heureuse initiative locale permet de découvrir, au sein des "Villages botaniques", une diversité végétale plus riche que l'habituelle indigence des aménagements paysagers. Une dizaine de bourgs déclinent ainsi un thème particulier : roses, pivoines, fruits décoratifs... Pour moi c'était l'occasion de renouer un peu avec ce qui fut, quinze années durant, mon métier. J'aime en partager le savoir acquis, maintenant en déshérence, avec mon ex-collègue Artémis, une curieuse de nature. C'est un des points qui relie nos interêts partagés. Il nous octroie ainsi des buts d'escapade et élargit notre horizon relationnel.

Un autre des points communs que j'ai avec Artémis est notre curiosité réciproque envers nos différences, et en particulier en ce qui concerne nos façons d'être en relation. Sujet intarissable entre nous depuis que nous avons compris que nous devions composer avec quelques incompatibilités notoires... mais néanmoins très propices à la discussion et à la réflexion.

Un de ces moments d'échange de points de vue divergents nous fut offert dans la soirée. Cette fois elle m'interrogea, comme elle le fait régulièrement, sur l'état des contacts que j'entretiens avec... "mes femmes". C'est ainsi qu'elle qualifie, en plaisantant à demi, celles qu'elle perçoit comme de potentielles rivales. Pêle-mêle elle fait entrer dans cette menaçante horde non seulement chacune des femmes que je peux rencontrer dans le cadre professionnel ou amical, mais aussi, et surtout, les invisibles et mystérieuses "femmes d'internet". Dans son esprit chacune des lectrices de ce blog [oui, toi aussi qui me lis, donc] est une rivale en puissance [« on ne sait jamais ! », m'assure t-elle] ! Plus sérieusement, Artémis pense surtout aux quelques lectrices avec qui j'échange en privé, quelle que soit la teneur des propos. J'ai beau lui expliquer que ces correspondances n'ont ni la tonalité, ni la fréquence, ni l'intensité qu'elle leur prête, rien n'y fait : elle ne peut s'abstenir de rester vigilante. C'est aussi pour ne pas être surprise face à toute évolution qu'elle tient à être informée de mon activité épistolaire...

Bien que tout cela s'exprime sur le ton de la plaisanterie, ce n'est évidemment pas totalement fortuit. Car depuis qu'Artémis connaît ma philosophie relationnelle, c'est à dire une non-exclusivité laissant ouvert le champ des rencontres, elle redoute deux choses : voir "arriver" une femme qui, *forcément* [pense t-elle], mettrait un terme à nos temps de partage; ou "revenir" une des rares avec qui une proximité affective ou de désir s'est développée il y a plus ou moins longtemps.

La réalité se situe évidemment en net décalage par rapport à ces craintes fantasmées : les rencontres réelles sont une denrée rare et n'impliquent absolument pas qu'elles aient les prolongements qu'Artémis redoute. Historiquement, parmi les "femmes d'internet" rencontrées au cours de ma longue carrière d'écrivant du net, fort peu sont devenues suffisamment proches pour atteindre les limites d'acceptation d'Artémis, par ailleurs relativement imprécises. Il n'empêche que le genre d'attirance qu'elle envisage a existé et que je ne saurai dissiper le flou qui entoure d'éventuelles réitérations. Fort heureusement d'ailleurs : l'avenir et ses potentialités restent du domaine de l'incertitude. N'est-ce pas ce qui en fait tout le charme ? Et en la matière le monde d'internet ne diffère en rien de ce qui peut se passer dans la vie réelle.

Mes propos, qui se veulent lucides, ne rassurent évidemment pas Artémis. Tout ce que je peux lui répéter c'est que c'est que le rythme de mes correspondances actuelles n'a rien à voir avec celui qui avait permis des approches intimes, il y a dix ou quinze ans. À cette lointaine époque c'est sur plusieurs pages que s'échangeaient les mails pendant des semaines, voire des mois ! « Mais que pouviez-vous vous écrire sur autant de pages ? », me demanda Artémis jeudi soir. J'avoue que je n'ai pas su lui répondre précisément, tellement cela est lointain. Il y a quinze ans j'étais en pleine exploration-découverte, tant de l'autre que de moi-même et l'échange d'idées introspectives était donc particulièrement stimulant et, par là-même, exaltant. Écrire deux, voire trois pages de texte ne me faisait pas peur, pas plus que de multiplier les échanges dans la même journée ! Et le pire c'est que j'étais enchanté d'en reçevoir autant !

Aujourd'hui je n'ai évidemment plus la même soif et le temps que je consacre aux correspondances privées s'est très fortement réduit. Je me demande même si on peut encore appeller ça "correspondances", tant elle s'étirent dans le temps. Souvent je laisse passer les jours, les semaines, les mois... avant de répondre de façon conséquente [un peu honteux de ma nonchalance...]. Moindre disponibilité en temps ? Non, ça n'explique pas tout : je continue à trouver le temps d'écrire sur ce blog. Alors quoi ? Et bien je me laisse capter par l'immédiateté des échanges "publics", sur mon blog ou quelques autres... tout en me disant que ce ne devrait pas être ma priorité. J'ai tendance à privilégier le "visible", le court, le simple, délaissant les dimensions plus approfondies, que pourtant je convoite. Bref, je privilégie la rentabilité temps/lecteurs et je crois que c'est dommage...

Et puis, pourquoi le passer sous silence, il y a aussi toute mon ambivalence par rapport aux relations d'intimité. À la fois je les souhaite et je m'en préserve. Je ne sais pas encore bien ce que je cherche. Enfin si, je sais, mais je me demande si je veux encore y croire... Autrefois le domaine de l'inconnu me paraissait vaste et attirant, riche de promesses. Je l'imaginais luxuriant. Depuis que je le parcours j'ai découvert que certaines pistes conduisaient à des déserts arides, d'autres à des marécages gluants ou de mornes plaines ennuyeuses. Alors je ne m'écarte pas trop du chemin qui se trace sous mes pieds. Depuis longtemps je suis devenu prudent dans mes élans et laisse le temps les mettre à l'épreuve. Peut-être à l'excès ?

Je sais bien qu'il me revient de choisir dans quelle dynamique je veux me situer : attentisme ou audace ? En même temps je fais avec ce que je sens en moi : l'énergie qui m'anime à un moment donné, l'enthousiasme, l'étincelle... ou le besoin de calme, de stabilité, de tranquillité. De solitude, aussi. Toute une alchimie aux dosages subtils dont je ne maitrise qu'une part des ingrédients. Plusieurs d'entre eux, je le crois, nécessitent cependant l'altérité pour se révéler.

 

  • Un peu en marge du thème développé, la revue S!lence de mars : "Amours libres

 

 

 

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 Diversité printanière