Dans ta caisse en bois vernis, tu étais couché dans le noir. Si seulement tu avais pu, tu aurais entendu le joyeux brouhaha qui accompagne les retrouvailles pour les circonstances exceptionnelles. Mais tu n'entendais plus rien.

Si seulement tu avais pu, tu les aurais vu se sourire, s'embrasser, s'étonner devant les petits qui ont tant grandi. Ils sont tous adultes maintenant. Mais tu ne voyais plus rien. Non, dans ta caisse en bois vernis tu ne percevais plus rien.

Il paraît que dans les derniers mois tu as beaucoup parlé. Tu en avais des choses à dire ! Des choses importantes, que tu avais conservées en toi mais dont tu vais envie de te libérer avant qu'il ne soit trop tard. Tu as beaucoup parlé à tes filles, à ceux de tes petits-enfants qui venaient te voir. Depuis longtemps tu t'extasiais de leur goût du voyage... toi qui disais autrefois qu'il ne servait à rien de parcourir le monde et qu'un bon livre de photos suffisait bien ! Tu leur écrivais de longues lettres, paraît-il. Finalement, et c'est le plus important, tu as dit à tous ceux qui t'étaient proches combien tu les aimais. Même si, en même temps, tu te montrais encore désagréable, parfois, à ressasser de vieilles rangaines matérialistes. D'autres fois tu avais peur, ce qui peut se comprendre.

Tu ne l'as pas su mais j'avais pensé aller te voir, quand tu étais à l'hôpital. Sauf que ta fille me l'avait déconseillé, à ce moment là : tu étais vraiment trop pénible. Trop chiant. Tu m'en voulais encore, semble t-il. D'un côté ça m'arrangeait : nous n'avons jamais été très copains. Tu ne me prenais pas vraiment au sérieux. Il y a dix ans tu avais eu à mon égard des propos fort peu aimables, parce que je trahissais tes idéaux du couple. L'idée d'un divorce t'était intolérable et tu me l'avais clairement fait sentir. La déception t'avait aveuglé au moins autant que ta morale à la con. On ne s'est plus revus, jusqu'à il y a quelques mois. Là, après des années de silence, tu m'avais réclamé de l'argent. Tu voulais que je te rende ce que tu nous avais donné, quand j'étais encore marié avec ta fille. Tu voulais aussi récupérer un meuble que tu lui avais donné et qu'elle m'avait laissé. Je t'ai trouvé vraiment con. Pitoyable. C'est le dernier souvenir que je garderai de toi vivant...

Ce n'est donc pas pour voir ta caisse en bois vernis que je suis venu. Non, c'est pour ta fille. Pour ses soeurs. Pour tes petits-enfants. Pour tous ceux pour qui tu étais important, et qui t'aimaient. J'avais envie d'être avec eux, être présent à leur côté. Et puis j'étais là aussi pour tes nombreux neveux et nièces, que je n'avais plus revus depuis le divorce. C'est comme ça : on quitte aussi la belle-famille. J'avais envie de les revoir. Peut-être une façon de manifester mon attachement ?

Réunis autour de ta caisse en bois, avec toi dedans, il y avait quelque chose d'apaisé. Beaucoup ont déclaré de belles choses à ton sujet. Tes petits-enfants, surtout, qui t'ont connu sous un jour différent. Tu n'étais plus en charge de famille et cela laissait émerger une part plus joviale, dénuée d'autoritarisme. Ils t'aimaient bien tes petits enfants, même s'ils n'étaient pas dupes. Ils savaient bien que tu gardais ce fond râleur, s'attachant bêtement à des détails, martellant jusqu'à épuisement les mêmes idées. Comme si ce matraquage allait changer les idées des autres... Mais ils en plaisantaient maintenant, au micro, en faisant ton éloge. Ils en plaisantaient comme ils te taquinaient avant, quand tu grommelais en souriant. Avec eux tu étais indulgent. D'ailleurs ils ne s'étaient pas laissés manipuler, peu sensibles à un mode d'éducation hors d'âge.

Deux de tes filles ont parlé de toi en paix, faisant quelques allusions à ta carapace et au coeur qui était bien caché dessous. C'était une peu trop beau. Un peu trop lisse...

Alors in extremis la dernière de tes filles, qui ne s'était pas encore exprimée, est montée tout droit vers le prêtre qui revenait poursuivre son office. Visiblement étonné il a dû replier rapidement son grand missel et rebrousser chemin. Et là ta fille à dit ce qu'elle avait sur le coeur. Elle en avait lourd. Reprenant sa respiration à chaque phrase, pour conserver à peu près audible sa voix tordue par l'émotion, elle a raconté le souvenir qu'elle avait gardé de toi. Sa tristesse, sa peine, sa douleur devant tous les rejets que tu avais exprimé à son égard. C'était il y a trente ans, mais elle avait tout en elle encore intact. Elle n'était pas venue te voir depuis plusieurs mois. Elle n'avait pas pu, pas su.

Les larmes me sont montées au yeux en entendant ce que moi non plus je n'avais pas oublié. Tout ce mal que tu as fait à tes enfants, à ta femme, sourd que tu étais à leur détresse, à leur joie étouffée, à leurs demandes d'une élementaire liberté. Quelle considération avais-tu pour ceux qui ne pensaient pas comme toi ? Sais-tu seulement le combat qu'on dû mener tes filles pour se réinserer dans une vie simple après avoir vécu dans une ambiance délétère ? Oui, je sais, ce n'était pas seulement de ta faute, car toi aussi tu as eu une vie difficile. Une vie de sacrifices... plus ou moins méritoires. Quoi qu'il en soit cela ne t'obligeait pas à rester arc-bouté sur des vieux principes, sur un modèle archi-patriarcal finalement assez avantageux pour toi.

Oui, j'en ai pleuré de revoir défiler toute cette douleur, cette violence familiale dissimulée dont j'ai pu constater les effets de si près et pendant tant d'années. Les séquelles sur tes filles, et en particulier l'une d'elles : celle que j'ai épousée. Tour à tour, depuis qu'elles ont quitté ta maison, tes filles se sont brouillées, réconciliées, brouillées de nouveau. Et je n'ai pu m'empêcher de me demander si ces traces d'une enfance maltraitée n'étaient pas pour quelque chose dans la fin de notre couple...

J'ai pleuré de tristesse, mais aussi de colère. Contre toi, contre ton esprit obtus, fermé. C'était la première fois que j'étais en colère contre un mort ! Un peu plus tard on mettait ta caisse en bois vernis dans un trou, avec toi dedans.

Je ne savais pas que j'avais en moi cette colère contre toi. Elle est sortie maintenant. Je suis en paix avec toi.