Oser ! Oser dire ou taire ; faire ou ne pas faire ; construire ou détruire ; partir ou revenir. Oser c’est vouloir changer quelque chose : une situation insatisfaisante, ou peut-être une décision antérieure. Oser changer d'avis.

À la différence du courage, qui sous-entend une question de volonté, d’effort physique ou psychique, l’audace s’associe à la notion de désir : on ose que ce que l’on désire. Mais il faut néanmoins une certaine dose de courage pour oser, car changer est difficile. Aller vers l’inconnu, quitter la « zone de confort » de nos habitudes - fussent-elles inconfortables – peut effrayer. Oser demande donc de « prendre sur soi » avant de se lancer. Il faut avoir l’audace d’oser ! Oser passe par le désir d’oser. Il y a donc nécessité de croire que l’audace apportera le changement désiré. Pour oser, il faut croire suffisamment fort que la réussite est au bout du chemin. Ou du moins que les chances d’y parvenir sont suffisantes pour tenter le coup...

“ Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ” (Sénèque)

 

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Patagonie 

 

Je n’ai pas osé…

Elle avait quatorze ans, j’en avais quinze. Très vite elle m’avait fasciné par son apparence, suscitant en moi un trouble jamais connu auparavant. Tout son être m’attirait et la frôler me procurait des émois telluriques. Le plus infime contact, le moindre échange de regard étaient autant d’éblouissantes décharges féériques. Étant dans la même bande de copains, je rêvais d’établir une connivence particulière avec elle mais jamais je n’ai rien tenté en ce sens. J’aspirais à parler avec elle, à être avec elle, seul à seul, mais la côtoyer avait déjà quelque chose d’intensément merveilleux. Avec elle je découvrais suavement l’empire des sens. Je me souviens encore avoir défailli d’extase en humant la tiède exhalaison parfumée qui émanait de son cou. Elle m'a fait mâle. Sa silhouette me ravissait. Sa longue chevelure soyeuse m’envoûtait et son corps… son corps ne pouvait qu’être l’objet d’une convoitise inaccessible. Plus tard, peut-être...

Éperdument amoureux d’elle, je n’ai pas osé le lui dire clairement. Je n’ai pas osé entreprendre une démarche, redoutant de mettre un terme à mon rêve éveillé.

Aurais-je dû oser ? 

Si c’était pour en avoir le cœur net, alors oui j’aurais dû oser. Mais était-ce ce que je désirais ?
Si c’était pour obtenir la proximité que je convoitais, alors oser aurait risqué de me mettre face à une cruelle désillusion…

D’aucuns diront qu’il faut oser en toutes circonstances. Cette attitude n’est pas sans risques, parce qu’avoir osé et s’être trompé peut-être plus redoutable que ne pas avoir osé et s’être ainsi préservé d’un échec cuisant. Je fais partie de ceux qui préfèrent vivre leurs rêves les yeux ouverts plutôt que de se fermer aux rêves après être tombé de trop haut.

Oser peut ouvrir des portes, mais cela peut aussi en fermer. Et s’il est regrettable de ne pas oser par peur, il serait idiot d’oser sans être suffisamment sûr de réussir.

Qui sait tout souffrir peut tout oser ”, a écrit Vauvenargues. Ce à quoi Audiard a répondu avec truculence : “ Les cons ça ose tout. C’est même à ça qu’on les reconnaît ”. Plus nuancés, les mots de Fontenelle me plaisent davantage : “ Il faut oser en tout genre ; mais la difficulté c’est d’oser avec sagesse ”.

J’ai eu la sagesse de ne pas oser, à quinze ans : l’échec était couru d’avance et je pense que je le pressentais. D’ailleurs, après une amorce de correspondance, la jolie brune m’oublia très vite, confirmant ainsi la dimension modérée de l'attrait que j’exerçais sur elle. Si j’avais senti qu’il y avait des chances de réussite, c'est à dire de réciprocité, je pense que j’aurais eu l’audace nécessaire et agi pour obtenir ce que je désirais. Je ne crois pas au destin : ce qui n’advient pas n’a simplement pas eu les conditions nécessaires pour advenir.

Néanmoins, ne pas avoir osé un jour peut donner des regrets tardifs. Le désir initial étant resté en suspension, il peut demeurer *vivant* en soi. Vient alors le moment d’oser en avoir le cœur net. C’est ce que j’ai fait, bien des années plus tard, en reprenant contact avec mon bel amour de jeunesse. Plus qu’une envie, j’avais besoin de comprendre : qu’avais-je été pour elle ? Il était important pour moi de le savoir à ce moment-là de mon évolution personnelle, dans laquelle la question du désir s'était invitée. J’ai donc osé, acte quelque peu déraisonnable, aller au devant d’une femme avec qui je n’avais plus eu de contact depuis vingt ans. Cette fois j’ai bien fait d’oser. J’étais prêt à un dialogue allant au fond des choses. Que cela se soit finalement mal passé m’a été utile et a répondu à mon besoin premier : j’ai su. En revanche mon désir de dialogue s’est heurté à une fin de non-recevoir…

Cette histoire est longtemps restée emblématique, pour moi, de ce qui peut susciter l’audace : mon désir ancien n’était finalement pas de vivre ce qui aurait eu toutes les chances de s’éteindre en décevante amourette, mais de partager un échange authentique et approfondi. Je n’ai donc pas osé la première option, que je ne sentais pas réaliste, tandis que j’ai tenté ma chance pour la seconde… malgré le décalage temporel. Il m'apparut alors que la belle n'était pas portée au type d'échanges que j'affectionne. Aucun regret, donc.

Mais oser le changement - quand ce n’est pas une promesse électorale - c’est peut-être, avant tout, oser changer ce qui dépend de soi. Oser s’interroger sur soi et sur la perception que l’on a du monde avec qui l’on interagit. Oser changer… soi-même. Oser « être soi », c’est à dire se dissocier de ce que nous imaginons - à raison ou à tort - que d’autres voudraient nous voir être. Oser être soi, dans le sens de trouver un équilibre, une état d'harmonie intérieure, quel que soit le regard que d’autres pourraient avoir sur nous.

Là encore le chemin est difficile, parce que nous n’osons pas. Kierkegaard allait jusqu’à dire que “ce n’est pas le chemin qui est difficile, mais le difficile qui est le chemin ”. À méditer…

 

J’ai osé !

Dans bien des domaines j’ai osé… lorsque je me sentais prêt. Lorsque je sentais que j’avais de solides chances de réussite, ou que mon chemin de vie passait par là. Parfois il y avait une sorte évidence : me marier, fonder une famille. D’autres fois moins : quitter le salariat pour créer mon activité en toute indépendance. Je n’ai jamais osé inconsidérément, ce qui m’a longtemps permis de croire que tout ce que j’oserais entreprendre réussirait. En quelque sorte j'imaginais que tout dépendait de moi et du courage que j’aurais pour oser…

Et puis la vie m’a mis face à un nouveau défi : continuer sur ma lancée, en poursuivant les projets antérieurement osés… ou oser tout autre chose. Oser changer, encore, pour rester dans une dynamique d’équilibre en évolution.

Ce fût le projet qui, de ma vie, me demanda le plus d’audace. Les risques de déstabilisation étaient grands, non seulement pour moi mais aussi pour mon entourage le plus proche. Il m’a fallu aller chercher dans mes ressources profondes et vérifier la solidité des grands piliers existentiels. Ça, j’ai osé le faire. Il a fallu en parler clairement, et ça aussi j’ai osé le faire. Remettre en question mon éducation, interroger mes valeurs, ma morale, mon éthique, j’ai osé. Transgresser des règles éducatives implicites, j’ai osé. Tout ébranler, j’ai osé. Risquer la solitude éternelle, j’ai osé. Parce que mon désir de changement était puissant et que permettre son expansion m’était « vital », j’ai tout osé. Je tremblais devant le risque mais je me sentais prêt. Enfin presque… presque prêt. J’aurais seulement eu besoin d’un peu de temps. Je ne l’avais pas.

J’ai pris mon élan pour sauter au dessus du vide… sentant bien que l’autre rive était trop éloignée. Chute vertigineuse. Je me suis écrabouillé comme un fruit mûr. Schplaf !

J’avais été trop audacieux. Ou pas assez. J’ai douté. J'avais peur.

Ai-je bien fait d’oser ?

J’en suis certain ! Parce que je désirais fortement atteindre mon objectif, aussi éloigné qu’il puisse être. Avec une intuition sans faille je le sentais atteignable. Mais pas seul [elle était là, la faille]Il aurait été inconcevable que je n’ose pas, et même criminel. J’avais une sorte de certitude chevillé au corps : il me fallait oser. Là, maintenant. Cette fois-là, parce qu’elle m’ouvrirait à tous les possibles. Ma vie - une certaine conception de la vie - en dépendait. Au delà du précipice s’étendaient les territoires d’une nouvelle liberté à conquérir.

J’ai bien fait d’oser parce que, quoique je me sois écrasé au fond, et après avoir soigné mes blessures, j’ai trouvé ce domaine de liberté que je convoitais. Certes j’y suis seul, alors que je m’y voyais en compagnie, mais cela m’a permis de découvrir une autre façon de vivre et, probablement, une liberté encore plus grande que celle que j’escomptais. J’y trouve un équilibre inattendu et assez délicieux. Presque un confort…

Un confort ? Ah, le temps de nouvelles audaces serait-il venu ? Mais oser quoi ? Oser les voyages solitaires en terres lointaines, ça oui ! Oser entreprendre la rencontre vers ce féminin toujours attirant ? Oser vivre mes désirs…

Oser dire non, aussi. Oser ce fameux "être soi", démarche à renouveller sans fin.

Aujourd’hui je sais qu’oser vaut toujours le coup, mais à condition de se sentir prêt à ce que le résultat puisse être différent de celui qui était escompté. Un peu comme les voyages, finalement, qui ne sont jamais décevants pour peu qu’on ose se laisser surprendre par l’inconnu.

Oser : une des idées les plus palpitantes qui soient.

 

 

Merci à Célestine de m’avoir invité à cette réflexion

Photo : Terres d'aventure