Observer les grands faits de société m'ouvre toujours une fenêtre sur la différence de perception d'avec autrui. Le dernier évènement en date est tout à fait éclairant à ce sujet. D'abord une stupeur paraissant unanime avec, au choix, effet de sidération ou mots superlatifs. Mais très vite ont résonné les échos de réjouissances morbides du côté des réseaux sociaux, et beaucoup de questions autour de la liberté d'expression face au respect des sensibilités.

Parallèlement l'actu s'est répandue comme une inondation, envahissant tout l'espace : bouleversement les programmes de diffusion audiovisuelle, tandis que les sites internet des médias papier diffusaient eux aussi de l'info en direct. Apparemment la tweetosphère s'est aussi emballée, pour le meilleur et le pire. Pour échapper à ce déferlement il aurait fallu que je me coupe de toute source d'information : internet, radio, télé...

Je l'avoue, je me suis laissé happer par ce raz de marée d'info en continu. D'autant plus que je ne travaillais pas ces jours-là... Il m'a finalement fallu décider de m'en couper, en allant dans une nature immuable, pour retrouver contact avec le monde réel (car la surenchère médiatique, par distorsion, crée une fausse réalité). Pourtant, dès que je me suis de nouveau trouvé à portée d'info, j'y ai replongé, aspiré dans une sorte de vertige incontrôlable : savoir, comprendre. Ce qui était arrivé n'avait pas de sens et je crois que ma pensée aspirait obstinément à en trouver un. Je me suis gavé d'articles, d'analyses, d'images en boucle, d'approximations et suppositions explicatives. Et une fois que l'épopée tragique fut terminé, j'ai de nouveau suivi cette histoire immédiate au dénouement désormais connu, qui peu à peu retrouvait ainsi une certaine logique narrative.

Ouf ! Tout le monde [disons "beaucoup de monde"] a respiré un bon coup après la mort de ces trois terroristes sans avenir. Moment cathartique, délivrance durant laquelle la plupart d'entre-nous, je suppose, a pu secrètement se réjouir de la mort d'un autre. Il y avait, en quelque sorte, un retour à une forme de "justice". Les victimes étaient "vengées"... même si cela ne les ramènerait pas à la vie.

Alors enfin la liesse populaire à pu s'exprimer, malgré le tragique de la situation et la béance des questions sociétales qui se sont ouvertes ou rouvertes. Ce que tant de gens ont fêté dans la joie et la tristesse, c'est peut-être autant leur révolte et leur tristesse que leur soulagement. Et il était d'autant plus facile de clamer « même pas peur ! » que les sinistres auteurs du crime polydirectionnel étaient définitivement hors d'état de nuire.

Le retournement de situation m'a mis un peu mal à l'aise. L'aspect festif du rassemblement parisien, quoique je le comprenne, m'a gêné. Il y avait à la fois quelque chose de puissant et beau dans cet émouvant mouvement, mais aussi, je le crains, des motivations ayant moins de panache. Pour certains il y avait ce désir bizarre, souvent exprimé, de pouvoir se dire « j'étais là en ce jour "historique" ». L'historicité en question naissant elle-même de l'importance du mouvement participatif, cela ouvre un nouvel abîme vertigineux sur notre soumission à la puissance médiatique. Car personne ne pourra nier que l'hypermédiatisation des faits et de l'émotion corrélée ont intensifié la participation. Quoi qu'il en soit il y eut ce rassemblement considérable et c'était signifiant... même si les motivations de chacun n'avaient peut-être que peu de points de concordance.

Je n'y ai pas participé physiquement, pour tout un tas de raisons personnelles incomplètement conscientisées mais, paradoxalement, je trouve bien que d'autres l'aient fait : ils ont suivi leur coeur et manifesté quelque chose du collectif. La portée symbolique est manifeste.

Je suis plus circonspect sur les suites, et notamment ce que j'ai appris ce matin : beaucoup de gens se sont levés très tôt pour être les premiers à faire la queue devant les kiosques afin d'avoir leur Charlie Hebdo. Trois millions d'exemplaires, record absoluépuisés en quelques heures ! Pour spectaculaire qu'il soit, quel est le sens de cet acte ? Je ne parviens pas à y voir la démarche solidaire que j'imaginais. Je ne peux m'empêcher de voir des pulsions nécrophiles dans le fait de vouloir être parmi les premiers à posséder le numéro écrit par les survivants. J'avoue que je ne comprends pas. Alors je glane ici et là les réflexions de chacun, pour élargir mon champ de perception.

Après le temps du choc et de la sidération, de la délivrance, du rassemblement et des émotions, celui des analyses omnidirectionnelles bat son plein. J'y grapille des fragments d'explications, que j'assemble en éléments de compréhension afin d'éclairer la logique de ce qui parait insensé. Non sur l'acte en lui-même, mais sur le symptôme sociétal qu'il constitue et les conséquences qu'il engendre.

Il me faudra du temps.