Mes journées de travail sont intenses en ce moment. C'est trop, je le sens. Non parce que je ferais 70 heures par semaine mais parce que tout au long de la journée je suis éparpillé entre de multiples sollicitations qui s'ajoutent à une charge de travail déjà surabondante. Je me sens comme un marathonien qui serait perpétuellement interrompu dans sa course de fond. Cela dure depuis plusieurs semaines, comme chaque année à pareille époque. J'ai bien conscience que je m'y épuise mais, par ce qu'on appelle "conscience professionnelle", je continue sur ce rythme excessif et saccadé en comptant sur une prochaine accalmie. Rien n'est moins sûr : même l'accalmie prévue restera dense et chargée. Parce que c'est ainsi depuis que j'ai pris mon poste de responsable et que je "prends sur moi" afin que la machine que je dirige fonctionne bien, tant humainement qu'économiquement.

J'aime mon travail, je m'y consacre avec plaisir et persévérance. Je crois en ce que je fais et en l'utilité d'une forte implication. Mais ce faisant je prends des risques. Ceux, bien connus et clairement identifiés, du surmenage. Je flirte avec des limites que je ne suis pas certain de bien estimer. Est-ce que je n'en m'en approche pas trop près ?

Une nouvelle fois j'ai tiré quelques sonnettes d'alarme auprès de ma hiérarchie. Vaguement entendues, sans que rien ne bouge formellement. Il va falloir que j'aille plus loin.

 

Cet après-midi j'ai soudainement senti que je ne parvenais plus à me concentrer pour une tâche simplissime et quasi automatique : suivre l'arborescence qui aurait dû me permettre d'ouvrir un fichier informatique rangé à sa place. C'était juste après avoir été happé par une énième sollicitation totalement disjointe de ce sur quoi je travaillais, m'ayant une fois de plus contraint à une gymnastique cérébrale insensée. Constatant que ma pensée, figée comme un ordinateur qui beugue, n'avait plus aucune efficacité à cet instant, j'ai ressenti l'impérieux appel du calme. Je suis immédiatement sorti du bureau pour me diriger tout droit vers la porte qui donne sur la rue, sur l'extérieur, sur le paysage et la montagne. Oui, je voulais voir la montagne. Simplement la regarder pour échapper à cet environnement de perpétuelle agitation neuronale. J'ai respiré l'air, j'ai regardé le sommet qui me faisait face, essayant de m'imaginer là-haut, entre neige et rochers. Je savais que, si j'avais pu y être, j'aurais regardé la vallée bourdonnante en pensant à cette folie de nos vies urbaines et laborieuses, trépidantes.

Je ne suis pas resté longtemps à regarder la montagne, ne laissant pas mon esprit s'y évader. Quelques dizaines de secondes seulement, avant de lui tourner le dos pour rentrer dans mon bureau et de nouveau jongler frénétiquement entre de multiples tâches devant mon ordinateur.

J'ai conscience que tout cela est un peu fou. Que ce n'est pas la vie que j'ai envie de mener. Que ce n'est pas "moi" cet homme qui court après le temps sans jamais le rattraper.

Celui en lequel je me reconnais et me retrouve c'est celui que je suis quand je prends le temps de travailler calmement, d'être disponible pour mes collègues, attentif et réceptif, organisé et méthodique, concentré et innovant. C'est aussi celui que je suis, hors de ma vie professionnelle, quand je flâne et que je rêvasse. Quand je me promène en toute tranquillité dans la nature. C'est l'homme calme et pondéré, insouciant et contemplatif. Tellement différent de celui que je suis dans l'activité trépidante de ma vie professionnelle. La plupart du temps je passe de l'un à l'autre sans aucune difficulté, coupant net mes pensées dès que je passe la porte du bureau. C'est un peu moins vrai en ce moment puisque l'épuisement professionnel déborde un peu sur ma vie personnelle.

C'est probablement une des raisons qui font que je n'écris plus en ce moment. Parce que je ne pense plus vraiment...

 

 

lune-rose