Avec "Aide-toi et le ciel t'aimera...", Edmée [dont j'admire envieusement le talent narratif et la fluidité scripturale] a rédigé un texte qui m'a "interpellé", comme on dit. Il y est question de ces individus qui, refusant d'être victimes des déconvenues que la vie a placée sur leur chemin, « se sont pris par la main ». Le sujet a résoné fort en moi, me poussant à laisser un commentaire :

« J’ai une sorte d’aversion pour ceux qui se voient en victime… parce qu’en eux je reconnais une part de moi, que je n’aime pas sentir se manifester. Oui, il m’arrive de penser, et même de dire, que « par la faute de l’autre » je suis dans une posture qui me déplaît. Or personne n’a le pouvoir de me contraindre à demeurer dans une situation qui ne me plaît pas ! Quand je prends conscience que par facilité j’accuse l’autre, ou m’en plains, je comprends enfin qu’il me revient de faire les efforts nécessaire pour bousculer la situation en place. »

Si je m'auto-cite sans vergogne c'est parce que le texte d'Edmée est à l'unisson de ma réflexion du moment [mais oui, je me suis remis à penser...] : en laissant perdurer une situation professionnelle qui m'est notoirement inconfortableest-ce que je ne me comporterais pas comme une "victime" ? Bah oui : à quoi ça sert de dire ou d'écrire que je suis épuisé par mon travail ? Bon, d'accord, dans l'immédiat ça me fait du bien de m'épancher; ça me soulage [temporairement], ça me permet de me plaindre d'une certaine injustice [posture caractéristique de la victime, réelle ou se considérant comme telle]. Mais après ? Je me méfie de cette propension que j'ai de me délivrer d'un poids sur une autre personne que celle qui devrait l'entendre.

Si j'en reste là ça ne sert pas à grand chose ! 

C'est là qu'une deuxième phase peut avantageusement se mettre en place : en exprimant ma difficulté, en la déposant en mots, je permets à ma conscience d'entendre moi-même ce que je ressens. La verbalisation permet la conscientisation. Un processus qui peut être long, comme j'ai pu le constater en retrouvant des billets qui avaient la même thématique : depuis 2012 j'écris à chaque printemps que je me sens débordé et que ça ne va pas pouvoir continuer ainsi. Sauf qu'ensuite, dès que la tension devient moins forte, je m'accomode de la situation. Ainsi je ne résoud rien. Ou pas suffisamment.

En me plaignant de ma charge de travail trop importante, sans aller jusqu'au bout de la démarche, je me comporte donc un peu comme une "victime" quasi-passive. En fait j'agis bel et bien... mais pas suffisamment pour que ça change vraiment [aurais-je un intérêt caché à ce que la situation perdure ?]. Je me satisfais de victoires partielles en espérant que ça suffira pour que le problème de fond disparaisse sans que j'engage trop de ma personne. Je lâche prise trop rapidement alors que je pourrais persévérer jusqu'à obtenir gain de cause, quitte à insister lourdement. Pourquoi ne le fais-je pas alors que non seulement ma santé est en jeu, mais aussi les valeurs pour lesquelles je me suis engagé dans ce travail ? Certes je n'ai pas le pouvoir immédiat de faire changer les choses et en ce sens je ne peux qu'accepter une relative impuissance. Faire preuve de patience. Mais j'ai aussi pour moi la persévérance et je peux en faire un usage plus massif : revenir inlassablement à la charge jusqu'à être entendu.

Reste donc à savoir pourquoi je ne m'engage pas davantage dans ce qui peut s'assimiler à une lutte. Et c'est là que ça devient intéressant... car si je ne le fais pas c'est que j'y trouve un avantage. Par exemple, celui de me dire débordé, que ce soit objectivement le cas ou pas : je peux toujours arguer que "c'est pas d'ma faute" si je ne peux pas tout faire. Mouais... faudrait voir à ne pas abuser de cet argument fallacieux. Pour reprendre un de mes récents textes, est-ce parce que je ne peux pas ou parce que je ne veux pas ?

Détails sémantiques ? Certainement pas ! Ce qui les sépare c'est la question de la responsabilité personnelle : quelle est ma part de responsabilité dans la situation que je déplore ? En fait il s'agit de préciser en moi, sans concessions, des termes sémantiquement tangents : pouvoir et vouloir, adaptation et soumission, acceptation et renoncement, lâcher-prise et laisser-aller, patience et procrastination. Il suffit parfois de peu de choses pour basculer imperceptiblement de l'un vers l'autre. Dans le cas que j'évoque, est-ce que mes actions/inactions sont dues à l'acceptation de certaines réalités économiques... ou à ma peur d'oser marteler d'autres réalités, plus humaines ?

Qu'est-ce qui est le plus important pour moi ? qu'est-ce qui fera que je me sentirais "à ma place" et "en accord avec moi-même" ? Les questions contiennent déjà les réponses...

Je terminerai en citant la fin de mon commentaire chez Edmée : « Reprendre le pouvoir sur soi, sur les circonstances, c’est une fierté. Et c’est aussi une façon de s’aimer que de prendre soin de notre équilibre. »

Y'a plus qu'à !