Le blogueur egographomane se rendit subitement compte qu'avec toutes les histoires qu'il racontait sur ses rencontres "sans limites" et la profusion de ses correspondantes, il pouvait passer pour un fieffé coureur de jupons, collectionneur notoire de conquêtes aussi nombreuses qu'éphémères. À cette pensée il se sentit mortifié.

Mais pourquoi, aussi, entretenait-il ce flou autour de ce que recelaient ces "rencontres" dont il faisait tant de cas ? L'ambiguïté ne pouvait que laisser une grande latitude interprétative au lecteur... Certes, en laissant ainsi chacun se faire son idée il pouvait observer - sans que ce soit calculé - comment un sens était donné à partir du peu d'éléments dévoilés, mais n'était-ce pas à ses dépens, finalement ? Plusieurs fois il lui était arrivé que ses phrases, déformées, lui reviennent comme un boomerang en pleine face sans qu'il n'ait rien vu venir. Mais ne l'avait-il pas bien cherché ?

Pourquoi ne disait-il pas "la vraie vérité" ?

La vérité c'est que s'il s'abstenait de donner davantage de croustillants et émoustillants détails... c'est généralement qu'il n'y en avait pas ! En vantant ses nombreuses correspondances d'autrefois, qu'il saupoudrait malicieusement de mots tels que "désir", "rapprochement", ou "sexualité", il donnait quelques ingrédients de la recette... mais ne disait pas qu'il en mangeait. Il suggérait seulement, laissant l'imaginaire de chacun faire le reste. Oui, il avait pu être question de thèmes souvent vus comme sulfureux, mais pas forcément comme on peut l'imaginer. On peut parler de désir et de frustration sans la moindre pensée libidineuse. Précisément parce qu'on est pas dans ce registre avec l'autre...

Mais pourquoi ne disait-il pas cela clairement, le bougre ?

En évoquant la grande qualité des correspondances, ce qu'il voulait vanter c'était la chance qu'il avait eue de pouvoir échanger tant de confidences. D'avoir pu être "l'oreille attentive" de personnes qui avaient trouvé, grâce à ses mots offerts en partage, le chemin des leurs. Et inversement. Ces intimités partagées l'avaient été, cela va de soi, de façon tout à fait respectueuse. Et pour la plupart sans aucune allusion à une séduction réciproque, ni même unilatérale. Bien sûr ces glissements ont opéré, parfois, et ont été accueillis avec délice ou délicatesse, mais la plupart du temps sans dépasser le stade de frémissements sans suite concrète. Les rencontres en sensibilité qui ont abouti à une rencontre physique sont restées rares et bien peu ont ouvert la voie tactile...

Mais, peut-être parce que pendant très longtemps il n'avait pas eu accès à cette diversité du féminin, l'impénitent diariste s'amusait à laisser croire qu'il y goûtait désormais avec délectation. Flatté et amusé que d'aucuns puissent fantasmer l'existence d'un "harem", il laissait le doute planer.

Or ce qu'il cherchait avant tout c'était le plaisir des confidences murmurées, la jouissance de la confiance partagée, l'orgasme des vibrations émotionnelles communes. Ah, oui, ça c'était bon ! Les amitiés que l'on sent naître, la confiance que l'on sent croitre, et même les sentiments qui se mettent parfois à palpiter. Il savait écouter, lui avaient dit quelques unes. Il leur apportait sa pensée masculine, avaient dit d'autres qui n'avaient pas souvent pu entendre celles de leur compagnon. Et à chaque fois il se sentait heureux, et fier, d'avoir ce privilège de partager un peu ou beaucoup d'intimité du coeur et de l'âme. Et si parfois il eut la chance de partager l'intimité des corps, ce n'est pas de la fierté qu'il a ressenti, mais de la reconnaissance.

Et ça c'est la vérité.

La vérité ? il est arrivé qu'on lui reproche de ne pas la dire. De ne pas être exactement conforme à ce qu'il écrit de lui. Pas aussi libre qu'il le laisserait entendre, pas aussi sûr, pas aussi stable, pas aussi fiable. Indigne de confiance ? Mais c'est simplement parce qu'il n'a pas encore atteint l'objectif vers lequel il marche. L'homme est en chemin. La vérité c'est qu'entre le paysage vers lequel il avance et celui qu'il traverse la vision est différente. Entre ce qu'il croit être - ou voudrait être - et ce qu'il est réellement au présent, il peut y avoir un décalage. Il lui arrive ainsi de s'exprimer d'avantage en "j'ai envie d'être" ou, "je voudrais être perçu comme étant", qu'en un "je suis" parfaitement objectif.

Mais qui ne se leurre pas ainsi ?

Sauf que lui il l'écrit, en imaginant que c'est déjà la réalité. Et c'est ainsi qu'il avance, l'autoblographe...

 

« Une autobiographie ce n'est pas un texte dans lequel quelqu'un dit la vérité sur soi, mais un texte dans lequel quelqu'un de réel dit qu'il la dit » (Ph. Lejeune).

 

 

PS : ce texte, écrit juste après avoir publié le précédent, n'est plus d'actualité dans mon esprit. Mais puisqu'il existe...