Depuis deux semaines que je suis revenu du pays des grands ciels je n'avais pratiquement pas revu le soleil. Je veux dire un vrai soleil, lumineux et chaud. Impression de n'avoir subi que grisaille persistante, seulement percée de temps en temps par quelques heures d'un astre blafard. Mais où étaient donc passés le pur azur et la cristalline lumière qui font éclater les couleurs d'automne ? Car elles sont bien là, avec leurs teintes mordorées. Beaucoup plus douces que celles du continent américain, certes, mais pas moins belles. Il ne leur manque qu'un peu de contraste lorsqu'un voile terne les neutralise.

Vendredi était encore un de ces jours couverts de gris, vaguement déprimants à la longue. Cette fois je savais que le soleil n'était pas loin, vers le sud. Un coup d'oeil sur la photo satellite en temps réel [et vive la technologie !], un autre sur une webcam située en altitude [bis], me confirment que le très beau temps est déjà là, quelques centaines de mètres au dessus de ma tête. Allez hop ! je prépare rapidement sac à dos léger et appareil photo ; direction la montagne ! Une heure plus tard j'émerge de la couche nuageuse et trouve enfin luminosité automnale et bleu du ciel. Il me faut toutefois dépasser les 1800 m d'altitude pour quitter le voile de brume et c'est avec enthousiasme que je m'attaque à la pente.

 

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Grand Som (2028 m), Chartreuse

 

En suivant le chemin qui zigzague dans la forêt, je pense à mes récentes randonnées dans les forêts canadiennes et étasuniennes. Qu'est-ce qui fait que je perçoive une différence de sensations entre les montagnes que je connais et celles qui sont éloignées ? Pourquoi vais-je si loin trouver ce qui, à première vue, ressemble à ce qui existe à ma porte ? Après tout, il ne s'agit que d'arbres et de rochers, de pentes et de ruisseaux ? Oui mais il y a toutes ces subtilités qui font que ce n'est pas pareil : les odeurs, la végétation, l'éloignement, l'inconnu. Et surtout, l'immensité vierge (ou paraissant l'être...). Là où je grimpais, vendredi, je voyais en face les balafres occasionnées par des pistes de ski et leurs remontées mécaniques. J'entendais la circulation des voitures en contrebas. Sous les nuages je savais les activités humaines de lieux parfaitement connus. Et puis je savais, même sans les voir, que derrière chaque sommet il y avait un village plus ou moins défiguré et, plus loin villes, autoroutes, ou immondes zones commerciales. En France, quelle que soit la direction ou porte mon regard je sais que les activités humaines font barrage à peu de distance. Au contraire, dans les lieux qui m'attirent, au Canada ou ailleurs, je sais que les étendues de nature sont potentiellement immenses [pour peu que je choisisse la bonne direction...] : derrière chaque crête il y a encore de la forêt et, plus loin, là où finit la terre, l'Océan. J'ai besoin de sentir la prédominance d'une nature préservée. J'ai besoin de m'y sentir "seul" [ou seuls...], sans être agressé par diverses formes d'irrespect des lieux, que ce soit par le bruit ou les traces humaines ayant maltraité l'harmonie du paysage. Je trouve cela en France, bien sûr, dès lors que vais dans des régions peu investies par l'humanité contemporaine, mais nulle part dans les mêmes proportions qu'au Canada. Ce pourrait aussi être en Norvège, en Patagonie, au Brésil ou en Mongolie. Question de densité de population...

Finalement c'est peut-être cela que je cherche : la plus faible densité de population pour un maximum de nature préservée. Une façon de m'accrocher à notre paradis planétaire en sursis, soumis à une destruction continue et promis à un avenir bien incertain. Je suis inquiet, je l'avoue, quant à la sérénité de notre avenir commun sur cette peau de chagrin. Je me demande parfois à quel point nous ne sommes pas dans un sursis à [très] court terme face aux catastrophes humaines annoncées...

Notre prolifération suicidaire pourrait bien nous conduire à des réajustements drastiques, donc douloureux. Alors, tant que j'en ai la possibilité, je respire autant que je peux ces immensités naturelles... quitte à avoir un comportement paradoxal en contribuant à les détruire en prenant l'avion et parcourant des milliers de kilomètres !

 

 

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Images prises avec un téléphone portable, la carte mémoire de mon appareil photo
ayant usé, malheureusement, de son pouvoir d'effacement discrétionnaire.