Voilà près d'un mois que je n’ai pas écrit et je ne voudrais pas laisser plus longtemps sans nouvelles mes amis-lecteurs, c'est à dire ceux d'entre vous qui viennent me lire régulièrement, amicalement, fidèlement, parfois depuis fort longtemps. Que vous le fassiez en toute discrétion ou en partageant vos impressions dans des échanges qui ont pu être aussi enrichissants que réjouissants, votre présence m'importe. Dans le passé elle m’a soutenu et encouragé et je vous en suis reconnaissant. Aujourd'hui, pourtant, je délaisse ce lieu. Je le déserte...

L'écriture, en ce moment, ne me convient plus. Je ne me sens guère en capacité de "donner" comme je le voudrais. Les mots ne viennent pas, me paraissent inadaptés ou se coincent rapidement. En fait, je ne trouve pas la tonalité juste.

Par rapport à mon précédent billet mon état reste inchangé : la capacité prédatrice et autodestructrice de l'humanité m'inquiète profondément. La période des fêtes, que j'ai très peu investie, n'a eu aucun effet apaisant. D'ailleurs, j'ai l'impression de n'avoir pas vu passer le changement d'année...

Il y a quelques jours je lisais une interview de Juliette Greco, 89 ans : « Nous sommes entrés dans une période effrayante. Il y a un parfum - je dirais une odeur - de fin d'époque. Nous sommes au seuil d'un basculement et personne ne sait ce qui nous attend. (...) Pour une partie de l'humanité, la désespérance est si profonde qu'elle est devenue destructrice et autodestructrice. Je garde pourtant une foi imputrescible dans l'humain. Je n'arrive pas à désespérer ». Moi non plus je n'arrive pas à désespérer... mais certaines de mes convictions fortes vacillent. La flamme qui habituellement m'anime s'est étiolée. Comme si j'étais privé d'un carburant qui, jusque-là, jaillissait spontanément. Et ça m'inquiète un peu...

Il va falloir que je me trouve une énergie de substitution. Renouvelable et inépuisable !

En même temps je n'oublie pas toutes les raisons d'espérer : une prise de conscience généralisée pourrait être bénéfique. Heureusement qu'il reste cette espérance, tout de même ! Mais je ne peux que constater qu'il y a en ce moment en moi un découragement doublé d'une perte de sens. C'est fâcheux parce que, du coup, je ne sais plus trop vers quoi me projeter. Je me vois attentiste, comme si une catastrophe prochaine allait inéluctablement advenir. Alors que l'an dernier je lançais un "Oser !", rien de tel à l'aube de 2016. Récemment, quand mon père m'a demandé quels étaient mes projets pour l'année qui commence, je n’ai pas su lui répondre. Pour la première fois je n'en ai aucun ! Rien qui m'attire ni m'inspire [sauf changer de monde...]. Comme si je me trouvais à l'entrée d'une plaine aride, à traverser sans le moindre objectif sur lequel fixer le regard. Je vais simplement continuer d'avancer, en attendant je ne sais quoi. 

Grave, non ?
Notez bien que cela ne me rend pas malheureux !

Ma perte d'entrain ne provient pas que de l'état du monde. Il y a cumul avec un effet conjoncturel personnel : très investi sur le plan professionnel, je constate qu'une démotivation assez profonde m'envahit lentement. L’élan qui me portait s’épuise. Je l'attribue au manque de considération de ma hiérarchie envers l'équipe que j’anime et coordonne. Peu à peu je réalise que je ne suis pas entendu dans les demandes que je transmets avec insistance. Or elles touchent à l'humain dans ce qu'il a de sensible : la reconnaissance, le respect, la confiance. Lasses, découragées, mes troupes se démotivent et je n'ai pas les moyens de les soutenir. Bridé, je me sens impuissant. Voilà des années que ça dure et, à la longue, ça m'use. Pire : ces derniers jours, en étant contraint d'accepter autoritairement une charge supplémentaire que j'ai pourtant clairement refusée, j'ai perçu que moi non plus je n'étais pas considéré ! Du coup je ressens un manque de confiance de la part de mes supérieurs, qui "m'utilisent" comme bon leur semble sans tenir suffisamment compte de mon avis, ni de la réalité de mon travail, qu'ils méconnaissent [et moi j'accepte...]. La situation me plonge dans un bain de sensations mitigées : colère, déception, tristesse. La révolte gronde !

Mon côté conciliant et "trop gentil", cherchant à ce que chacun se sente entendu et globalement heureux dans ce qu'il fait, montre ses limites. L'envie de rugir se fait sentir. Et ça, c’est peut-être la meilleure chose qu'il puisse m’arriver ! La colère de la lucidité pourrait bien me galvaniser…

Mais peut-être prends-je les choses trop à coeur ?

Pour finir, un autre aspect assez important de ma vie est, lui aussi, en perte de sens : je veux parler de mon rapport à... vous, amis-lecteurs. Le joli tissage relationnel constitué par des fils d'écriture partagée, comme je l'évoque en introduction, est en train de s'effilocher. Or ce système d'échange a, pendant près de quinze ans, constitué un apport nourricier dans ma réflexion, ainsi qu'une non négligeable sensation d'importance, si ce n'est d'existence. Cette satisfaction compensait un manque qualitatif dans les échanges directs avec mon entourage, relativement "pauvres" ou trop rares [je me sais exigeant en la matière...]. Mais voilà : actuellement je ne trouve plus suffisamment de "nourriture" dans les partages que je peux avoir à distance, qui par ailleurs s'estompent. Il y a quelques temps je me suis même senti "en manque"... tout en constatant que je ne disposais plus, en moi-même, de l'abondance d'une ressource interne stimulant ces dialogues. Résultat : il ne se passe plus grand chose. Je n'avance plus. Stagnation temporaire, sans doute, préparant une nécessaire évolution.

De plus j'ai eu l'impression qu'aborder ici des sujets préoccupants, mais peu réjouissants, comme j'ai tenté de le faire en décembre, n'apportait finalement pas grand chose de bon. Ni à moi, ni à vous. J'en suis sorti frustré, et déçu. J’en attendais autre chose, je l'avoue. Il me faudrait probablement, pour susciter l’échange avec le lecteur, privilégier un optimisme, une insouciance, une jovialité, une légereté qui, en ce moment, ne m'habitent pas. Bref : je ne trouve plus ma place dans le microcosme des conversations blogosphériques. Et pour tout dire… je n’y trouve pas non plus de quoi me sustenter.

Ce constat ravive l'envie, déjà ancienne, de changer de registre d'écriture. J’ai envie à la fois de densité et de légèreté, de profondeur et d’essentialité, de lumière et de douceur, de subtilité et d'évanescence. Écrire comme une aquarelle. Tendre vers une expression plus dépouillée. Épurée…

Tout ça pour dire que s'il advenait que ce blog devienne durablement silencieux, ce serait simplement le signe que je n'ai rien de satisfaisant à vous offrir. Et dans ce cas je préfère m'abstenir. Cependant, quoique silencieux, je reste discrètement présent ;o)

 

eeebooklet