- Bonjour, je voudrais un rendez-vous aujourd'hui ou demain.

- Oui, qui est-ce qui s'occupe de vous habituellement ?

- Euh... je ne connais pas son prénom.

- Bon, et bien rendez-vous à 16h15

 

À 16h15, j'entre dans le salon de coiffure et celle qui s'occupe de moi habituellement est là. Le hasard fait bien les choses... C'est une chance : j'aime bien quand c'est elle qui me coupe les cheveux. Grande, silhouette élancée, elle a une façon de me regarder et de carresser ma chevelure qui ne m'a pas laissé indifférent lors de mes précédents passages. Alors qu'elle pose sur mes épaules l'étole protectrice elle me demande « comment  allez-vous ». Lui répondant je fais de même puis, pour élucider la question du matin, lui demande son prénom. Sonia. C'est elle que j'avais eue au téléphone.

Sonia entreprend de tailler dans ma tignasse, d'un gris de plus en plus clair année après année. Elle remarque que j'ai le teint hâlé et me pose des questions sur la randonnée que, la dernière fois qu'elle m'a coiffé, je me préparais à effectuer. Puis le silence prend place, sans que je sache comment l'évincer. Des pensées s'invitent : je n'ai jamais été très doué pour les conversations superficielles et il m'est difficile de parler de ce qui me concerne sans y être expressément invité. Je ne supporte pas l'idée de prendre davantage de place que ce que l'autre veut bien m'accorder. Tandis que ces idées me traversent je regarde les mains expertes manier le peigne et le ciseau. Je sens glisser les doigts de Sonia sur mon crâne, s'insinuer dans mon épaisseur capillaire. Les gestes sont presques sensuels et cette frissonnante sensation m'étonne. Je réalise qu'il y a fort longtemps que je n'avais plus ressenti cela...

De temps en temps j'aperçois dans le miroir son regard posé sur moi. Est-ce seulement pour évaluer le travail qu'elle réalise ? De brefs instants nos regards se croisent. Je me rends compte que cela me trouble. Suffirait-il qu'une femme semble [ô fantasmes...] s'intéresser à moi [ou à mes cheveux] pour qu'ainsi je sente vaciller mes certitudes ? Mon narcissisme a t-il à ce point besoin de réassurance ? Suis-je aussi imperturbable que je me plais à le croire ?

Je suis ressorti l'oeil brillant, cheveux courts, avec en dessous quelques amusantes questions sans réponses.

 

Le_mari_de_la_coiffeuse

Le mari de la coiffeuse, film de Patrice Lecomte (image du net)