Depuis quelques semaines, au risque de lasser mon lectorat le plus fidèle, je fais part de mes inquiétudes quant à notre avenir commun. Oui, je sais : ce n'est pas très réjouissant. Je pourrais donc changer de sujet ; parler de choses plus légères, voire totalement futiles. Sauf que la crainte sourde de l'effondrement annoncé [brrrr !] est actuellement ce qui capte mon flux de pensée, donc d'écriture dès que je m'y adonne [ne vous en faites pas, ça passera... ou pas]. Je suis certain que cette focalisation a un sens : j'ai probablement besoin de clarifier mon positionnement par rapport à cette échéance quelque peu menaçante. Je me sens fortement [très fortement] concerné. En même temps je dois faire avec la réalité : on n'en voit quasiment rien. Ça reste conceptuel et vague. Concrètement on ne perçoit rien... donc on ne change rien. Ou tellement peu, proportionnellement, que c'est notoirement insuffisant. Du pipi de chat, si vous me passez l'expression. Le monde continue de tourner comme si de rien n'était. Non, j'exagère : les instances adéquates anticipent déjà le changement climatique [mais aussi , , ...]. Autrement dit, il est prévu que nous n'y échapperons pas. C'est assez flippant... et comique à la fois. Parce qu'à part anticiper, on ne s'impose pas grand chose. Et c'est pareil pour les autres risques qui menacent notre civilisation de la démesure : on reporte souvent l'action à plus tard. C'est un peu comme si on savait tous qu'on va vers un précipice mais qu'au lieu de changer de direction on attendait d'être au bord pour s'arrêter net. Le risque c'est de faire comme dans les dessins animés : tout d'un coup on réalise qu'on est déjà au delà du bord... et on tombe.

 

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Bon, normalement c'est un effet comique. Sauf que là nous serons celui qui tombe et ça pourrait faire mal. Et si c'était le choc dont nous avions besoin ? Dans les dessins animés ce n'est jamais grave : même tout aplati en bas le personnage se relève et continue sa course. Nous aussi on s'en sortira. Du moins certains s'en sortiront. Restons donc optimistes !

En parlant d'optimisme, il en a été question dans les commentaires et je reconnais volontiers que mes textes en manquent singulièrement. Cela me met désagréablement en porte-à-faux parce qu'habituellement je privilégie cette façon de voir le monde. J'ai souvent tendance à penser que les choses vont s'arranger. Régulièrement, face aux propos moroses ou défaitistes, c'est moi qui montre les aspects positifs d'une situation, quitte à en minimiser les dimensions négatives. Mais là ça ne marche pas ! Pas pour ce qui concerne notre devenir. Je n'y parviens plus. Compte tenu de ce que je sais [ou crois savoir], j'aurais l'impression de persister dans l'aveuglement collectif en jouant la politique de l'autruche. Ou pire : de choisir le déni.

Il se peut cependant que je sois dans l'erreur ! Peut-être suis-je inutilement alarmiste en colportant les "vérités" des scientifiques qui n'en seraient pas vraiment [je parle des vérités, pas des scientifiques...]. Finalement, ils peuvent se tromper ! Il se peut donc que, dans dix ans, nous ayons pu continuer sur le même mode de vie sans encombre majeure. Vous pourriez alors vous gausser de mes propos de Cassandre. Après tout, si je regarde ce qu'on en disait il y a dix ans... rien a changé. Cet article de 2006 n'a pas pris une ride et pourrait être resservi tel quel.

Bien plus tôt, déjà, en 1972, le club de Rome publiait un rapport (le rapport Meadows) ayant fait grand bruit : il indiquait que la croissance continue était un mythe et que le suivre mènerait inévitablement, mathématiquement, à un effondrement. C'est d'ailleurs à partir de là qu'à émergée l'idée d'un développement soutenable, si on parvenait à maîtriser plusieurs données aussi simples à modifier que la consommation des ressources, la limitation de la population, la réduction de la pollution, etc. On observe que, depuis, bien peu a été fait dans ce sens et que le mythe de la croissance perpétuelle a la vie dure du côté des économistes pro-système, grands gourous des politiques et des médias. Les industriels et autres marchands de biens de consommation, soucieux de notre bien-être comme chacun le sait, n'ont en effet aucun intérêt à ce que leur course au profit perde son élan. Pourtant, sans discontinuer, le constat est resté alarmant pour de multiples scientifiques de toutes disciplines. Et en 2012, avec quarante années de recul, un des principaux rédacteurs du fameux rapport, Dennis Meadows, à fait part de ses impressions persistantes sur l'évolution du monde, en précisant l'échéance : « Dans les vingt prochaines années, entre aujourd'hui et 2030, vous verrez plus de changements qu'il n'y en a eu depuis un siècle, dans les domaines de la politique, de l'environnement, de l'économie, la technique. [...]. Et ces changements ne se feront pas de manière pacifique » [Source : Le Monde ]. Là c'est pas moi qui joue les pessimistes, hein ! Une actualisation du fameux rapport, toujours en 2012, aurait par ailleurs confirmé l'approche de la catastrophe à venir : « Ce désastre [...] découlera du fait que, si l'humanité continue à consommer plus que la nature ne peut produire, un effondrement économique se traduisant pas une baisse massive de la population se produira aux alentours de 2030. Le désastre n'est donc plus loin de nous, mais tout proche. 2020 est d'ailleurs considéré par certains experts comme une date plus probable. L'effondrement pourrait se produire bien avant 2030. » [source]

Je ne faits que répéter, hein. C'est pas moi qui élucubre.

Les articles que je cite ont près de cinq ans... et rien n'a significativement changé. Certes la prise de conscience s'est répandue [quoique...] mais dans les faits, par quoi cela se traduit-il ? Un peu plus d'énergies renouvelables, un peu moins de pesticides... mais en quoi le modèle de la croissance est-il affecté ? En quoi les ressources naturelles sont-elles épargnées ? En quoi la répartition des richesses s'est elle mieux faite ?  Y aurait-il des raisons d'être optimiste ? Et bien oui, quand même, si j'en crois la même source de 2012 : « Les rapporteurs font cependant preuve d'optimisme, en écrivant que si des mesures radicales étaient prises pour réformer le Système, la date buttoir pourrait être repoussée ». Repousssée ? Aaah, voila une donnée intéressante pour ceux dont l'espérance de vie n'atteindra pas cet éventuel repoussement d'échéance ! Hélas, a priori ce n'est pas mon cas. Encore moins celui de mes enfants et petits-enfants. Voilà pourquoi je suis quelque peu inquiet [voire effrayé, si je me laisse aller à y penser].

Mais j'ai peut-être tort.

 

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L'inquiétude que je livre ici est-elle utile ? En rien, puisque le pouvoir dont je dispose pour contrer l'effondrement est quasi nul. Ma goutte d'eau ne changera donc pas grand chose, mes pauvres mots affolés non plus [à part faire fuir mes lecteurs]. Tout au plus puis-je me préparer l'esprit. Me préparer à un certain nombre de renoncements et de pertes dont j'imagine mal l'ampleur en termes de liberté et de confort de vie. Me préparer mentalement à changer radicalement de mode de vie en allant vers une sobriété... qui ne sera sans doute pas instantanément heureuse. Quoique...

Mon mode de vie n'a jamais été basé sur la consommation. Je n'aurai donc pas trop de difficultés à être sobre en la matière. En revanche perdre la liberté de me déplacer aisément pourrait m'être plus difficile. J'ai déjà renoncé à voyager à ma guise, limitant volontairement mes trajets en avion alors que mes capacités financières me le permettaient enfin. Quant à renoncer à internet, s'il le fallait... ce sera sans doute assez déstabilisant. De quelle part importante seraient alors amputés ma vie sociale et mon ouverture au monde ?

Certes, si je devais aller vers une relative autosuffisance, le temps passé à de telles futilités numériques deviendrait nécessairement très réduit. Le paysan malien ou le planteur de riz indonésien ont autre chose à faire que s'intéresser au reste du monde, comme me le rappellait une lectrice. Occupation de riches repus...

Et puis si la civilisation s'effondrait vraiment, on aurait bien autre chose à faire pour survivre [s'alimenter, se chauffer, se vêtir...], s'entraider et se protéger, que s'occuper d'autres qu'on ne connaît pas.

 

La lucidité que je veux avoir pourrait paraître extrêmement pessimiste. Et même démobilisatrice. Je crois qu'il n'en est rien : je ne perds pas ma pugnacité en me préparant au pire. D'ailleurs, il semblerait que le pessimisme présente quelques avantages, si j'en crois cet article qui me conforte dans mon mode de pensée. Extraits :
« Alors faut-il être pessimiste ? Sans doute un peu, notamment sur ce qui nous menace. Parce que si l’on est pas clair sur les risques que le changement fait peser sur nous, si on ne les répète pas (au risque d’être démoralisant), on aura toujours tendance à oublier le danger. Mais pas complètement pessimiste pour autant : le pessimisme lui aussi nous empêche d’agir, par désespoir. Les pessimistes diront “parce qu’il est trop tard, rien ne sert d’agir”. Alors il faudrait être réaliste ? Nécessairement, car ce n’est qu’en se confrontant à la réalité que l’on peut la changer. Mais il faut surtout être capable d’être pessimiste et optimiste au bon moment. Car il est là le paradoxe de l’optimisme : à force d’être (trop) optimiste sur la gravité du changement climatique, nous avons oublié d’être optimistes sur nos capacités à changer radicalement notre mode de vie pour inverser la donne. Nous faisons des changements à la marge car nous ne pensons pas qu’il est possible de vivre (et de bien-vivre) sans le confort que nous a apporté le pétrole et ses avatars. C’est pourtant là qu’il faut être optimiste : c’est un changement difficile, qui nécessitera des efforts radicaux et une refonte globale de notre système économique et social (contre les intérêts économiques et institutionnels de nombreux acteurs actuels), mais c’est un changement possible. C’est surtout un changement nécessaire et indispensable. »

Cet optimisme-là me plaît !

 

Bon. En achevant la rédaction de ce texte, hésitant entre tonalité optimiste et pessimiste, je me suis senti quand même un peu... excessif. N'allais-je pas passer pour un dingue ? N'était-ce pas un tantinet exagéré que d'imaginer les scénarios du pire ? Et si tout cela n'était qu'un délire nourri de science-fiction ? Alors j'ai voulu vérifier un peu mes sources.

Pour ceux qui voudraient vraiment voir les choses en face, je propose donc un complément :
[attention, dans le second texte, certaines précisions sur les perspectives d'avenir, glaçantes, peuvent choquer le lecteur sensible !]

Pour les plus pragmatiques, à titre d'exemple et parmi de nombreux sites :

Enfin, en dernier recours, pour éviter l'effondrement psychique il reste le suicide.

Naaaan, j'rigole ! Car en continuant mes recherches je suis tombé sur deux vidéos fort intéressantes autour de cet effondrement proche, présenté comme certain... mais pas nécessairement apocalyptique. Les deux encouragent à l'optimisme et à l'action. Pour cela il faut d'abord accepter la réalité de la perte, et les émotions qui accompagnent cette prise de conscience. Ce que je fais en ce moment...

(à suivre)