La perplexité profonde dans laquelle je me trouve après le premier tour de l'élection présidentielle me pousse à une réflexion assidue. Les prises de position que l'on peut lire dans la presse numérique, les commentaires qui en sont faits, combinés avec les quelques échanges que j'ai pu avoir ici ou ailleurs, sur le net et en face à face, m'aident à préciser mes idées. Le refus de voter automatiquement "pour" le représentant zélé d'un système que je réprouve a suscité quelques étonnements chez mes interlocuteurs. Comme s'il allait de soi que la seule chose à faire, illico et sans la moindre hésitation, était de repousser avec force le FN. Ça me fait penser à de la pensée magique : vouloir faire disparaître le problème en rabaissant le score final de ce parti aux idées abjectes, sous prétexte que seuls les votes exprimés pèsent. Or chacun a la capacité de calculer le pourcentage réel d'adhésion au repli xénophobe, en tenant compte de l'abstention (22,23 %). En l'occurence cela ramène le FN à... 16%, soit 84% d'électeurs qui n'ont pas voté pour ces idées. Ça laisse de la marge...

Question : quel taux d'abstention et de votes blancs ou nuls faudrait-il pour que le nombre de votants FN dépasse celui du nombre de votants Macron ? Je ne suis pas spécialiste des probabilités, mais elles me semblent bien faible en faveur de le Pen...

Alors évidemment prendre le risque, même très improbable, de voir le FN l'emporter en se fiant à des prévisions, après qu'on ait vu la victoire inattendue de Trump, ça fait réfléchir. Surtout quand "on" nous fait flipper avec ça ! Extrêmement faible, la probabilité ne saurait être nulle, c'est certain. Mais si l'abstention était massive ? Est-on prêts à courir ce risque ? Afin de répondre aux injonctions pressantes de la médiacratie, jusqu'où suis-je prêt à renoncer à ce qui me tient à coeur ? Et, finalement, qu'est-ce qui me tient le plus à coeur ?

Je ne veux pas l'avènement du rejet de l'autre institutionnalisé, c'est certain. Mais d'un autre côté je ne veux plus cautionner l'exploitation des uns pour le profit des autres, c'est tout aussi certain. Djordje Kuzmanovic, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, dans un billet déployant l'éventail des possibilités, a eu cette formule qui, je trouve, résume parfaitement la situation : « on ne peut pas combattre un phénomène en renforçant ses causes. Quelle cohérence, quelle logique y a-t-il à sacrer Emmanuel Macron pour contrer Marine Le Pen quand c'est la politique qu'il défend qui provoque la montée du Front national ? ».

Je partage totalement cette idée. Elle explique pourquoi, cette fois-ci, j'ai pas mal de réticences à accepter de "faire barrage" au FN alors que je n'ai guère hésité à le faire en 2002. En quinze ans mes opinions se sont forgées et affermies. Avec une conscience accrue de la justice sociale, elles ont continué à migrer vers la gauche. Peut-être parce que je côtoie au quotidien quelques uns de ceux qui sont laissés au bord du chemin par cette société d'inégalités, mais aussi parce que le sort de l'humanité me préoccupe davantage que le mien. Je n'ai rien à gagner ni à perdre dans cette élection, mais vient un moment où la conscience ne permet plus de fermer les yeux, de suivre le système et poursuivre comme si de rien n'était.

 

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