Cher Mr X. [et autres pourfendeurs d'abstentionnistes]

Pour ceux qui s'intéressent à l'évolution de notre société, comme toi et moi, nous pouvons voir et lire en ce moment un foisonnement de prises de positions, plus ou moins originales, consensuelles, radicales, dans un climat de grande incertitude pré-élective. De telles périodes sont fort intéressantes parce qu'elles poussent chacun à affermir et exprimer des opinions qui, habituellement, restent dans le registre privé, si ce n'est intime. Dans un de mes récents billets je faisais part de mon étonnement face au peu d'échos de cette campagne hors-normes dans les blogs qu'habituellement je fréquente, sans savoir s'il s'agissait d'indifférence ou de pudeur [ou d'une crainte de fâcher ses lecteurs...]. Mais c'est parfois dans les alcôves plus discrets des fils de commentaires que le sujet apparaît, par petits touches ou traits appuyés. C'est ainsi que j'ai pu lire sur ton blog, cher lecteur, toi qui pourtant connaît parfaitement les doutes qui me traversent actuellement, ceci :

« Et puis il y a aussi les abstentionnistes et les votes blancs que je mets dans le même sac. Ceux qui ne veulent pas se mouiller, ceux qui attendent que les autres votent Macron pour eux, comme ça ils croient s'acheter une conscience par procuration. En réalité ils ont une conscience de petit épicier calculateur. Ceux-là vont peut-être déchanter dimanche soir… se disant : merde ! Si on avait su !… On ne se serait peut-être pas comportés comme des lâches calculateurs…
Ça ne plaît pas quand je je dis ça, en termes de comportement démocratique et électoral. Forcément. Reste que les antonymes de ce mot sont : cœur, courage, générosité, dignité et noblesse d'âme.
Où sont ces valeurs quand on retire son épingle du jeu, en laissant aux autres le soin de faire en sorte que Marine Le Pen soit battue.
Heureusement, des personnalités respectables et que j'admire appellent clairement à voter Macron. »

J'ai trouvé la charge sévère ! Etant moi-même encore hésitant sur l'issue de mon vote, j'avoue avoir été piqué au vif par tes accusations à la légitimité douteuse. Certes, c'est une prise de position directe et elle a le mérite d'être « authentique ». Mais cette proposition d'explication, par son ton péremptoire, m'a parue quelque peu indigente. Je crois que l'on peut avantageusement user de subtilité, même - et surtout - face à de tels enjeux de société. Évoquer une supposée lâcheté, l'opposer à ce qui serait « cœur, courage, générosité, dignité et noblesse d'âme », est à mes yeux un signe de désarroi ; d'une grande inquiétude qui t'a conduit à un égarement. Car enfin, où ce situent ces belles valeurs que tu vantes dans l'acte banal de glisser le nom d'un favori dans l'urne ? N'est-ce pas, précisément, l'acte le plus "facile", le plus évident, le plus simple. Fut-ce en se bouchant le nez et en mettant des gants, pour reprendre l'expression de je ne sais qui ! Quel « courage » faut-il pour aller dans le sens auquel la majorité encourage ?

J'ai déjà longuement écrit sur mes hésitations entre deux périls, l'un étant la cause et l'autre sa conséquence. Je n'en voudrais cautionner aucun. S'il devait être question de courage, alors j'évoquerai simplement celui qui consiste à peser aussi longtemps que nécessaire le "pour" et le "contre" de chacune des options. Je ne vois aucun courage dans l'acte d'ouvrir un immense parapluie protecteur, "au cas où". De la prudence, oui, mais pas la moindre trace de courage. Quel « courage » y a t'il à "faire barrage au FN" ? C'est un acte tout ce qu'il y a de plus sensé, mesuré, calculé [comme un  « petit épicier » ?]. Pépère... Ne prendre aucun risque !

Je respecte évidemment cette position puisque c'est peut-être celle, au final, que je prendrai. Si je le fais, alors je me rangerai du côté des calculateurs pragmatiques. Je ne me sentirai alors ni lâche ni courageux : j'aurai fait ce qui me semblait le plus juste, le plus utile, le plus nécessaire. Si, au contraire, je choisis d'exprimer mon vote en ne glissant aucun bulletin dans l'enveloppe, alors j'aurai aussi fait ce qui me semblait le plus juste, le plus utile, le plus nécessaire ! Mais dans ce dernier cas, oui, j'aurai eu davantage de courage parce que j'aurai pris un risque, fût-il considéré comme négligeable... avec toute l'incertitude qui peut exister depuis l'enseignement du vote Trump. Sans ce précédent, je n'aurai pas hésité aussi longtemps. J'aurais laissé ceux qui, spontanément, n'ont pas de réticences à soutenir le candidat de la continuité pour obtenir la majorité qui lui est largement promise. J'aurais laissé se joindre à eux ceux qui préfèrent garantir cette élection, quitte à plébisciter "n'importe qui". Je comprends leur légitime prudence : « n'importe qui sauf Le Pen ! ». Sauf qu'avec ce genre de choix "obligé" on peut effectivement soutenir n'importe qui et n'importe quelles idées. Mêmes les plus éloignées des nôtres. Soutenir la continuité, le libéralisme et ses dégats humains, la confiscation du pouvoir par une oligarchie, l'exploitation illimitée des ressources, l'inaction devant la menace climatique...

C'est pourquoi, si je fais le choix du vote blanc, j'aurai opté pour « cœur, courage, générosité, dignité et noblesse d'âme ». Malgré les risques, j'aurai choisi de défendre des idées qui m'importent fort, puisque tant d'autres se chargent déjà de défendre d'autres idées qui m'importent, mais plus largement partagées. Plus "universelles". L'un n'exclut pas l'autre. On n'a pas tous besoin de défendre les mêmes idées, quand c'est au prix d'une abdication devant d'autres principes essentiels.

À chacun de se déterminer "en son âme et conscience", sans jeter l'anathème sur ceux qui font d'autres choix, éclairés par la diversité de nos idéaux, de nos valeurs, de nos principes et de nos connaissances.

Le courage, s'il devait y en avoir dans le fait de glisser une envelope dans une urne, il se jouait au premier tour, et on voit qu'il n'a pas été majoritaire.