Bonjour...

Ça fait longtemps, hein ?
Je suis tout intimidé de revenir ici.

C'est comme si j'étais parti loin. Je vous écris d'un autre univers. De vous je m'éloigne inexorablement, comme de cet ancien "moi". J'ai beau faire quelques incursions vers l'intériorité égocentrée, qu'il s'agisse de la mienne ou de celle de ma mère, cela ne m'accapare pas l'esprit bien longtemps. Je suis rapidement happé, de nouveau, par ce qui me mobilise depuis plusieurs années : le devenir de nos vies, sur fond de crise planétaire. C'est le point focal de mes pensées, autour duquel tous les autres sujets s'articulent... ou pas. Et s'ils n'ont aucun lien avec cet élément central, alors je m'en désintéresse.

La crise sanitaire qui nous met tous à distance ? Je ne la vois que comme une mise en bouche, un amuse-gueule avant la grande dégringolade qui, tôt ou tard, ne pourra qu'advenir. J'entendais sur France culture, ce matin, les mots d'un psychiatre à propos de l'effet dépressif d'une crise dont on ne voit pas le bout, sans cesse prolongée malgré les efforts consentis. Cette non-récompense doublée d'une incertitude permanente est psychiquement usante et peut atteindre sévèrement les personnalités fragilisées. Ou les plus durablement solés.

Il y a quelques jours c'est le philosophe Bruno Latour qui expliquait que "Ce virus est là pour nous préparer à l'épreuve suivante, le nouveau régime climatique". Et s'il n'y avait que le régime climatique...

Oh la la, c'est pas drôle tout ça !

Non, c'est pas drôle. Par contre, à mes yeux, c'est stimulant ! « Comment faire en sorte que l'avenir soit moins pire que ce qu'il serait si je ne faisais rien ? » En voilà un sacré défi ! C'est celui dans lequel je me suis engagé... par nécessité existentielle. Faire l'autruche n'aurait tout simplement pas été conforme à ce que je suis.

Bon, c'est un peu vouloir "sauver le monde", donc perdu d'avance, mais c'est comme l'histoire de l'étoile de mer : même s'il y en a des milliers échoués sur la plage qui vont se déssécher au soleil, pour chacun de celle qui sera remise à la mer ça fera une sacrée différence. Donc j'essaie, à ma modeste échelle, de "préparer" le milieu humain dans lequel je suis inséré. J'essaie d'activer les leviers sur lesquels pourra s'appuyer l'action politique. J'essaie de sensibiliser les esprits pour que puissent être prises les meilleures décisions. Je me réjouis de chaque avancée, de chaque jalon posé, de chaque rencontre efficace. Je m'épuise aussi face à l'inertie considérable que peut représenter l'ignorance, l'indifférence, le déni de réalité ou la persévérance obstinée à faire tenir un système délétère condamné à changer.

Le sujet auquel je consacre une grande partie de mon temps libre est "énorme", à la fois passionnant et effrayant. Il dépasse largement mes très modestes connaissances et je n'ai que ma conscience des enjeux comme support sur lequel m'appuyer. Je veux convaincre de l'urgence à agir à la mesure du défi... sans heurter ni brusquer, ce qui serait contreproductif. Il faut faire preuve de doigté, de persévérance, revenir inlassablement à la charge... sans "forcer" les personnes. Prendre ce temps... dans un contexte d'urgence à enclencher les actions.

Je m'informe, afin de devenir plus affuté sur le plan des arguments imparables, de ceux qui font mouche, de ceux qui touchent au plexus. J'essaie aussi de comprendre les ressorts psychologiques du déni, ce que celui-ci exprime par rapport à des angoisses existentielles, de finitude, ou de rapport à l'incertitude. C'est passionnant.

Et en même temps je continue mon travail professionnel, avec tous les aléas, les remises en questions, les changements de pratiques que peut avoir un poste de responsable d'une trentaine de personnes. Est-ce que cela a encore du sens pour moi ? Poser la question c'est déjà avoir une idée de la réponse...

Et en même temps je participe (plus ou moins) à l'accompagnement vers la dégénérescence d'une mère atteinte d'une maladie incurable et de son mari qui s'épuise à l'aider/malmener. Ai-je envie de me joindre à cette ambiance malsaine et destructrice régnant au sein d'un couple moribond ? Certainement pas. Je le fais par "devoir", parce qu'il faut bien le faire...

Tout cela fait que ma vie est pleine. C'est même un trop-plein : je flirte sans cesse avec les limites de mes capacités intellectuelles d'absorption et physiques de résistance à un tel régime. Fort heureusement je garde cette capacité à être en dialogue intérieur, à écouter mes besoins physiologiques, à m'accorder des (courtes) pauses. Des respirations. Je préserve mon intégrité et mon absolu besoin de solitude régénérative.

Alors vous comprendrez qu'avec tout ça je n'ai plus guère le temps de cogiter et d'écrire.

Même si je pense que cela pourrait me faire du bien de "poser" certains éléments de mon éco-anxiété. Même si je sais que, pour le bien-être de mon esprit, il serait bon que je revienne sur divers éléments de mon rapport à autrui. Mais là il n'y a pas d'autre urgence que la crainte de constater, un jour, qu'il sera devenu trop tard.

 

DSC05192Vercors - 31 décembre 2020