24 janvier 2009
Les champs de cactus
De temps en temps je m'amuse bien en suivant ma formation à l'écoute. Tenez, la dernière fois il nous a été demandé de représenter, au moyen d'un collage photographique, "La communication dans le couple et la famille". Une présentation orale de l'oeuvre devait être effectuée devant le groupe, un peu comme le ferait un artiste pour un vernissage.
Distribution de magazines, de ciseaux, de colle, une grande feuille blanche comme support, et hop... en avant ! Chacun(e) s'est mis à feuilleter les pages de papier glacé, puis à découper ou déchirer les images inspiratrices.
Du coin de l'oeil je regardais de temps en temps les photos glanées par mes acolytes, sensiblement différentes des miennes, et je me demandais quel sens allait leur être donné. Pendant une demi-heure il y avait une grande concentration et seulement le bruit des papiers et des ciseaux. Je me suis laissé porter par les images et mon imaginaire, trouvant le sens que je pouvais donner à des photos inattendues et disparates. L'exercice était amusant et je souriais tout seul du scénario qui me venait en tête...
Puis vint le moment jubilatoire de la présentation des oeuvres. J'étais très curieux de voir ce qui allait apparaître. Rapidement je me suis dit que je passerai en dernier, mon panneau étant résolument différent de ceux que j'avais vu s'assembler sur les tables voisines. De ces feuilles affichées l'une après l'autre, toutes différentes, se dégageait une certaine homogénéité : il y avait beaucoup de photos de couples et de tendresse, de bisous et de câlins, d'enfants souriants, de familles unies et de convivialité autour des repas. Une belle harmonie, un idéal d'entente et c'était mignon tout plein ! Parfois se glissait l'image discrète d'une dispute, mais à peine signalée, comme si ce n'était qu'une éventualité à peine évocable. Chaque oeuvre était originale, colorée, vivante, avec son mode d'assemblage singulier, la densité des images et des espaces vides, l'importance donnée à tel ou tel aspect du thème. Il y eut quelques émotions au moment de mettre en mots, avec tout un sens caché qui apparaissait.
Arriva mon tour. Je sentais bien que mon oeuvre avait un peu intrigué et il ne me déplaisait pas d'en donner le sens. J'allai donc l'accrocher sur le panneau et commençai la présentation :
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"La communication dans le couple"
La lecture se fait de bas en haut. Du jeune couple vers le couple âgé, qui représente leur possible devenir. Entre eux, le chemin à parcourir. Les deux côtés ne sont pas attribués à un sexe et sont interchangeables. D'emblée j'ai opté pour me limiter au couple, l'affirmant comme base d'une saine communication au sein de la famille. Si celle du couple ne fonctionne pas il y a peu de chance que celle de la famille y parvienne...
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À la base, le couple : ils sont beaux, ils sont jeunes, ils ont des projets communs. Oui... mais on peut observer qu'ils ne regardent déjà pas dans la même direction. De plus la page était coupée à cet endroit-là, symbolisant ce qui les sépare.
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Un monde les sépare. Celui de leurs différences. Avec beaucoup de points d'interrogation autour. Mais c'est aussi un monde à parcourir. Celui dans lequel ils vivent, en même temps que celui qui les mènera peut-être vers la destination commune souhaitée. Les deux partenaires prennent alors leur bâton de pélerin, main dans la main...
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Chacun porte dans son sac des rêves, des idéaux, des lourdeurs.
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Il y a le rêve plus ou moins conscient de réussir une famille heureuse et épanouie.
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Mais il y a aussi les représentations issues de l'enfance, les souvenirs, qui sont autant de références et de projections vers le futur.
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Chacun croit devoir se montrer fort et à la hauteur des enjeux, tout en étant plein de doutes...
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La société, le regard des autres, portent de nombreuses injonctions. Comme celle d'être "une fille canon", tout en étant mère attentive, femme active, cuisinière hors-pair, etc... Et idem pour les hommes.
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Il y a aussi les rêves, les fantasmes, les désirs plus ou moins avouables...
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Bref : il faudrait être un super-héros pour correspondre aux attentes de l'autre et se sortir de situations inextricables.
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Car de multiples dangers menacent le couple et peuvent surgir inopinément, menant à des conflits
, des luttes, des oppositions...
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L'aventure du couple c'est un peu pagayer en eaux troubles au milieu d'une jungle, sans connaître la direction à suivre...
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Alors face à tant d'incertitudes on sort les grands moyens pour trouver le bon éclairage
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Il faudra apprendre à devenir zen
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Les partenaires comprendront que plutôt que de s'affronter...
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... ils ont tout intérêt à s'inspirer des mouvement d'une danse. Chacun y accompagne les mouvements de l'autre en étant attentif à l'harmonie commune
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A
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Alors le couple communiquant bien ils pourront poursuivre leurs projets de vie communs
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En ayant accepté toute la part de mystère de l'autre. Comme la fantaisie de cette femme, incompréhensible pour tout homme normalement constitué...
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Alors ce couple ayant compris ce qu'est une bonne communication pourra poursuivre vers le rêve secret de la plupart : vivre en harmonie et en confiance durablement

Sans jamais oublier que pour en arriver à cet état de sérénité
il aura fallu traverser pas mal de champs de cactus...
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Pour finir le formateur nous a demandé quelle photo nous plaisait le plus. J'ai opté pour deux : celle des enfants épanouis et heureux, qui représente incontestablement la plus belle réussite que je partage avec Charlotte, et celle du couple âgé. En me disant que ses teintes noir et blanc étaient assez représentatives de la situation dans laquelle je me trouve face à cette éventualité...
Edit du 1er février : je vous recommande de lire aussi la contribution de Claire-Lise, qui développe un aspect essentiel de la communication de couple.
12 septembre 2008
Je ne suis pas un héros
Hier, avec la petite équipe que j'encadrais, nous devions restaurer un ancien chemin de montagne. Délaissé depuis l'abandon de la traction animale, parce que trop étroit pour le passage des véhicules à moteur, il n'était plus emprunté depuis au moins une quarantaine d'années. La végétation avait donc reconquis l'espace et le tracé originel n'aurait pas été visible s'il n'avait été profondément creusé dans le sol, ou enserré entre des rochers. L'ambiance était celle d'une forêt très humides, tapissée de mousses épaisses de différentes textures.
Nous avons dégagé un passage suffisamment large pour que des marcheurs puissent se promener à l'aise, mais pas trop pour garder cette ambiance un peu mystérieuse qui faisait tout le charme du lieu.
Tandis que j'étais avec une partie de l'équipe, Zénobie était restée un peu à l'écart, préférant manifestement travailler seule ce jour là. J'ai confiance en elle, c'est une fille qui connaît son boulot et à la tête sur les épaules. Du moins, pour ce qui concerne le travail...
Mais hier Zénobie n'allait pas bien. C'était marqué sur son visage et par l'absence de son habituel entrain. Souvent elle est très dynamique, plaisantant volontiers, bavarde. Mais pas hier.
Je suis allé vers elle, m'enquérant de son mal-être. C'est alors qu'elle m'a déballé, presque instantanément, son souci majeur : elle n'arrive pas à se sortir de la drogue. Non pas la "beu", à laquelle je la sais plus ou moins accoutumée, mais à l'héroïne. Elle m'a déclaré en consommer occasionnellement depuis longtemps, mais toujours en maîtrisant... Sauf que depuis six mois elle est devenue accro. Dépendante. Elle m'a dit essayer d'arrêter mais son copain est lui aussi consomateur, et quand l'un arrête, l'autre replonge. Son problème est évidemment le besoin d'argent, mais aussi la mésentente avec son ami qu'occasionne cette quête sans fin. Elle m'a dit n'être jamais retombée aussi bas depuis la sévère dépression qu'elle aurait vécue plus jeune. Elle sait maintenant que si elle n'a pas sa dose, qui la rend si exubérante parfois, elle se sent mal. « C'est vraiment de la merde ce truc », m'a t-elle dit. Des idées suicidaires lui viennent...
Blaoum ! Voilà le paquet que j'ai reçu et dont je ne savais pas bien quoi faire... Je lui ai bien sûr demandé ce qu'elle comptait faire, mais ne me sentais pas disposer de la moindre solution. Je ne connais pas grand chose à la toxicomanie, qui m'effraie un peu du fait de la perte de volonté qu'elle occasionne. De plus Zénobie semble assez lucide et reconnaît volontiers tant son impuissance à s'en sortir que le fait que ce anihilation de la personnalité ne doit rien au hasard. Elle sait... mais ne parvient pas à se sortir de ses galères.
Aujourd'hui j'ai parlé de ce que m'avait confié Zénobie à mes collègues encadrants. Ils semblaient autant désemparés que moi et nous en sommes restés là. Comme si le problème nous dépassait. Par chance, nous avions un peu plus tard une séance d'"Analyse de la pratique", avec une psychologue, qui consiste à mettre en commun ce qui peut nous poser problème avec nos salariés en difficultés. Or la psychologue en question est une spécialiste de la toxicomanie. Elle nous a alors décrit le tableau, et particulièrement à moi qui avait reçu les confidences : un toxicomane cherche à faire disparaître les limites de la normalité. Non seulement en sortant du cadre, mais aussi en tentant d'inclure dans son monde les "normaux". Ainsi Zénobie, en me confiant ses difficultés, tente de me rendre complice de ses dérives. Ce qui lui permet d'avoir un statut un peu à part si j'excuse ses attitudes en tentant de comprendre ses difficultés. De plus le toxicomane est dans la jouissance du corps et de celle du spectacle qu'il offre. Il peut ainsi arborer les traces de sa jouissance en exhibant, par exemple, ses bras marqués de traces de seringue. Ou, comme le fait Zénobie, en exhibant les ravages qu'exerce l'héroïne dans son existence.
La psychologe à été très nette : notre fonction ne consiste pas à écouter les problèmes personnels de nos salariés. Nous devons mettre des barrières entre la vie privée et le temps du travail. Ce n'est pas rendre service que d'écouter se répandre en confidences un individu, et c'est, de plus, nous laisser envahir par des problèmes que nous n'avons pas les moyens de résoudre.
Cette impuissance est exactement ce que j'ai ressenti. J'aurais dû écouter plus attentivement ce ressenti et réagir comme nous l'expliquait la psychologue...
Notre travail ne doit consister qu'à encadrer, dans tous les sens du terme, en posant non seulement le cadre du travail, mais aussi celui de nos propres limites. Nous ne devons pas aller au delà. Sans laisser le salarié face à ses problèmes, nous ne pouvons, au mieux, que l'orienter vers des personnes qualifiées pour l'accompagner. Mais pas plus loin.
En voulant être "aidants", écoutants, accueillants, attentifs... nous outrepassons notre fonction. Nous devenons trop "copains". Ouais... j'ai appris tout cela dans le cadre de ma formation aux entretiens d'écoute, mais je ne l'avais pas suffisamment transposé à mes fonctions actuelles. Peut-être par mimétisme avec mes collègues plus anciens que j'ai supposé disposer d'un savoir que je n'aurais pas.
Cette mise au point n'a évidemment pas été sans résonances avec ma vie personnelle alors que je prends conscience à quel point ma volonté d'être compréhensif et ouvert à pu se retourner contre moi en certaines circonstances. J'ai aussi pensé à ma vie intime, qu'il m'arrive d'exhiber (sur internet exclusivement) sans que je sache vraiment pourquoi je le fais...
05 septembre 2008
Questions sensibles
Connaît-on jamais les zones sensibles des personnes que l'on rencontre ?
Sait-on à quel point on peut les meurtrir à notre insu ?
Sans le savoir, sans le comprendre, sans le mesurer ?
Sait-on vraiment entendre ce que leurs mots dissimulent ?
Devrait-on se taire de crainte de blesser ?
Protéger, accompagner, mais jusqu'où ?
Leurs blessures ne sont-elles pas les portes de leur délivrance ?
Comment grandir sans meurtrissures ?
Qu'il est douloureux de se savoir blessant...
De voir souffrir ceux qui n'ont pas encore trouvé leur délivrance...
Et cependant les accompagner tant qu'ils l'accepteront.
N'être qu'un élément effaçable du paysage de leur parcours solitaire.
14 mai 2008
Rester en marge
La pause de midi est parfois un temps d'échange, lorsque je me sens en résonance avec les personnes présentes. Ce n'est pas toujours le cas. Ma collègue m'a dit que dans les équipes je paraissais "à côté" plutôt que "avec". C'est assez bien vu. Je suis présent, je pense être disponible... mais je ne cherche pas à développer des affinités particulières. D'ailleurs je n'en ressens pas. Il faut dire aussi que la plupart des personnes ont des démarches personnelles fort différentes de la mienne.
Ce qui, d'ailleurs, n'est aucunement un obstacle à la rencontre.
Par exemple Coralie, environ 25 ans. Elle est sans domicile fixe (je préfère ça au terme connoté de "sdf"), par choix. Look de zonarde, plutôt virile, avec nombreux tatouages dont un immense qui lui barre la poitrine. Sur son bras, un idéogramme chinois signifiant "respect".
Aujourd'hui elle m'a raconté ses soucis : elle doit passer en jugement prochainement pour cause de conduite sous l'emprise de stupéfiants. Elle risque le retrait de permis, qui est son seul moyen de venir travailler. Elle a déjà perdu des points pour conduite sous l'emprise d'alcool...
Elle doit aussi au fisc un nombre incalculable d'amendes, avec pénalités de retard... que de toutes façons elle ne peut pas payer vu ses faibles ressources. Elle n'a pas d'adresse fixe, mais elle sait qu'au bout de trois mois de fiche de paye elle va être "retrouvée" et que son salaire pourra être saisi.
Coralie raconte avec verve sa colère contre son assistante sociale, qu'elle estime incompétente pour lui trouver un logement. Oui... sauf qu'en tant que célibataire sans enfants elle n'est pas prioritaire. Par ailleurs elle a trois chiens, qui sont ses compagnons, mais qui empêchent qu'elle puisse avoir accès aux foyers d'accueil.
Bref : elle est dans une sacrée galère. Pourtant cette fille est loin d'être stupide. Elle a fait quelques études, à obtenu deux diplômes professionnalisants, mais semble se débrouiller pour ne pas trouver de travail fixe. Elle a déjà roulé sa bosse un peu partout, allant des vendanges à un atelier de mécanique poids-lourds. « Le milieu le plus macho », m'a t-elle affirmé. Coralie est d'un abord facile, elle parle aisément et avec un vocabulaire élaboré, ce qui diffère de la plupart des personnes que nous accueillons. Elle a aussi un sacré tempérament, et sait bien ce qu'elle veut. Quand elle parle d'elle, elle perd son ton un peu fanfaron et machinalement a des gestes qui trahissent une sensibilité bien dissimulée. J'aime sentir cette part qui échappe aux gens.
Je ne connais pas encore bien son parcours, mais suffisamment pour comprendre qu'elle est porteuse d'une problématique lourde. Elle m'a parlé de dépression profonde, il y a quelques années. Aujourd'hui elle est plutôt détendue, à la fois cool et vive, d'humeur joviale. Elle a dit qu'elle compensait le maintien de ce coté zen avec l'alcool, ce qui ne paraît pas. Elle admet aussi que son problème de logement n'est pas vraiment un hasard : elle a peur de s'engager, de se sentir bloquée. Apparemment sa vie d'errance lui convient, même si d'un autre côté elle a cette perpétuelle inquiétude de ne pas savoir de quoi demain sera fait. Elle m'a parlé, très lucidement, du confort qui consiste à ne rien changer à une situation qu'on connaît, fût-elle particulièrement inconfortable.
Je ne sais pas ce qui peut pousser des gens à avoir des comportements à la limite de l'autosabotage, mais ça m'intéresse beaucoup. Cette fille a bien des ressources, une énergie surprenante, une grande capacité à prendre des initiatives adaptées... et pourtant elle semble persister à rester en marge.
Avec sa vie apparemment très différente de la mienne Coralie est quelqu'un avec qui je sens une résonance. Je n'ai pas d'effort à fournir pour aller vers elle, ça se fait avec évidence. Ce n'est donc pas sa différence qui serait un obstacle, mais plutôt les ressemblances qui tissent des fils qui se rejoignent.
01 mai 2008
Métier à compétences multiples
J'exerce ma nouvelle profession au sein d'un organisme qui regroupe quelques centaines de personnes, dans une grande communauté de communes. En vue de nous présenter à l'ensemble du personnel, la rédactrice du journal interservices est venue hier me questionner, ainsi qu'un de mes collègues. Description de nos parcours, ce qui nous avait menés à ce poste, et de ce que nous y trouvions. J'ai expliqué que notre fonction était celle d'encadrant t*chnique d'inserti0n. Notre interlocutrice me demanda de préciser en quoi cela consistait.
Excellente occasion de me livrer à cette présentation que je voulais vous en faire lorsque j'ai refusé de me faire manger la laine sur le dos.
C'est un poste qui demande à la fois de pouvoir mener une équipe, d'être opérationnel techniquement, et de se montrer attentif envers des personnes qui ont une problématique particulière. L'objectif est de les former aux bases d'un métier, de leur faire prendre conscience de leurs capacités, tout en tenant compte d'éventuelles difficultés. Le tout en vue de les insérer (ou réinsérer) dans le monde du travail. Cela demande donc de la pédagogie, de la patience, et un intérêt personnel pour les personnes que nous accompagnons. Le travail s'effectuant au sein d'équipes disparates il faut aussi pouvoir s'adapter à chacun et aux dynamiques de groupes fluctuants. Parfois il s'agit d'encourager, ou au contraire de cadrer en montrant des limites fermes. Nombre de nos salariés ont un comportement d'enfant...
La rédactrice, nous entendant parler avec enthousiasme de notre métier tenta « vous êtes donc passionnés par ce que vous faites ? ». Au terme de passion j'ai répondu que je préférais celui d'intérêt : c'est un travail intéressant, parce que changeant, en rapport direct avec l'humain, et demandant une adaptation constante. Avoir une fonction de chef d'équipe dans une entreprise classique qui ferait les mêmes travaux ne m'intéresserait pas du tout.
Je vois certains d'entre vous imaginer des personnes en insertion : plus ou moins drogués, alcooliques, délinquants, bagarreurs, paumés. Bref, des personnes un peu inquiétantes.
Que nenni ! Cette image que je vois se dessiner dans le regard de ceux à qui j'en parle est largement erronée ! Oui, bon... certains ont quelques problèmes avec l'alcool, d'autres avec la justice. Quelques uns ont un petit quelque chose qui ne tourne pas bien rond, ou bien logent dans des foyers d'accueil. Mais aucun ne cumule tous les handicaps. Chacun d'eux s'est trouvé pris dans un enchainement de conjonctures défavorables, ou n'a pas eu beaucoup de chance dans la vie, ou s'est un peu trop laissé aller... Parmi cette diversité de parcours il y a un point commun : une certaine volonté de se prendre en main et de s'en sortir. Même s'il a fallu en pousser quelques uns pour qu'ils s'inscrivent dans la démarche, même si certains voient surtout l'intérêt financier que cela représente. Il y a aussi les vrais courageux, celui qui a quitté son pays sans connaître un mot de français, ceux qui ont sombré et remontent la pente après des tragédies familiales.
Au final, dans cette joyeuse bande d'accidentés de la vie il y a beaucoup de bonne humeur, de sympathie, d'exubérance. Les plus jeunes ont à peine vingt ans, les plus âgés sont proches de la retraite. Il y a des hommes et des femmes, des français et des étrangers. Tous ne sont là que pour un contrat de six mois, renouvelable une seule fois. Ce qui fait que la plupart restent un an, le temps d'acquérir l'expérience d'un métier pour ceux qui s'en donnent les moyens. D'autres iront ainsi de contrat en contrat, d'un organisme d'insertion à l'autre. Quelques uns sont opérationnels dès leur entrée dans la structure, d'autres n'auront acquis que quelques rudiments à la fin du contrat. Et encore, en étant optimiste...
Ils sont tous dans la même galère : érémistes, chômeurs longue durée, souvent sans aucune qualification, et sans le permis de conduire qui conditionne l'accès à l'emploi. Il y a les champions des aides sociales, connaissant toutes les combines pour toucher le maximum d'allocations possibles. Il y a ceux qui racontent leur vie et ceux qui n'en disent rien. Les hyper-expansifs et les super-discrets, les futés et les déficients intellectuels, les plaintifs et les dynamiques, les bosseurs et les tire-au-flanc, mais globalement ce petit monde se respecte et s'entraide. Nous observons leur fonctionnement ensemble, intégrant les nouveaux, s'alliant ou se tenant à distance selon les affinités. Plusieurs confient aimer le travail qu'ils font, et y venir avec plaisir. N'est-ce pas le signe d'une réussite ?
À la fin de leur contrat ils s'en vont... rarement avec un nouveau travail en poche. Car même s'ils sont soutenus dans leurs démarches, beaucoup d'entre eux semblent attendre passivement qu'on leur propose un travail et se plaignent que ce ne soit pas le cas. Plusieurs d'entre eux attendent beaucoup de la société et sont dans une revendication constante. Débrouillards, de petit boulot en contrat d'intérim, la plupart parviennent plus ou moins à surnager dans cette société où ils n'ont pas vraiment de place. Leur vie n'est pas rose, à cause d'une accumulation de problèmes découlant du manque d'argent, mais ils semblent trouver, pour la plupart, un équilibre durant leur passage dans notre structure.
C'est là tout l'intérêt de notre rôle d'encadrant.
Métier par ailleurs fort peu reconnu et notablement sous-payé au vu des qualités et compétences multiples qu'il demande, mais c'est une autre histoire...
Edit du 3 mai : Lire aussi Parcours, intéressant prolongement écrit par Lou
22 janvier 2008
Quand l'aisance exclut
Seize femmes et deux hommes. Dix-huit personnes qui se découvrent et apprennent à se connaître. Un groupe en formation, dans les deux sens du terme : en constitution et en apprentissage. Un groupe qui va se cotoyer durant deux ans et demi, et dont la synergie fait partie intégrante de la formation. Chacun dispose d'une expérience, d'un savoir, et c'est le partage de cette diversité qui contribuera à la qualité du parcours effectué ensemble. Nous sommes là pour apprendre à écouter l'Autre, laisser à la parole la place nécessaire à la prise de conscience. Cela implique de ne pas juger ni interpréter, et n'intervenir qu'à bon escient. C'est aussi apprendre à s'adapter à d'autres façons de penser que la notre. Être accueillant, réceptif, et non excluant.
Dans le groupe chacun est invité à faire part de ses ressentis et observations, à prendre la parole dans le cadre défini des apprentissages. Nous sommes là pour nous écouter autour du programme dispensé par les formatrices.
Dès la deuxième journée, une des participantes, plutôt discrète jusque-là, nous a fait prendre conscience que ce ne serait pas aussi simple que ce que la bonne volonté pourrait laisser croire. Voici, dans les grandes lignes, ce qu'elle nous à dit: « Je ne me sens pas très à l'aise ici. Pas vraiment à ma place. Je n'ai pas un langage aussi élaboré que le votre, je ne me pose pas autant de questions, je ne sais pas autant de choses que vous. Là où je travaille c'est un milieu simple, et je n'ai pas l'habitude de parler des sujets que nous abordons ».
J'ai été très touché par cette intervention. D'une part parce qu'elle était franche, sincère, et par là-même émouvante. D'autre part parce que je fais partie des personnes qui avaient notablement pris la parole. Or je dois reconnaître que désormais je n'ai pas vraiment de difficultés à m'exprimer avec une relative aisance. L'écrit m'a probablement appris à manier les mots et assembler les idées. Par ailleurs, depuis le temps que je me pose des questions... j'ai forcément trouvé un certain nombre de réponses. J'ai beaucoup lu d'ouvrages spécialisés, j'ai déjà eu une formation à l'écoute. Je dispose donc d'un certain savoir qui peut, je le découvre, avoir un aspect "impressionnant" pour ceux qui n'auraient pas autant intellectualisé les choses que moi.
Pour autant mon savoir reste largement fragmentaire. Parce qu'intellectuel, précisément. Il est complété par l'expérience vécue, c'est certain, mais celle-ci est limitée à mon individualité. À mon mode de pensée, à ma façon de ressentir les choses. Il me manque la dimension universelle qui vient de l'altérité, c'est à dire l'essentiel.
J'ai été ému par les impressions de cette jeune femme désemparée, et je me suis senti gêné de faire probablement partie [là c'est moi qui interprète...] des personnes qui l'avaient faite se sentir mal à l'aise. Ce n'est peut-être pas le cas mais, quoi qu'il en soit, elle m'a fait prendre conscience que l'expression, l'aisance, le langage pouvaient être excluants. Même au sein d'un groupe qui travaille précisément à l'écoute et l'accueil de l'autre ! Même avec les meilleures intentions...
Ce qui m'interpelle c'est que j'avais remarqué que cette jeune femme se tenait en retrait. J'avais donc bien capté quelque chose intuitivement. Mais je n'en ai rien fait. Je n'ai pas osé aller vers elle, notamment en la voyant isolée durant une des pauses. Je n'ai donc pas "entendu" en moi ces signes.
Mais cette leçon de vie m'a surtout permis de prendre conscience qu'une aisance dans l'expression et le développement des idées pouvait nuire à la rencontre de l'Autre. Sans être suffisamment ouvert à son écoute, et surtout à ce qu'il ne dit pas, l'atout devient handicapant.
Brrrr.... toute mon histoire personnelle est marquée de l'empreinte de l'exclusion et je constate, non sans effroi, que mes attitudes peuvent être excluantes. J'en ai froid dans le dos...
Je me demande si, sur ce blog, le fond et/ou la forme de mon mode d'expression n'est pas excluant. Surtout quand je me prends au sérieux...
12 septembre 2007
Silence bienveillant
Je lis, de-ci de-là, plus ou moins clairement évoqués, des signes de tristesse, d'abattement, ou de lassitude. Du mal-être, du mal de vivre, des désillusions, de la fatigue. Est-ce que cette simultanéité est dûe à l'absence d'été, alors que se manifestent déjà les premières colorations automnales sans que la dose de soleil estivale n'aie pu être absorbée ? Ou bien est-ce le parfum de rentrée, qui marque un nouveau cycle même si peu d'entre nous sont directement concernés par le rythme scolaire ?
À moins que ce soit moi qui sois particulièrement réceptif actuellement...
À certains moments de la vie se manifeste une baisse de courage, voire carrément une tendance à la déprime. Ça ressemble à de la fatigue, mais sous une forme particulière. Comme s'il s'agissait d'une fatigue de soi. Une usure à se voir toujours dans la même peau, à traîner un lot de casserolles familières qui régulièrement se rappellent à nous. Comme si on connaissait trop bien le cadre de ses propres limites.
Personnellement je ne me sens plus à ma place dans ce cadre. Je ressens une sorte de divorce intérieur. Il y a une part de moi qui m'agace, dont j'ai envie de me séparer. Une part de moi que je n'aime plus. Le problème c'est qu'il est difficile de se séparer de soi. Obligé de supporter cette encombrante moitié ! C'est peut-être ce qui donne cette impression de fatigue. À la longue elle peut mener à l'épuisement et à la perte du désir de vivre.
Pour y être très récemment passé, je constate qu'il est difficile d'en parler aux autres. Outre le fait que la lutte entre soi et soi paraisse un peu surréaliste, ce ressenti est peu partageable. Les mots semblent rapidement balourds, excessifs, ou au contraire impuissants à décrire ce qui est ressenti. Et puis je n'aime pas trop montrer ce qui est une faiblesse passagère. Encore moins si elle est faille profonde. Au final j'en parle peu et je garde ça pour moi. En fait, je redoute les réactions face à ce genre d'attitude. Entre les « secoue-toi », et les « ça va passer », rien n'est vraiment satisfaisant. Quant à me laisser vraiment aller, ça pourrait inquiéter, susciter des élans pas forcément opportuns. Je n'ai envie ni d'être secoué, ni d'être protégé. Ce que je préfère est le silence bienveillant. L'écoute empathique. C'est le besoin de me sentir compris. Ça allège un peu mon fardeau sans alourdir personne. Et parfois ça suffit pour inverser la tendance.
Dans le monde des blogs, qui n'est qu'une dimension particulière du monde terrestre, il me semble que l'expression du mal-être suscite un certain malaise. Il est vrai qu'on ne lit pas des blogs pour se faire plomber le moral, et la bonne humeur est appréciée. Pour ma part j'aime beaucoup lire les personnalité positives et optimistes. Il n'empêche que lire des confidences dans un registre grave me touche, parce que s'y exprime une authenticité. C'est une détresse qui se libère, les traces d'un combat dont je me vois le témoin. Par contre, je ne sais pas toujours comment réagir. Le silence bienveillant n'est pas évident à manifester dans le monde d'internet...
01 décembre 2006
Au bout du fil
Bon... on est pas là pour rigoler, hein. Revenons aux choses sérieuses...
Question de Charlotte, à l'occasion d'un coup de téléphone impromptu: « Tu la vis comment, toi, la séparation ? ». C'est marrant parce qu'auparavant elle n'aimait pas que je parle de ce sujet. Là ça fait deux ou trois fois qu'elle l'aborde. Comme quoi, c'est pas la peine d'insister quand c'est pas le moment...
Je lui réponds que je la vis finalement très bien. C'est presque quand on se voit que c'est parfois un peu plus sensible, parce qu'elle en est encore à aller vers le marquage d'une "désintimité" dans les gestes et attitudes. Mais bon, comme j'ai décidé d'accepter qu'elle prenne toute la distance dont elle a besoin...
Du coup je lui tends la main pour lui dire bonjour, hé hé. Ah ben faut savoir ce qu'on veut, hein !
Non mais je fais ça pour rigoler, ensuite elle quand même droit à la bise réglementaire, sur la joue. Tiens faudra que je parle un jour de ce processus bizarre qu'est la "désintimité".
J'aime bien les conversations qu'on a en ce moment. Ça ne dure pas très longtemps, tantôt dans les aspects du quotidien, tantôt pour des choses plus aprofondies. Là elle m'a dit « ça devait être lourd pour toi de me rassurer tout le temps ? ». Ah ben non, ce n'était pas lourd ! Je le faisais avec évidence, parce qu'elle aussi avait ce rôle avec moi. On se soutenait tous les deux, selon les moments où l'un en avait besoin, selon les forces de chacun. On a toujours fonctionné ainsi, pour restaurer une confiance en soi depuis toujours défaillante. Je crois qu'on ne s'en rendait même pas compte. On a "grandi" ensemble. On s'est construits ensemble. Entraide réciproque, deux décennies durant.
Et maintenant qu'on est suffisamment solides... ben on a pu prendre notre autonomie l'un par rapport à l'autre !
Juste après c'est ma fille qui me téléphone pour un détail pratique. Et puis elle me parle de la réalisation de soi dans un métier choisi, des attentes parentales, des projections. Avec ses mots à elle. Bien consciente de tout cela, elle me demande si je me souviens de ses désirs professionnels lorsqu'elle avait cinq ans, avant éventuelle contamination par des rêves parentaux ! Euh, non, à part maîtresse d'école, je ne me souviens pas. Elle me taquine, disant que je l'ai poussée et influencée à prendre ma suite. S'il y a bien une chose sur laquelle je les ai laissés libre de leurs choix, c'est pour leur orientation !
Et puis subitement elle me demande ce qu'il faut penser du fait qu'elle ne soit pas avec un garçon. Elle a vingt ans, et pas de "petit copain", ce qui est de plus en plus rare dans son entourage. Je lui demande si cette situation la dérange, et devant sa réponse négative lui dis qu'il n'y a a alors aucun problème. Elle sourit (ça se sent au téléphone). Ce qui compte c'est qu'elle se sente bien, quelle que soit sa situation. « Oui mais le regard des autres...». Eh oui, la pression de la "normalité" ! Les petites questions l'air de rien, qui font bien sentir que...
Remarquez qu'on me dit aussi que je devrais m'ouvrir à d'autres coeurs...
Je lui ai demandé si la séparation de ses parents avaient pu la rendre méfiante vis à vis des relations amoureuses, mais elle a semblé n'avoir jamais envisagé cette hypothèse saugrenue.
Je l'ai rassurée, lui montrant qu'avoir des relations avec beaucoup de monde la comblait probablement suffisamment. Elle a acquiescé, puis m'a affirmé qu'elle n'avait pas envie d'avoir une relation juste pour prouver qu'elle était "normale", me laissant comprendre que cette pression sociale lui pesait un peu. Je lui ai dit aussi qu'elle avait probablement suffisamment confiance en elle pour ne pas avoir besoin d'être rassurée par une relation. Une confiance profonde, qui lui permet de vivre en autonomie. Il faut dire qu'elle a quitté la maison à l'âge de 15 ans, pour aller en internat. Ça dégourdit !
Voila, quelques échanges tout simple, à la fois légers et approfondis. Conversations détendues et confiantes, comme je les aime.
Finalement une séparation fluide a quelques avantages...
12 juin 2006
Jeunes filles
De toutes jeunes filles, de l'âge de mes enfants. Déjà femmes. Elle viennent pour obtenir un moyen de contraception, mais durant l'entretien qui précède parlent parfois de leur vie sexuelle, de leurs inquiétudes face à un compagnon instable, de leur crainte d'être enceintes, du flou de leur vie amoureuse. Elles ont parfois des comportements à risques, sans bien s'en rendre compte. Ou bien ne s'en rendent comptent qu'en mesurant la hauteur de leur angoisse en prenant conscience de ces risques. Après, toujours après.
Un peu intimidées, elles parlent pourtant avec une grande franchise, avec leur regards droits et candides. Elles apprenent à cerner ce qu'elles désirent, ou pas, et la conseillère conjugale propose des pistes de réflexion, si elles souhaitent les saisir. Écouter, sentir, proposer. Jamais imposer ni être intrusif. Jamais juger. Respecter et accompagner.
Elles ont toutes accepté que je sois présent aux entretiens, après que que j'ai décliné ma qualité de stagiaire. Avec le sourire, sans aucune réticence. Elles me font confiance, spontanément.
Et moi je suis touché du cadeau qu'elle me font en me permettant d'être à leur écoute. J'apprends d'elles, de cette vibration sensible qui émane de leur voix, de leurs gestes, de leurs regards. Elles me donnent beaucoup sans le savoir. Je ne sais pas si elles comprennent le sens de mon "merci".




