17 mai 2008
Le point de rupture de la rigidité
J'ai relaté hier, en me penchant sur l'art de composer avec les personnalités difficiles, ma vision des relations humaines entre personnalités "souples" et caractères "durs". Opposition caricaturale, évidemment, qui ne vise qu'à mettre en évidence quelques gros traits.
Comme pour confirmer mes impressions, Artémis, ma collègue "dure" et intransigeante, m'a montré ce matin un tout autre visage. Alors que je lui serrais très professionnellement la main, avec un grand sourire en pensant à la mise au point animée de la veille, Artémis m'a montré un visage marqué de fatigue. Elle m'a raconté qu'elle avait très mal dormi, qu'elle était épuisé... et prête à pleurer. Ce qu'elle fit dans les secondes qui suivirent.
C'est quelque chose que je n'aurais pas imaginé voir chez cette femme tenace, volontaire, ne montrant aucune faiblesse. Artémis s'est effondrée. Ça ne lui était jamais arrivé depuis des années qu'elle travaille ici. En fait elle reconnaissait en bloc tous les griefs qui lui avaient été formulés pour son attitude avec les salariés et ses collègues. Du coup elle s'est sentie incapable, pas à la hauteur, et néfaste pour toute l'équipe. Anéantie, elle voulait rentrer chez elle sur-le-champ.
Je l'ai réconfortée comme j'ai pu, prenant quand même garde à ne pas trop m'exposer. Je sais par expérience que certains caractères "forts" n'admettent pas de se montrer en état de vulnérabilité et refusent avec agressivité toute aide. Je me méfie aussi de ma propension à jouer les St Bernard, ému par la douleur d'autrui...
Il semble que j'ai su trouver la juste distance puisque Artémis s'est sentie en confiance pour me parler de son désarroi. À la condition implicite que je respecte sa façon d'aborder les choses, fut-elle totalement subjective, exagérée, noircie. Ne jamais oublier qu'elle considère avoir absolument raison quand elle parle et mordrait qui ose la contredire. À peine ai-je tenté de relativiser le très sombre tableau qu'elle dressait que je me suis vu opposer un péremptoire « Laisse-moi parler ! » qui ne donnait pas envie d'insister. Je suis plutôt fier d'être resté insensible à ce ton peu amène...
Plus tard Artémis s'est excusée d'avoir été souvent dénigrante à mon égard, excessive, maladroite, exigeante. Je lui ai demandé, à mon tour, d'excuser certaines de mes paroles en réaction qui ont pu être difficiles à entendre. Ces signes de reconnaissance des dommages que l'on a pu causer à l'autre sont très importants pour neutraliser les éventuels ressentiments. J'ai été touché, ému de sentir ce respect bienveillant entre nous.
En voyant céder tant de contention j'ai eu l'impression de mieux comprendre certains comportements des personnalités rigides. À trop vouloir être irréprochable, parfaite, Artémis applique ce qu'elle exige d'elle-même aux autres. Parfois jusqu'à l'injustice, et même une forme de brutalité. Alors que la veille elle s'emportait face à nos remarques, Artémis a craqué aujourd'hui en se rendant compte de ce qu'elle imposait aux autres. Lorsqu'elle n'a plus la force de contenir la discipline de fer qu'elle s'impose, elle déborde. Elle empiète sur l'espace existentiel d'autrui, attitude qu'elle tolère difficilement à son égard. Contradiction évidente. De même, en refusant d'entendre que les personnes qu'elle houspille avaient une sensibilité, Artémis ne se rend pas compte qu'elle affiche la sienne...
Je suis assez fasciné par ce que peuvent cacher certaines attitudes, et combien ce qui paraît "fort" peut dissimuler de sensibilité. C'est important pour moi qui ai toujours été impressionné par ce type de personnalités.
15 mai 2008
L'art de composer avec les personnalités difficiles
J'ai été... disons... "absent" pendant quelques jours, sur ce blog. Pas très bien dans ma tête. Je me suis aussi "absenté" de ma charge d'élu municipal, ne répondant pas aux messages, ne prenant pas en charge ce dont j'ai la responsabilité. Une façon de retrouver une indépendance face à ce mandat, qui demande beaucoup d'investissement. Je crois aussi que je "teste", sans vraiment le vouloir, la place que j'ai dans mes interactions avec les autres. Relations, travail, famille, municipalité... je me suis maintenu à l'écart d'un peu tout. J'ai eu besoin de me recentrer sur moi. Ah ben oui, pas toujours disponible et réceptif !
Maintenant je crois que c'est passé. Je peux de nouveau orienter mon regard vers l'extérieur.
Sur les relations de travail, par exemple (qui ne sont qu'une des variantes du rapport à autrui). Aaah, les relations de travail... toute une découverte pour le farouche indépendant que j'étais ! Ce n'est pas pour rien que j'avais quitté ce monde il y a une quinzaine d'années, pour me mettre à mon compte tout seul. J'aspirais à cette totale liberté, dont j'allais découvrir au fil du temps qu'elle est un redoutable piège : sans contraintes il n'y a pas de liberté. Faudrait que je développe ça un jour, mais pas aujourd'hui...
Relations de travail, donc, avec rencontre des inévitables différences. Différence de point de vue, de comportement, de rythme, de préoccupations, de façon de régir les rapports hiérarchiques et l'autorité... C'est passionnant tout ça, mais ça occasionne quelques frictions. Notamment avec les collègues, lorsque chacun n'a pas les mêmes priorités. C'est ce qui se passe au sein de notre équipe et à donné lieu, ce soir, à une mise à plat générale. Chacun a pu s'exprimer et nous sommes parvenus à ce petit miracle : communiquer.
Lorsque je mène une équipe de salariés, je le fais selon ma nature : plutôt cool, tout en demandant à chacun de travailler efficacement. Mon objectif est double: que le travail soit fait correctement, et que chacun soit satisfait de sa journée. C'est à dire que je ne mets pas une pression énorme sur les salariés. Un autre encadrant procède de même.
Mais deux de mes collègues ont une autre approche : le travail doit être fait rapidement, efficacement, et à un rythme soutenu. En cas de manquement à ces préceptes, le contrevenant sera vertement tancé. Et hors de question de s'adapter à chacun : une règle pour tous, qui doit être appliquée par crainte d'être débordé.
Il y a donc deux approches assez radicalement différentes pour mener les équipes : celle des "gentils" et celle des "durs".
Les durs estiment que les gentils manquent de fermeté et se laissent déborder. Ils sont perçus comme défaillants, "trop" souples, "trop" à l'écoute des problèmes des salariés, "trop" lents à trancher et prendre des décisions. Les durs nous demandent de nous positionner, de ne pas nous laisser amadouer par des salariés profiteurs, qu'il faut prendre en main fermement pour leur montrer que la réalité c'est pas de la rigolade !
Rapidement, bien qu'appréciant l'efficacité de ma collègue "dure", j'ai pensé qu'elle allait parfois trop loin dans sa façon de dire les chose, assez brutale. Moi qui suis sensible à la tonalité, j'étais mal à l'aise quand un des salariés se faisait ainsi vivement secouer. Mais bon... généralement je la laisse gérer les choses à sa façon. Il aura fallu qu'elle m'agresse pour que je change ma façon d'être et marque des limites. Ce qui ne lui a pas plu !
Depuis je prends de plus en plus ma place, affirmant ma différence. Il n'est pas dans ma nature de commander, ni d'être autoritaire, ni de "casser" les gens. Je ne suis pas non plus quelqu'un d'hyper-efficace, performant et rapide. Je travaille autrement, mais pas forcément moins bien. Et surtout selon mes critères de qualité : que tout le monde ait sa place au travail et s'y sente bien. Je ne rejette personne... ce qui n'est pas le cas de mes collègues "durs" que les "mous" insupportent. Nettement plus conciliant, j'hérite ainsi de quelques parias...
Au delà de cette opposition durs/souples, je m'interroge sur ce qui induit la rigidité. Car ma collègue est absolument persuadée d'être dans la seule vérité ! Sa méthode serait la seule valable et ce serait à nous, les souples, de changer ! Il est difficile de lui faire entendre un autre point de vue, et chaque élément de désaccord avec sa pratique est immédiatement refusé... avant de mûrir, heureusement. Car généralement elle revient pour signifier qu'elle a compris ce qui lui était dit, et que c'était justifié, compréhensible. Elle entend ce qui lui est dit et fait les efforts en conséquence. C'est ce qui permet que je puisse m'entendre avec elle, maintenant que j'ai compris son mode de fonctionnement. Une telle attitude rigide, avec refus systématique de la remise en question, ne m'a pas été facile à accepter au départ.
C'est curieux, mais de telles personnalités ont souvent eu beaucoup d'influence sur moi. Leur assurance inébranlable avait raison de mes doutes dans l'instant. Ce n'est qu'à retardement que je sentais que quelque chose n'allait pas dans leur attitude. Les personnes qui n'émettent aucun doute m'impressionnent.
D'ailleurs, c'est un des reproches que me fait ma collègue : n'être pas assez sûr dans les consignes que je donne. Elle me dit que je dois ne montrer aucun doute, qui pourrait être une brèche dans laquelle les salariés pourraient s'engouffrer. Toujours cette crainte d'être débordée... Même genre de chose avec les personnes un peu collantes, envahissantes, et surtout si elles sont "molles" : ma collègue ne peut pas les supporter et leur renvoie, malgré ses efforts, ce rejet viscéral.
Peu à peu, puisque je discute parfois longuement avec ma collègue, je commence à comprendre l'origine de cette dureté. Elle provient d'une très grande exigence vis à vis d'elle-même. Souvent, en rigolant à demi, elle dit qu'elle ne supporte pas de ne pas être parfaite. Elle bout lorsqu'elle ne parvient pas à faire quelque chose que je réussis, ou évite d'être confrontée à ce genre de situation. Sous une attitude hyperactive, intransigeante, bourrée de certitudes qui ne cessent de se déplacer, je vois se dessiner une personnalité anxieuse. L'exact contraire de ce qu'elle voudrait montrer.
D'ailleurs, je sens aussi une peur de ne pas être appréciée à cause de cette dureté, ce qui conduit à des réactions vives de fuite, de colères subites. Quant à affirmer « je me fous de ce qu'on pense de moi »... ça en dit long sur la mésestime de soi.
Je ne sais pas encore bien quelle attitude avoir face à cela, mais il semble bien que de ne pas céder à cette tentative de circonscrire la vérité à la sienne est la première étape. Montrer que je suis différent et que ce n'est pas moins bien. La seconde pourrait bien être de manier l'alliance subtile de la résistance passive, de l'affection discrète, et de l'humour complice. Tout un art... pour éviter d'entrer en conflit.
28 avril 2008
Réagir face au silence
Voici quelques requêtes récentes ayant amené des lecteurs à découvrir mes écrits :
- Le silence est parfois signe de bien-être
- Réaction face au silence de l'autre
- Silence face à une demande d'explication
- Épreuve douloureuse du silence de l'autre
Il est vrai que j'ai déjà longuement abordé le thème du silence, mais voilà une excellente occasion de revenir sur ce sujet ô combien passionnant...
* * *
Le silence est parfois signe de bien-être. Il permet d'entendre l'imperceptible et bien des choses essentielles s'y vivent. Il est donc important de lui laisser de l'espace. Dans le silence on peut vivre de grands bonheurs et trouver des moments de sérénité. Il est même nécessaire pour mieux capter ce qui n'est pas du domaine de l'audition.
Dans une relation le silence remplit aussi ces fonctions, offrant des respirations, des temps de recentrage ou de partage. Il peut en découler un profond bien-être.
Lorsqu'il ne correspond pas à cela le silence révèle parfois un mal-être. Mais quand il s'installe, c'est le signe d'un refus de communiquer. Or on sait que l'humain est un être fondamentalement communicant. Si ce n'est par les mots, ce sera par des attitudes et comportements. Le silence en fait évidemment partie. En communication tout fait sens...
Quelle réaction face au silence de l'autre ?
Tout dépend de la posture que l'on prend. Si on se situe dans une relation d'écoute et d'accompagnement le silence sera accueilli et accepté. Il est une forme de communication comme une autre dont le premier sens est « je n'ai pas envie de m'exprimer ». Mais en fait il s'agit plutôt d'un « je ne sais pas comment exprimer ce que je ressens ». Peut-être parce que le ressenti est flou, mal cerné, ou effrayant. Ou peut-être par crainte des réactions face à ce ressenti, par peur d'être "incompris". Il y aurait beaucoup à dire de cette forme d'isolement, refuge-prison.
Ce peut aussi être un « je sais que tu as envie que je parle et je ne le ferai pas, exprès pour te déranger ». Ce qui sera sans grand effet sur une personne formée à l'écoute...
Quoi qu'il en soit, faire sortir quelqu'un du silence demande tact et patience.
Si on est dans une relation affective le principe est le même... sauf qu'on ne dispose pas du recul de l'écoutant qui reste "à distance". De ce fait cela devient beaucoup plus complexe. Dans l'affectif on est pris dans la dynamique relationnelle et les actes de chacun entrent en résonance avec ceux de l'autre. D'ailleurs le silence peut prendre ici un sens supplémentaire : « je n'ai pas envie de te donner les explications que tu attends ». On voit bien tout l'enjeu relationnel que cette rétention peut induire.
Quelle réaction avoir ? À la fois accepter ce silence pour ce qu'il est, et exprimer ce que l'on ressent à ce propos. C'est à dire prendre acte de la "communication" de l'autre, tout en se positionnant en réaction : « si tu n'as pas envie de me parler je n'insisterai pas, par respect envers toi ». Ainsi chacun reste responsable de son côté de la relation, sans empiéter sur le territoire de l'autre, sans le prendre en charge ni le renvoyer à son mal-être. La meilleure attitude serait probablement de dire : « c'est ta problématique est il te revient de la gérer à ta façon, mais si tu as besoin de moi tu peux toujours me faire signe ».
Ceci est évidemment une vision idéale, proche de la relation d'accompagnement, nécessitant une solidité personnelle de la part de celui qui accepte le silence de l'autre. Dans cet idéal le silencieux, une fois qu'il serait au clair, reviendrait éventuellement vers l'autre et verrait s'il est toujours disposé à renouer le dialogue. Avec le risque que ce ne soit plus le cas...
Silence face à une demande d'explication
En général le silence n'est pas total, mais ciblé : poursuite du dialogue avec d'autres, ou expression directe du strict nécessaire. Il correspond donc bien à quelque chose qui se joue au sein de la relation, entre le silencieux et son partenaire. Ce message non-dit présente l'inconvénient majeur de ne pas donner de clés explicatives. Il interfère puissamment dans la relation sans dire comment. Une attitude logique va consister à aller vers le mutique et lui demander ces explications manquantes. Sans réponse il conviendra d'opter pour une nouvelle stratégie : ne pas insister.
La blessure narcissique ressentie peut être douloureuse, mais là c'est en soi que se situera le problème. Il vaut mieux éviter de le faire interférer avec le silence de l'autre car les deux problématiques n'ont certainement rien de commun, à part de se nuire l'une et l'autre.
Épreuve douloureuse du silence de l'autre.
Pour ma part je crois que face au silence il faut savoir rester "chez soi", quitte à suspendre la relation. Peut-être en tendant des perches au mutique, si l'on s'en sent les capacités. Plus sûrement en entrant soi-même dans le silence pour se préserver de la douleur ressentie. Car c'est une épreuve qui peut être douloureuse que d'être confronté à un refus de communication dans une relation affective. C'est une petite mort, une absence de l'autre, un vide dans la relation. Je crois qu'il faut absolument éviter que ce soit un mode de "communication" qui deviendrait enjeu de pouvoir. Celui qui connaît le pouvoir du silence sur l'autre pourra être tenté de s'en servir sans même en avoir conscience...
Le pire serait que le silence s'installe, signifiant de fait l'arrêt de la relation. Plus le silence dure et plus sa sortie devient complexe, combinant une éventuelle peur du rejet et un orgueil mal placé. On imagine à quel enfer cela peut mener au sein d'un couple cohabitant... tout en sachant que cette complicité malsaine nécessite deux partenaires qui l'acceptent.
Par contre, disparaître dans un silence indéfini tenant lieu de rupture relationnelle est un acte qui s'inscrit dans d'autres enjeux. Explorer ce qui peut motiver un acte aussi définitif lorsqu'il s'agit de familles, de couples, ou d'amitiés fortes, dépasserait le cadre de ce bref billet tout autant que celui de mon objectivité...
Voir aussi, sur le même thème :
11 avril 2008
Chine, Tibet, et flamme olympique
Allant peu au devant de l'information je me contente la plupart du temps de ce que me proposent les médias grand public. Pour être exact, je n'écoute même qu'une seule source : les infos de la radio de service public. Autant dire que, même s'il y avait une réelle volonté d'objectivité (?), l'espace disponible ne permet qu'une approche succincte, peu propice à une analyse de la complexité qui caractérise nombre de sujets. Ainsi en est-il de l'actualité du moment : la collision des Jeux Olympiques et du conflit Chine-Tibet.
Évidemment, selon une lecture simpliste et bien commode l'affaire est entendue : d'un côté les vilains Chinois et de l'autre les gentils Tibétains. Les uns méprisent les droits de l'homme, répriment toute contestation, banissent la liberté d'expression. Les autres vivent dans leurs hautes montagnes, sont quasiment tous de sympathiques moines pacifistes, et ne demandent qu'à vivre en paix sur leur altier territoire. La liste de ce genre de clichés pourrait être longue !
Pas d'hésitation possible : il faut défendre ces braves Tibétains !
Une approche un peu plus poussée, et notamment le regard que portent ceux qui connaissent de plus près le sujet, offre des perspectives nettement moins dégagées. En fait, ça ressemble bien davantage à un imbroglio historico-culturel, comme la plupart des conflits qui existent depuis l'aube de l'humanité. J'apprécie, depuis quelques jours, de lire chez Samantdi nombre d'interventions argumentées qui mettent en lumière pas mal de subtilités que j'ignorais.
C'est l'absence de ces nuances qui me dérange un peu dans l'instrumentalisation du symbole olympique, censé servir de vecteur à une revendication qui ne me semble pas aussi juste que ce que j'imaginais.
Ce genre d'histoire, c'est un peu comme si, dans un conflit interpersonnel, on n'entendait le point de vue que d'un seul des protagonistes. Je me méfie beaucoup des approches unidirectionnelles. Par définition des faits qui s'insèrent dans le même déroulé, avec la même origine, donneront lieu à deux interprétations radicalement différentes. Dès lors, il est difficile de se faire une opinion sur le fond qui ne disqualifierait pas l'un ou l'autre, alors que chacun a interféré dans le résultat. Par contre, sur la forme il peut y avoir beaucoup à dire.
Dans le cas de l'actualité du moment je ne crois pas que ceux qui ont voulu éteindre de force un symbole qui se veut pacifique et universel aient choisi le meilleur moyen de servir la cause qu'ils défendent. La grandeur d'échelle est différente, mais le principe autoritaire est celui même qu'ils entendent dénoncer.
03 février 2008
Le droit au silence
À plusieurs reprises j'ai écrit sur le silence qui s'installe parfois au sein des relations, et plus spécifiquement des relations affectives. Un texte intitulé "Le sens du silence" me vaut avec une régularité constante l'apport de requêtes, via les moteurs de recherche, avec des formules reprenant peu ou prou le titre. Dernièrement c'est « Je pense avoir le droit à une explication sur ton silence » qui a amené quelqu'un à lire mes réflexions.
Ce qui m'en provoque de nouvelles...
Entendons-nous bien : ce que je vais développer se présente sous une forme relativement affirmative, mais n'est qu'un état d'avancement du moment, susceptible d'amendements, d'évolution, de précisions. J'ai l'impression de comprendre le sens du silence... mais je peux très bien faire fausse route. Résultat d'une recherche personnelle, sans certitudes inébranlables, qui se veut volontiers ouverte à des avis différent.
Ce préambule étant posé, j'en viens au fait : « Je pense avoir le droit à une explication sur ton silence »
Sur la notion de "droit", tout d'abord. À t-on "droit" à quelque chose en matière de communication relationnelle ? Est-ce que le code civil établit ce genre de droits ? Je ne suis pas juriste, mais je parie que s'il existe des dispositions légales en ce sens elles sont très limitées. Y en aurait-il qu'elles s'inscriraient dans le cadre de la conjugalité, et sur des points bien précis. En fait, rien n'oblige quelqu'un à s'expliquer sur son silence. D'ailleurs, en contrepoint, le "droit" au silence n'existe pas davantage. En la matière tout est affaire de choix personnel et si le silence s'installe dans une relation il en indique le sens avec clarté : « je choisis de ne pas m'exprimer » (ou ne pas communiquer). Chacun reste maître de ses choix personnels. Celui du silence est respectable, comme l'est celui de la tentative de communication.
On pourrait donc reformuler la requête en : « je désirerais avoir des explications sur ton silence » (ou « je préfèrerais communiquer »).
À l'évidence les deux demandes communication/silence sont opposées, donc difficilement conciliables. Aucune n'est plus "légitime" que l'autre, aucune n'a un "droit" supérieur à l'autre. Tout au plus ce différend indique t-il que la relation ne trouve pas son équilibre sur le plan de la communication. C'est ce qui fait que les protagonistes se sentent "en droit" d'obtenir satisfaction, en se basant sur des accords tacites antérieurs. Avec l'inconvénient des accords tacites : ils se concluent sur des bases individuelles non-dites, basées sur des appréciations personnelles de ce qu'implique le concept de relation (familiale ou amoureuse). En l'absence d'accord explicitement conclu chacun se base sur des projections, des désidératas inacceptés en toute bonne foi par l'autre. Et des couples, des familles, s'entredéchirent parce que chacun réagit à sa façon en cas de mésentente et de conflit, sans "entendre" le sens des réactions de l'autre. On ne se comprend plus, ne sait plus quoi faire, ne trouve plus dans quel sens aller. Parler ou se taire ?
Depuis la rédaction de mon texte de janvier 2006 j'ai continué à réfléchir au sens du silence...
Par définition, son sens n'est pas exprimé. Plus précisément, il n'est pas suffisamment exprimé pour être compris par celui qui préferait qu'il lui soit expliqué. Soit qu'aucune explication n'ait été formulée, soit que celles qui ont été données ne comblent pas celui qui ne les comprend pas. Considérées comme inadéquates pour rendre tolérable la frustration qui en découle. Nous sommes dans le domaine éminemment variable de la subjectivité. Double subjectivité, en l'occurence, puisque chacun des partenaires se sent détenteur de "la" vérité, qui n'est que la sienne...
Tentatives de conciliation commençant par « Évitons les sujets qui fâchent » contre « Au contraire, parlons-en ». Demande plus personnelle du « Parle-moi » contre « Laisse-moi tranquille ». Accusations du « Tu ne veux pas comprendre » contre « Tu ne me dis rien ».
Allons au delà de la subjectivité. Est-ce que n'apparaitrait pas dans ce différend l'investissement que chacun place dans la relation ? Autrement dit : la part de soi que chacun engage dans la relation/communication. Est-ce qu'il ne s'agirait pas de la mise en évidence de ce que chacun est prêt à partager dans une relation ? Car si la communication est tentative de partage (expression), le silence est repli sur l'intériorité (impression). Ce qui n'exclut pas que le silence soit aussi partage en certaines circonstances ! De même, une "communication" surabondante peut très bien être l'assommant déversement d'un égo envahissant...
Hypothèses
J'ai tiré quelques hypothèses explicatives fondées sur l'observation et mon expérience des rapports affectifs. Elles sont probablement transposables à des liens nettement moins chargés émotionnellement.
Tenter de répondre aux questions qui se posent oriente vers le point de vue de chacun.
Qu'est-ce qui fait que quelqu'un préfère ne pas communiquer ?
Qu'est-ce qui fait que le silence d'autrui puisse être ressenti comme frustrant, ou même insupportable ?
Le silence, quoique non-communicant verbalement, est cependant bien une forme d'expression : il indique un souhait de maintenir une distance relationnelle, le refus de s'approcher davantage. C'est préférer maintenir un espace considéré comme nécessaire. Une respiration. Un souffle. Il est donc expression muette d'un besoin informulé. En tant que tel, il ne peut, ni ne doit être frontalement refusé. C'est un réflexe de protection qui demande à être entendu et respecté. Impérativement.
L'inconvénient majeur de cette non-expression... c'est qu'elle n'est ni claire ni précise pour la personne qui est en face. Or dans le bain de l'affectif le flou est le domaine de prédilection de l'épanouissement des fantasmes (au sens psychanalytique : désirs et peurs). Ceux-ci naissent des représentations que l'on projette sur des faits objectifs pour les faire correspondre à notre subjective réalité. Entrer en silence, suspendre, restreindre, ou supprimer la communication, c'est laisser l'autre en prise avec la gestion de ses projections, généralement inconscientes.
L'un se protège, à juste titre, et l'autre se trouve en charge de donner du sens à ce silence qui ne semblera pas forcément suffisamment explicite. L'espace d'interprétation peut être vaste. Mal délimité il peut être angoissant. Il correspond à la zone d'engagement partagé. Une zone de confiance mutuelle, plus ou moins investie selon les circonstances. D'où la demande au "droit" d'avoir des explications, considérées comme tacitement dues dans une relation de confiance. Funeste erreur : le principe de la relation n'existe que tant que chacun y trouve son équilibre. Tant que l'on se sent "en lien", en confiance. Dans le cas contraire, chacun aura tendance à se replier sur soi afin de se "protéger" de l'autre, perçu comme menaçant.
L'autre reste toujours potentiellement menaçant, dérangeant. L'autre et sa différence font peur. D'autant plus que l'on manque de confiance en soi, que l'on se connaît insuffisamment... et que l'on a peur de ce qu'il y a en soi ! L'autre, en tant que révélateur de soi, est menaçant si on ne se sent pas suffisamment solide pour se confronter à soi.
D'où la fuite vers le refuge du silence...
D'autres mots-clés moissonnés ce jour fournissent des pistes intéressantes : « le silence de la peur », « que veut dire le mot confiance », « silence rupture », « thérapie du syndrôme de l'abandon », « lâcheté amoureuse ». Ces quelques mots en disent long sur les inquiétudes d'internautes de passage. Ne manque que l'idée de désir, cette pulsion de vie qui tente de vaincre les peurs fondamentales. Le désir, qui rapproche deux êtres... et la peur qui les sépare.
Lorsque le silence est partagé en confiance, sereinement vécu, il est harmonie. Il en est de même pour la communication. Ce n'est que lorsque l'un ou l'autre deviennent problématiques que la prudence s'installe de part et d'autre. Parfois la méfiance, qui peut se muer en peur. Ainsi, besoin de silence et besoin de communication procèdent du même principe : la peur de l'autre. On se sent envahi, soit par sa présence menaçante, soit par son absence (éloignement) tout aussi menaçante. Trop près, ou trop loin. Dynamique mortifère tant que n'est pas pris suffisamment de recul pour désamorcer le processus.
En fait, le sens du silence c'est d'indiquer que l'on se tient à distance de l'autre parce qu'on a peur de ce qu'il déclenche en nous. Peur de se sentir envahi, peur d'un désir de fuite, peur d'avoir à exprimer fermement nos limites, peur des réactions de l'autre. Mais peur de le perdre, aussi. Peur d'être repoussé, rejeté. Peur de se voir comme pérsécuteur... Peurs innombrables, qui s'opposent aux désirs inverses. Plus profondément, peur d'être aimé, peur d'aimer. Peur de souffrir. Peurs archaïques, et notamment celle de l'abandon. Les peurs de celui qui opte pour le silence sont les mêmes que celles de qui a besoin de communiquer pour être rassuré. Peurs qui s'alimentent dans la spirale inverse de celle qui a pu mener au désir de rencontre...
Peurs qui sont en nous au même titre que les désirs.
Comment repousser les limites de la peur quand elle abime les relations affectives ?
En se mettant à l'écoute. De soi d'abord, et de l'autre juste après : écouter les dissonnances. Écoute intime, intuitive, profonde, en conscience. Aller vers l'essentiel, se recentrer. Laisser aller, sans rien forcer. Entrer en état de paix et de connaissance de soi. Se responsabiliser en prenant soin de soi et de la part de relation qui nous incombe. Revenir à l'équilibre. Respirer. Se poser.
Ensuite, et seulement ensuite, tenter de comprendre les besoins sous-jacents, qui ne s'expriment souvent qu'indirectement. Ceux qui sont profondéments enfouis, refoulés, réprimés, niés. Murmure à peine audible. Entreprendre un travail qui peut être de longue haleine, mais souvent indispensable pour quiconque désire vivre sereinement des relations épanouissantes. Sortir des répétitions, quitter son propre prêt-à-penser. S'ouvrir à l'autre. Oser l'inconnu, la surprise, l'inattendu. En bref : affronter nos peurs. En commençant par la peur de les regarder en face...
Ne pas avoir peur de se demander : de quoi ai-je peur ?
Et, plus tard : de quoi l'autre a t-il peur ?
28 décembre 2007
Au delà des apparences
Écrire me permet, la plupart du temps, d'aller plus loin dans mes réflexions. J'ai pris cette habitude de "poser mes mots", ce qui me permet de voir plus clair dans mes idées.
Mais parfois, après quelques avancées inopinées, où lorsqu'un obstacle saute, les pistes de réflexion sont tellement nombreuses que je suis incapable de suivre un cheminement de pensée posément. Ce n'est alors pas d'écrire qui est difficile, mais de ne pas savoir comment écrire ! Par quel bout commencer ? Quel fil suivre ? Je sais qu'en posant mes mots j'éclaircirai ce qui se bouscule, mais faute de savoir par quoi commencer je garde cet invisible tourbillon en moi.
Il semble que la période des fêtes, autant par l'effet "cadeau" que par la symbolique qui se dégage du changement d'année, ait accéléré un mouvement. Comme si, avant de quitter cette année 2007, je devais avoir mis de l'ordre et franchi de nouvelles étapes pour commencer 2008 avec un regard neuf. Une sorte de sprint final, une dernière poussée d'accélération pour aller le plus loin possible avant de changer de millésime.
Ce qui m'intéresse depuis quelques temps, m'intrigue, capte mon attention, ce sont ces mécanismes de protection que nous mettons en place face aux autres. La fuite, l'agression, la violence, la manipulation, le rejet, la fausse indifférence. Tout ce qui tente de mettre loin de soi ce que l'on n'a pas envie de voir. Toutes ces tentatives d'intimidation de l'autre jusqu'à ce qu'il nous laisse tranquille et ne boucule pas l'équilibre que nous nous sommes construit.
Ce sont mes observations des individus qui refusent de penser [*] et de se relaxer [*] qui m'ont permis de comprendre, avec une conscience accrue [vous savez que la compréhension est un processus long, qui va de l'acceptation d'entendre ce qui me dérange jusqu'à l'intériorisation complète du savoir], qu'il faut savoir aller au delà des apparences. L'agressivité n'est pas quelque chose qui est dirigé contre un individu, mais contre ce qu'il représente à nos yeux, que nous sentons "menaçant" pour notre intégrité. Il en est de même pour toute forme de violence, aussi minime soit-elle (violence verbale, ou psychique, la plupart du temps). L'agresseur se défend contre ce qu'il perçoit, dans la subjectivité de sa réalité, comme une menace.
Un cadeau peut être perçu comme une menace...
L'amour peut être perçu de même, aussi incompréhensible que ça puisse paraître. J'ai trouvé un texte qui décrit fort bien ce mécanisme des blessures d'amour qui, poussé à l'extrême, conduit aux violences conjugales et familiales. Violences qui me semblent bien plus répandues, quoique de façon suffisamment réduite pour être admissibles, que ce qu'on pourrait croire.
La rencontre de l'autre dans sa différence -et le couple en est un parfait exemple- oblige à une mutuelle adaptation. Or s'adapter, c'est remettre en question ce que l'on avait établi comme confortable pour soi (des névroses peuvent paraître "confortables"...). C'est donc accepter que ce que je crois "vrai" ne le soit pas pour l'autre. Je ne peux plus dire « je suis comme ça ! » lorsque l'autre me montre qu'il me perçoit autrement. Et réciproquement. Deux réalités qui cherchent à se conjuguer, obligeant à remettre en question des certitudes bien commodes sur des visions de soi, des autres et du monde. C'est en cela que la rencontre est déstabilisante, et d'autant plus qu'elle est poussée, profonde, intime. Le couple, qu'il soit éphémère ou durable, la famille, sont les lieux privilégiés de cette remise en question. On peut l'accepter... ou le refuser.
Pas étonnant que les retrouvailles familiales réactivent un certain nombre de malaises, lorsque demeurent des contentieux jamais vraiment réglés. Pas surprenant non plus que les relations intimes puissent devenir le théatre de déchirements parfois violents.
Il en est de même, à beaucoup plus grande échelle, pour ce qui est des visions des places de chacun dans la société. Idem dans le domaine des cultures, des croyances, ou dans celui des religions. Ce sont autant de repères de stabilité personnelle, ou groupale. L'autre peut paraître alors tellement menaçant pour les certitudes qui me tiennent debout qu'il me faut le repousser, le réduire, ou carrément le supprimer.
Sans aller jusqu'à de telles extrémités, dans toute relation l'autre me menace de me faire voir ce que je ne veux pas voir de moi. L'autre me révèle qui je suis et que je fuis.
Pour autant, les choix de chacun ne sont pas à juger tant qu'ils ne deviennent pas liberticides : refuser la remise en question personnelle est aussi une question de connaissance de soi. Refuser de toucher à ce qui me ferait perdre ma cohésion, garder les certitudes qui me font tenir debout, sont bien des choix vitaux. Des "résistances", comme diraient les psys...
C'est ce que je suis en train d'intégrer.
Tiens... finalement je n'ai pas eu tant de difficultés à élaborer un peu mon sujet de préoccupation. Comme quoi, même une tentative perçue comme vaine peut avoir des effets positifs....
Ces réflexions n'ont bien sûr rien à voir avec les fêtes de noël. Quoique...

En Vercors, le jour de noël, au cours d'une balade familiale
22 décembre 2007
Les cadeaux obligatoires
Suite à mon précédent billet autour du non-exploit qui consiste à résister au conditionnement noëlien, le commentaire de Kyrann pose cette question : « comment faire pour éviter les cadeaux « obligatoires » ? »
Ben oui : qu'est-ce qui fait qu'on puisse se sentir "obligé" d'offrir quelque chose ?
Qu'est-ce que je risque si je ne me plie pas à l'obligation.
Finalement, de quoi ai-je peur ?
Mais d'abord, c'est quoi un cadeau ? Je crois qu'il y en a de deux sortes : le don et l'échange. Les premiers sont un signe d'affection spontanée (je te le donne parce que j'en ai envie). Les seconds sont utilisés comme lubrifiants relationnels (je te le donne à titre d'échange de bons procédés). Les deux types de cadeau se confondent souvent, et c'est à mon avis ce parasitage qui peut rendre leur utilisation compliquée.
Si je donne "gratuitement", je ne calcule rien. Je n'attends rien en retour. Je ne risque donc pas d'être déçu. Ce sont des cadeaux dont la valeur réside dans l'acte de don, sans notion de valeur.
Si je donne en attente de réciprocité, il y a une question de valeur, d'équivalence. En fait je ne donne pas : j'échange. J'attends un retour. Et si je ne reçois pas autant que la "valeur" (affective, symbolique, ou pécunière) que j'ai mise dans le cadeau, je peux être déçu.
Les premiers donnent de l'amour, les seconds en attendent. Voire en demandent...
Pour ma part les "cadeaux" de la seconde catégorie me mettent mal à l'aise. Je ne me sens pas vraiment libre dans ces enjeux d'échange, parce que la valeur que chacun attribue n'est pas équivalente. Tant qu'on reste dans le symbolique, le non mesurable, ça reste simple. Dans l'affectif, ça devient déjà un peu plus compliqué. Mais la valeur qui me dérange le plus est celle qui est introduite par l'argent. Argent et amour ne font pas bon ménage.
Pour me simplifier la vie j'ai fait en sorte de ne plus me sentir obligé de faire des cadeaux. Ce qui implique, par réciprocité, que j'ai exprimé le souhait de ne plus en reçevoir. Je n'ai pas besoin de cadeau matériel pour savoir l'affection que l'on me porte, et j'espère que celle que je donne est suffisamment éloquente.
Bon... dans la famille élargie ma sortie du cercle des cadeaux mutuels à fait grincer quelques dents, au départ, mais je constate que finalement tout le monde à cessé de s'en faire ! Sauf ma mère, qui ne peut s'empêcher d'offrir un petit quelque chose à tous...
Avec mes enfants je procède de même. Je n'imagine pas de ne pas leur offrir quelque chose "en plus". Quelque chose qui est choisi, signifiant, et s'inscrit dans un esprit de transmission de valeurs personnelles (morales, intellectuelles, etc.). Mais je ne m'y sens pas du tout obligé. Par contre je n'offre rien à ma mère, et je n'en apprécie que davantage ses petits cadeaux, qui ne s'inscrivent pas dans une attente de réciprocité. Avec Charlotte la question s'est toutefois posée ces dernières années, par rapport au symbolisme de la séparation. Mais j'ai fait comme je le sentais...
Quel risque ai-je pris en me soustrayant de l'obligation des cadeaux ? Celui de contrarier les personnes qui ont besoin d'en recevoir pour se sentir aimées ! Le risque de susciter leur ressentiment à mon égard. Mais aussi la chance d'établir des rapports plus sains, fondés sur le fond plutôt que sur les apparences (songez au fait que les cadeaux sont souvent déballés en public...). J'ai choisi d'avoir des rapports plus authentiques. Jusqu'à ce jour, je ne crois pas avoir perdu l'affection de qui que ce soit à cause de ça...
Quelle peur ai-je affronté en agissant ainsi ? Celle d'être rejeté, celle de perdre l'affection de personnes que j'apprécie. En fait, je me suis libéré de ce qui peut pervertir les relations. Je crois y avoir trouvé quelque chose de plus vrai.
Cependant tout cela me demande un réajustement constant car je reste soumis à la crainte de ne pas être apprécié (crainte du rejet, etc...). Les cadeaux de la vie quotidienne sont nombreux, qu'ils se situent dans un coup de main, une écoute, une attention, ou tout simplement un sourire. Ce peut être au travail, en relations d'amitié, ou à la maison (pour ceux qui vivent en couple ou en famille). Qu'ils soient du registre du don ou de l'échange demande parfois à être discerné pour ne pas entrer malgré soi dans des logiques de "dettes". Je pense aussi à des "cadeaux" un peu particuliers, qui nous intéressent tous ici : les commentaires sur les blogs. Dans quel mesure sont ils généreux et désintéressés ? Dans quel mesure ne trahissent-ils pas une attente de retour ? Ou un "affichage" de ce qu'on a envie de montrer de soi (n'oublions pas qu'eux aussi sont visibles "en public"...) ? Hmmmm, pas forcément évident de le savoir, hein ? À ce titre les relations via internet, avec leur proximité distante, sont une bonne école d'apprentissage de l'authenticité...
20 décembre 2007
Comprendre au delà des mots
Ceux qui me lisent assidument n'ignorent pas que je suis porté à l'introspection comme d'autres le sont sur la bouteille, et ce depuis fort longtemps. Les tentatives d'analyse du fonctionnement de l'esprit me sont donc familières. Autrefois je tentais de comprendre mon propre fonctionnement (ce qui est déjà passablement compliqué...), mais à la longue je me suis rendu compte que celui des autres m'intéressait de plus en plus (car il m'est encore plus insaisissable). Avec, évidemment, une faille entre mon mode de pensée, relativement connu, et celui des autres, très largement inconnu. Cette différence, qui restera mystérieuse par son impossibilité à la supprimer, stimule ma curiosité et ma réflexion. Je crois que la complexité m'attire. C'est comme un défi...
Les (faux) hasards de l'existence faisant bien les choses, il se trouve que j'ai été amené à croiser la route de personnes qui sont, ô surprise, elles aussi portées au regard introspectif. L'expression de leurs réflexion est une aide précieuse pour relever le défi susmentionné, tout autant qu'un chemin de rencontre et d'émulation réciproque. Cet échange intellectuel n'est cependant pas le plus fréquent dans les relations humaines et il arrive que l'autre n'exprime pas son ressenti dans un langage directement intelligible. Il peut même se le dissimuler à lui-même sous des comportements inconscients. L'observation de l'autre offre donc d'autres champs de compréhension, et est donc devenue à mes yeux sujet de grand intérêt. De fascination, pourrais-je presque dire, si je ne craignais de me laisser emporter dans les superlatifs.
En fait, en tentant de comprendre le mystère de l'autre (et d'autant plus qu'il le dissimule), c'est moi aussi que je comprends au delà de ce qui m'est conscient. J'ai donc tout à y gagner. De plus, me comprendre (i.e. trouver un sens) dans le registre inconscient, c'est me permettre de mieux accéder à l'autre, par delà les barrières inconscientes qu'il érige afin de tenir debout. Finalement c'est une part du fonctionnement universel de l'humain que je décrypte au fil des années. Rien de moins.
Mon chemin de vie me porte doucement à m'intéresser professionnellement à l'analyse comportementale. C'est un mouvement lent parce que mon métier précédent, en prise directe avec la nature, se situait bien loin de ce registre. Il n'empêche que ce même métier m'a fourni quelques bases qui peuvent être utilement transférables. Notamment par rapport à la patience, à la non-compressibilité du temps, et même à l'avantage que l'on peut tirer des phénomène évolutifs lents. Or nombre d'évolutions dans le psychisme humain demandent du temps. Comme l'écrit Gilda avec une jolie formule: « J'y mets parfois le temps des arbres mais je finis toujours par arriver là où il fallait. »
Il est encore trop tôt pour moi pour mettre vraiment à profit certains liens entre ces connaissances issues de milieux hétéroclites, mais je sens bien que des connections inattendues s'établissent. Je pressens aussi que mon chemin de vie et l'expérience qui en découle me fournissent une matière que je peux commencer à exploiter avec profit. Avec un égo qui devient moins envahissant je peux mieux entrer en relation avec l'autre et me mettre à son écoute. Ce n'est pas chose évidente, parce que mes capteurs de l'autre sont insuffisamment performants. Mon doute existentiel à très longtemps, par autocensure, rendu inopérantes mes antennes de récéptivité. Et même maintenant, alors que je me sens moins parasité par mon propre bruit intérieur, celui-ci peut vite enfler dès que la différence de l'autre génère un trouble en moi. Apprendre à écouter l'autre c'est déjà savoir mettre un filtre sur soi. C'est aussi se connaître suffisamment pour ne pas réagir avec l'égo.
Ce long préambule me mène à mon propos :
Je me vois inclus, sans l'avoir vraiment cherché, dans divers espaces de mise en commun du soi. Groupes de paroles, groupes de réflexion, groupes d'apprentissage de conscience de soi. Outre le vif plaisir que je ressens dans ces petites assemblées, je me sens porté par une énergie et une implication forte. Moi qui suis habituellement discret en groupe, je m'y vois prendre aisément la parole. Sans crainte. Mon vieux doute sur la validité de mes pensées semble avoir été balayé, à force de voir ma parole écoutée...
Dans ces divers groupes il m'arrive de mesurer le grand décalage qui existe entre les connaissances de mes comparses et les miennes, face à ce que transmet le formateur ou l'animateur. Je me sens parfois un peu "à part", à cause, précisément, de mes années d'introspection et de connaissance de certains fonctionnements comportementaux. En outre j'ai une petite expérience en formation que les autres n'ont pas. Du coup j'essaie d'agir dans le même sens que l'animateur, tout en pouvant garder la posture de participant qui m'est dévolue. Je me vois un peu entre le formateur et les formés. D'ailleurs il m'arrive fréquemment de me mettre dans la peau de l'animateur, observant ses réactions, ses techniques, sa façon d'aborder et gérer les situations. Ce que je n'ai plus vraiment besoin d'apprendre dans le contenu qu'il transmet libère un espace pour apprendre sur sa technique d'écoute. J'aime bien ce léger décalage qui me permet de jouer entre le retrait et la présence. Je me sens encore plus en conscience en pouvant observer selon deux faces : celle du groupe ou celle de l'animateur.
La semaine dernière le groupe de érémistes avec lequel je travaille a suivi une formation obligatoire consistant à prendre soin de soi (santé, stress, etc). Tout le personnel était convié mais mes collègues encadrants ne se sont pas sentis concernés (!?) et je suis donc resté seul avec les encadrés et le formateur. Certains d'entre eux étaient très réticents face à cette formation, et j'ai noté que ceux qui avaient réagi le plus fortement face au thème "stress et relaxation" étaient précisément ceux qui en avaient le plus besoin. C'est à dire des personnes expansives, plutôt envahissantes verbalement, hyperactives, rétives face aux recommandation de sécurité, sollicitant leur corps de façon inappropriées. Ce sont les mêmes qui, tout au long de la séance, ont manifesté leur existence et leur désapprobation. Ils ont apporté à répétition un certain trouble, un "bruit de fond", que le formateur a fort bien su désamorcer. Manifestement hermétiques à ce qui leur était dit, ils ont eu aussi beaucoup de difficultés à rester concentrés. Lorsqu'il nous a été demandé de passer à des exercices pratiques de conscientisation du corps, au moyen d'exercices respiratoires ou de mouvements, il était flagrant que tout en eux résistait à ce réinvestissement. Soit par une incapacité à se détendre, soit au contraire par une impossibilité manifeste à mobiliser un corps avachi, sans consistance. L'un a dit « je ne sens rien » pendant un exercice destiné à justement faire prendre conscience de son corps. Un autre a fini par clamer ce qu'il n'avait cessé de répéter avant la formation : « tout ça, ça sert à rien ! ». J'observais de temps en temps du coin de l'oeil chacun et "sentais" leur dynamique comportementale. Avec une capacité de lecture un peu distanciée j'ai pu décoder partiellement leur mal-être. Il m'était nettement perceptible. Avec ces personnes, toutes plus ou moins accidentées de la vie, je bénéficie d'un poste d'observation de choix. J'apprends beaucoup.
Le lendemain, sans lien avec la situation précédente, nous avons eu une séance d'analyse de la pratique avec une psychanalyste. L'analyse de la pratique, c'est la mise en commun des questionnements de personnes impliquées dans la relation d'aide et confrontées à des problématiques particulières. La psychanalyste tente alors d'élaborer des pistes, de décrypter la situation et le sens de comportements singuliers, puis de fournir quelques clés de comprehension. J'ai donc fait part de mes observations autour de ces personnes hyperactives et envahissantes, et de mon souci de les voir rester hermétiques à ce qui pourrait les apaiser.
Habile, la psy sut me faire comprendre indirectement que j'avais moi aussi à m'interroger sur ce qui me dérangeait dans leur attitude... Oups ! effectivement, ça c'est à moi de voir. Mais elle a surtout affirmé que s'ils agissaient ainsi c'est que ça leur était probablement nécessaire, voire vital. Une tratégie de survie qui consiste à ne pas être dans la conscience de soi, parce que celle-ci pourrait bien être trop douloureuse. D'ailleurs, ces personnes sont aussi celles qui manifestent fermement leur désir de ne pas penser. Le travail forcené, l'hyperactivité, empêchent bien sûr de penser à soi... A suivi un long échange entre les encadrants et la psy, qui nous a suggéré des pistes de compréhension. Et bien souvent, il faut aller au delà des apparences. Comprendre à travers un comportement l'inverse de ce qui est affiché. En gros celui qui s'affiche veut cacher qu'il est l'inverse de ce qu'il montre. Affirmer « je suis comme ça », veut surtout dire « je ne veux pas montrer que j'ai peur d'être l'inverse ». Fascinant de chercher à décrypter au delà des apparences, non ?
[eeeeuh... et moi, qu'est-ce que je cherche à être ou ne pas être, en écrivant mes réflexions ??]
Voila ce qui me plaît : comprendre les réactions humaines. Donner sens. Et même si rien n'est certain, avancer pas à pas vers une meilleure adaptation à ce que l'autre à de différent. Dans la relation d'aide, c'est tenter de lui apporter ce dont il aurait besoin mais dont il n'a pas concience. Faire précautionneusement prendre conscience qu'il y a peut-être quelque chose au delà des barrières de protection, mais sans les affaiblir... parce qu'elles sont nécessaires. Savoir secouer à bon escient, aussi, et donner un cadre à ceux qui cherchent des limites. Ni trop, ni trop peu.
Passionnant vous dis-je...
Voila qui me ramène à la question que j'ai posée à ma psy, la semaine dernière :
Moi : « Vous aimez votre métier ? »
Elle, avec un grand sourire : « Oui, beaucoup. J'aime beaucoup mon métier ! »
Je m'en doutais, mais ça m'a fait plaisir de l'entendre confirmé.
11 décembre 2007
Séparation, rupture : les mots à dire
Je participe depuis quelques semaines à ce qu'on pourrait appeler "groupe de parole" pour des personnes ayant un statut précaire, ou en difficultés sévères. Échanges très enrichissants, évidemment, où ressemblances et différences d'itinéraires et de personnalités se conjuguent pour donner matière à réflexion. Au fil des séances se livrent ainsi des histoires de vies qui, une fois passé le vernis qui consiste à laisser croire que chacun maîtrise sa situation, montrent la profondeur d'inquiétudes lourdes et légitimes. Chez des personnes plutôt habituées à montrer qu'elles encaissent bien les choses apparaissent des souffrances humaines proches de la détresse.
Ainsi, comme si elle devait confirmer mon dernier billet au sujet des ruptures, l'histoire d'Henri.
Henri est un joyeux luron, toujours à plaisanter. Le regard rusé, avec un sens aigu de l'observation, il a des remarques pertinentes qui font mouche. Mais Henri à le sang chaud, et ne s'en cache pas. Il se sait capable de grande violence, voire de meurtre. Il en est conscient et garde toujours avec lui des médicaments adéquats, tout en étant suivi par un psy. Au fil des séances, le joyeux Henri à souvent laissé filter une profonde souffrance. Lorsque le groupe travaillait à partir de mots censés représenter certaines idées de la vie, Henri utilisait parfois des mots très fort. Ainsi, à propos de son métier, un "misère" à faire frissonner cotoyait le mot "bonheur", facétieusement déposé avec un effet de surprise calculé. Car il aime passionnément son métier, mais crève de vouloir le vivre. Son métier c'est sa vie, et même au delà.
Henri est agriculteur. Il ne pouvait imaginer que son fils ne reprenne pas la ferme ancestrale... mais y avait mis des conditions telles que le fils, incapable de supporter cette pression paternelle autoritaire, à fini par renoncer. Ainsi, en brisant les espoirs du père, dans un sursaut existentiel que l'on peut comprendre, le fils a choisi de se sauver. Au sens propre et au figuré : il est parti.
Il est parti depuis des années, et ces deux-là ne se voient plus, ne se parlent plus. Au mariage de sa soeur le fils est venu, mais père et fils ne se sont pas adressé la parole. Ils étaient comme deux étrangers. Le père en veut terriblement à son fils, et lui a fait payer très cher cette déception avec une violence dont Henri ne se cache pas. En thérapie, il semble avoir fait un important travail de conscientisation. Il demeure cependant porteur d'une haine, pas tant vis à vis du fils que de ce que le sort lui impose : sa ferme ne sera pas reprise. Ainsi, une détestation absolue à l'encontre du voisin, pourtant seul capable de continuer à exploiter la ferme : « Jamais ! plutôt le tuer que de le voir reprendre ma ferme ! ». Haine qui s'explique en filigrane par le fait que ledit voisin, de l'âge du fils d'Henri, à repris LUI, la ferme de son père...
Tout un flot de non-dits est ainsi apparu durant le récit de Henri, sans qu'il n'en ait été fait mention auparavant. Et bien sûr la haine père-fils masque mal une grande souffrance de ce père qui comprend confusément, mais sans ambiguïté, qu'il est pour beaucoup dans la fuite du fils...
Quel est le rapport avec mes histoires de séparations et de rupture ? Et bien que rompre un lien fort n'est pas qu'une perte de lien, mais aussi la mise sous clé de mots à dire. Deux personnes qui se tournent le dos obstinément, chacune rendant l'autre "responsable", mais incapables de "vider l'abcès", pourtant seule solution pour une vraie paix intérieure et relationnelle. Tout travail thérapeutique, toute forme individuelle d'acceptation et de lâcher-prise, de pacification intérieure, ne vaudra jamais un véritable dialogue. Ce sont des pis-aller, qui peuvent avoir une certaine efficacité (fort heureusement !), mais ne peuvent neutraliser ce que le non-dit empoisonne.
Dans les commentaires du billet précédent, Alainx m'a permis de mettre en évidence le fond de ma recherche en apportant un contrepoint à mes propos. En évoquant les ruptures nécessaires, alors que je m'efforce de comprendre leur sens profond, il m'a fait réaliser que ce qui motive ma conviction c'est toujours la réduction des souffrances. Or une rupture fait déjà suffisamment souffrir pour ne pas en rajouter.
Une rupture relationnelle, telle que ce qui se passe dans de nombreux couples, c'est déjà une grande souffrance. Même si elle se passe en plein accord, même si elle est verbalisée, la perte du lien renvoie à quelque chose d'archaïque en nous. Même harmonieuse, une séparation fait mal.
Mais si en plus, telle que celle d'Henri avec son fils, elle se fait dans une insuffisance de mots, ou dans le silence total qui rend deux personnes "étrangères", on rajoute à la perte de l'autre la violence du manque de sens. Et là ce n'est plus quelque chose qui est lié à l'autre, mais quelque chose qui nous est intérieur. Un grand point d'interrogation : Pourquoi ? Qu'il soit formulé dans un « qu'ai-je fait (pas fait) ?, qu'ai-je dit (pas dit) ? », ou qu'il se concrétise en haine chargeant l'autre de toutes les fautes, il y a au fond cette question : que s'est-il passé pour en arriver là ? Qu'avons nous fait de nous ?
C'est d'ailleurs la seule question digne d'intérêt, et toute recherche de "fautes" de l'autre n'est que fuite en avant. Fuite de soi... devant soi. Car la réponse est autant en nous qu'en l'autre. D'où, et c'est tout le sens de mes réflexions récurrentes, l'importance de communiquer afin que soit entendu réciproquement le ressenti de l'autre. . Cet autre qui, en tant que miroir dans lequel je vois les effets de mes comportements sur lui, détient les indices qui peuvent me mettre sur les pistes que j'ai à explorer en moi. Si c'est bien moi et moi seul qui ait la clé, c'est l'altérité qui m'offrira les indices. Et le mieux placé, lorsque c'est possible, est bien celui avec qui la relation est devenue "insupportable". Car ce que je ne supporte pas chez l'autre est évidemment ce qui en lui me fait comprendre mes limites à l'acceptation de sa différence. Quant à son ressenti, il explique ses réactions... celles auxquelles précisément je donne un sens lorsque je ne les comprends pas.
Ma clé (conscientisation et responsabilisation) ouvre donc à la fois à ma part de responsabilité... et potentiellement à la vraie paix relationnelle. Car chacun dispose du pouvoir de faire une moitié de chemin vers l'autre. De tendre une main.
Si Henri veut trouver la paix, il devra faire des pas en direction de son fils. S'il reconnait ses erreurs et ose le dire, tout en allégeant sa conscience, il entr'ouvrira peut-être une porte. S'il peut aussi entendre ce que son fils a accumulé de ressentiment, si les non-dits parviennent à être exprimés, alors ils pourront probablement se remettre sur un chemin de paix. Sinon ils verront la suite de leur existence empoisonnée par des incompréhensions, aussi enfouies soient-elles, jusqu'à ce qu'ils crèvent avec ce poids comme ultime compagnon de route. La mort comme seule délivrance...
Edit du 12 décembre : lire aussi les intéressants commentaires qui suivent. Ils précisent et amendent ce texte avec pertinence.
08 décembre 2007
De la patience relationnelle
L'interaction relationnelle est devenue un sujet de grand intérêt pour moi. Je ne cesse d'en explorer les contours et régulièrement les réflexions des autres nourrissent les miennes. Voici ma dernière récolte :
« Le jour où j'ai quitté la maison pour ma propre survie, je l'ai détruit, je le sais. Il en est même mort. A petit feu. Mais je n'avais pas le choix. »
Il était une fois
« Avant de se replier sur un temps d'hibernation, ne pas oublier de vérifier (...) qu'il n'y a pas dans notre entourage des proches pour lesquels notre présence à la vie est importante, voire essentielle. »
Fabeli, chez Alainx
J'ai trouvé intéressante cette opposition entre deux postures relationnelles. Dans le premier cas il est parlé de survie, d'actes définitifs, en sachant les conséquence lourdes (éventuellement "mortelles", au sens psychique) que cela peut avoir sur un autre. Le "pas le choix" indique que le choix fait est celui de se préserver, quelles qu'en puissent être les conséquences. Une prise de distance pour ne pas aller jusqu'au sacrifice. Un choix vital.
Dans la seconde posture apparaît un réel souci de l'autre, de ses besoins essentiels, lorsque mon besoin d'une distance temporaire est nécessaire. Il n'est pas là question de survie, ce qui laisse supposer qu'il reste encore une marge de manoeuvre.
C'est bien cette marge qui différencie les deux situations. Dans le second cas les choses sont encore négociables, la rupture unilatérale n'est pas imposée.
À chaque fois que je suis confronté à ce genre de réflexions, je m'interroge de nouveau : comment peut-on en arriver à ne plus pouvoir être en relation ? Qu'est-ce qui a fait que les besoins de l'un deviennent inacceptables pour l'autre ? Et inversement, jusqu'où doit-on tenir compte des besoins de l'autre ?
Le mot "survie" me semble vraiment éloquent. Se mettre à distance, partir, quitter la relation, c'est bien "se sauver". Un choix vital où l'autre passe au second plan. Et tant pis si cet autre se noie, chacun sauve sa peau comme il peut.
Ces questions m'interpellent, parce qu'elles vont à l'encontre de ma conception idéale des relations humaines. Si j'ai maintenant bien admis que chacun était le mieux placé pour prendre soin de soi, je considère qu'il devrait toujours demeurer cette marge qui permet de tenir aussi compte d'autrui. C'est à dire que le repli, l'hibernation, la distance, n'aient pas lieu trop tardivement, afin d'éviter le définitif, donc la mort de quelque chose. Or il me semble constater que pour pas mal de gens cette marge n'existe pas vraiment. C'est tout d'un coup que c'est devenu trop, avec réaction en proportion.
On peut supposer qu'une plus grande vigilance relationnelle, une meilleure connaissance de soi et de nos limites, une plus grande attention portée à l'autre, pourraient éviter de sacrifier l'un ou l'autre. Je pense qu'il y a toujours des signes avant-coureurs. Le trop n'étant qu'une accumulation de choses supportées difficilement... D'où l'importance d'une verbalisation, et d'un positionnement clair : dire ce qui me déplaît. Que l'autre sache bien à chaque fois qu'il empiète sur mes limites vitales et que je les défends.
Mais ce positionnement clair n'est-il pas la chose la plus difficile qui soit, en matière relationnelle ? Se dire, déjà, n'est pas la chose la plus évidente. Mais en plus il ne suffit pas de dire : encore faut-il que ce soit compris suffisamment précisément, entendu, et surtout accepté. Or les limites de l'autre, qu'il m'impose en étant lui-même, restreignent la liberté à laquelle j'aspire. L'autre me montre sa réalité, toujours différente de mes souhaits, mes désirs, mes idéaux. Ta réalité et la mienne, différentes, peuvent-elles se conjuguer en une réalité commune ? Être en relation c'est faire appel à l'acceptation des différences, tellement enrichissantes pour l'ouverture mutuelle des l'esprits. Enrichissantes, parce qu'obligeant à la remise en question permanente de ce que je pense et qui me constitue.
C'est évidemment la communication qui lubrifie les inévitables frottements interpersonnels. Tant qu'elle se maintient la relation peut évoluer pour le bénéfice de chacun.
Mais la prise de distance, qui marque un refus de poursuivre tel quel, et surtout si elle tend vers quelque chose de radical, supprime du même coup le lubrifiant relationnel. Les différences ne parviennent plus à coopérer. Pis, elle tendent à se radicaliser. L'autre est perçu comme menaçant pour mon équilibre vital, et les avancées qui avaient été possibles ensemble semblent soudain avoir outrepassé mes limites. En fait, c'est comme si on avait forcé la machine.
C'est là que je crois que la patience relationnelle, le "laisser le temps au temps", est un des éléments essentiels pour éviter de "tuer" quelque chose en l'autre, en soi, et finalement dans le lien humain. Car toute relation coupée est un échec dans ce qui nous relie à l'altérité. Même si on s'en remet (plus ou moins bien), il restera la trace d'une blessure. Une cassure de confiance viscérale, une perte de naïveté qui se traduira au mieux par une prudence, voire une méfiance, ou carrément un rejet vis à vis du type de relation incriminée. On le voit souvent systématisé dans les relations hommes-femmes, après ce genre de déceptions destructrices de soi. On en arrive aux généralités sur "les hommes sont tous des...", "les femmes des...", ou "l'amour c'est toujours..."
Ainsi une rupture relationnelle n'est pas qu'une séparation d'avec l'autre, mais aussi d'avec soi : rêves, aspirations, idéaux, désirs. En "tuant" (par le rejet, la haine) l'autre en qui on avait cru, on tue aussi une part de soi. Une part essentielle qui touche à la confiance en soi, l'estime de soi, mais aussi la confiance en des valeurs humaines. Et cela d'autant plus qu'on avait placé sur l'autre des espoirs élevés, plus ou moins consciemment. L'amour étant évidemment le plus fort investissement, que ce soit dans les liens familiaux ou les alliances amoureuses, a fortiori dans les couples au long cours. C'est pareil pour les grandes amitiés.
Pour ma part, confronté à la prise de distance de relations fortes, tant en position d'acteur agissant que subissant, je me suis rendu compte que ma patience est probablement assez grande. Je vois cela comme une chance qui m'a permis de ne pas sombrer dans trop d'amertume lorsque j'ai subi l'éloignement, ni de laisser tomber les personnes vis à vis de qui c'est moi qui ai installé une distance. Parce que je considère qu'un lien est sacré, je crois les avoir toujours maintenus "au chaud", m'abstenant de toute froideur, même quand je me mets à mon tour à distance pour me préserver. J'ai toujours réagi en gardant cette marge qui permet que rien ne soit définitif, porte ouverte, fil du lien maintenu. Avec moi le dialogue est toujours possible, et souhaité comme source de connaissance, de compréhension, et d'enrichissement par les différences. Quelle que soit l'évolution d'une relation, je crois qu'elle peut continuer à apporter à ceux qui choisissent de ne pas radicaliser la rupture. Je considère qu'on a bien davantage à apprendre et comprendre dans l'observation des différences qui "éloignent" (en fait : remettent à la distance optimale) que dans les similitudes qui ont rapproché.
Encore faut-il que le fil ne soit pas coupé. Ce qui implique d'avoir gardé suffisamment de marge de patience réciproque pour trouver ensemble à quelle distance se situer pour l'équilibre de chacun. Sans que personne ne soit sacrifié. Cela implique aussi que soit entièrement accepté le besoin d'éloignement de l'autre. C'est une autre forme de patience, et même de confiance, qui vient titiller la peur de l'abandon, donc celle de la solitude. Mais là s'ouvre un autre chapitre...
Tout cela étant une réflexion intellectuelle, condition sine qua non, mais insuffisante, pour le vivre avec les tripes dans le feu de l'action.
