12 novembre 2009
La vie est une pute...
Il y a quelques jours nous devions décider, avec mes collègues, du renouvellement du contrat de travail de Dany. Tête brûlée ayant déjà goûté aux plaisirs de l'incarcération, Dany, 23 ans, est actuellement en semi-liberté. Équipé d'un "bracelet" de surveillance il est astreint à rester chez lui en dehors de ses horaires de travail. Cette alternative à l'incarcération est censée lui donner une chance de s'en sortir. Mais Dany semble avoir un peu trop compté sur la chance et l'argent facile puisqu'il doit passer une nouvelle fois en jugement dans quelques semaines pour « attaque à main armée » - avec arme factice - d'un tout petit commerce . Qu'il ait ou non un contrat de travail, signe d'une volonté de réinsertion, peut influer sur son retour en prison.
Ces considérations judiciaire n'ont, théoriquement, rien à voir avec le travail et seule l'implication professionnelle de Dany devrait entrer en considération. Oui mais voila... son implication à longtemps laissé à désirer, alliée à une forte contestation, de l'absentéisme, beaucoup de bavardages qui perturbent le travail en équipe. C'est notre rôle que de tenir compte de ce genre de difficultés, quand on travaille avec des personnes en insertion par le travail, mais le nôtre aussi de maintenir un cadre et des limites, absolument nécessaires. Plusieurs fois mis en garde Dany a fait des efforts, puis à pris l'engagement écrit d'être présent chaque jour et de s'impliquer davantage. C'était la condition de son renouvellement, avec l'idée de lui donner sa chance. Une fois la décision prise, fort de cette assurance de rester, Dany s'est octroyé deux jours d'absence pourtant clairement refusés par l'équipe d'encadrement parce que, tout simplement, Dany n'avait pas envie de faire un travail qui lui déplaisait.
Cette entorse manifeste aux engagements qu'il avait pris nous fit craindre que Dany s'autorise un comportement des plus libres pour les six mois à venir, durée de son nouveau contrat. Or ce n'est pas acceptable, tant pour l'exécution du travail, l'exemple donné aux autres, et le respect de limites qui ne peuvent être bafouées sans conséquence. Il a donc été décidé de remettre en question le renouvellement de contrat. En a découlé une longue discussion au sein de l'équipe d'encadrement.
Situation délicate puisque nous savions que de notre décision dépendait peut-être le retour en prison de Dany. Partisans du respect des limites et adeptes d'une nouvelle "dernière chance" ont échangé leurs points de vue. Manque de chance pour Dany : certains de mes collègues connaissaient la commerçante, âgée, qu'il avait "braquée" et réagissaient avec une partialité émotionnelle revendiquée. Le débat a été difficile et je me sentais assez mal à l'aise d'avoir un rôle qui s'assimilait à celui de juges, ce qui n'aurait pas dû être le cas.
Finalement au nom du respect des limites, qui est effectivement une des pierres angulaires pour "tenir" et soutenir un public en difficulté, souvent en manque de repères, il a été décidé que le non respect des engagements de Dany justifiait que son renouvellement soit annulé. Pour ma part j'étais très mitigé.
Le hasard des présences a fait que ce soit au partisan de l'ultime dernière chance et à moi-même de lui annoncer qu'il n'en bénéficierait pas. Malaise d'être les porte-paroles d'une décision collégiale qui n'avait pas nos faveurs...
Dany a écouté la sentence, d'abord imperturbablement, semblant acquiescer en hochant la tête. Il reconnaissait sa faute, mais n'en avait pas imaginé les conséquences. Puis il a laissé sortir son amertume : il avait fait des efforts et considérait qu'ils n'étaient pas reconnus. Il argumenta alors que d'avoir tenté de travailler n'avait servi à rien si c'était pour être ainsi jeté et qu'il n'avait qu'à retourner dans les trafics divers qui lui rapportaient « 200 euros par jour » auparavant. Je lui rappelai que les mises en gardes avaient été nombreuses, que nous avions souvent discuté avec lui et écouté sa façon de voir. Il se plaça alors en victime persécutée, imaginant que nous avions fait exprès de trouver un prétexte pour le rejeter et le renvoyer à son statut d'exclu. Sa haine de la société explosa en une phrase, visiblement bien rôdée : « la vie est une pute et il faut la baiser chaque matin ! ». J'ai tenté de lui rappeller que c'était bien lui qui avait transgressé ses engagements, comme il avait transgressé les lois, et qu'il était donc responsable de ce qui lui arrivait, mais Dany déjà se levait, visiblement dégoûté de la vie...
Avec mon collègue nous nous sommes regardés, encore plus mal à l'aise qu'en entrant. Visiblement Dany ne se rend pas compte de l'importance du respect de règles de vie en commun, applicables dans le cadre du travail. Mais surtout Dany nous a montré son mal-être, son sentiment que la vie ne l'épargne pas et que la société ne cesse de lui appuyer sur la tête alors qu'il fait des efforts...
Ébranlés, nous nous sommes ouverts à nos collègues de notre doute : fallait-il vraiment prendre le risque de renvoyer Dany vers la prison ? Ne pouvions nous pas lui offrir encore une chance ? Au moins celle de ne pas retourner vers ce vivier d'exclusion-rejet de la société qu'est la prison ? La discussion a été vive, entre ceux qui ont vu en face la détresse de Dany et ceux qui affirmaient que nous cherchions surtout à nous donner bonne conscience.
Il ne s'agissait pas de bonne conscience, mais d'humanité.
Finalement c'est ce côté qui l'a emporté et Dany restera avec nous. Au moins jusqu'à son prochain jugement. Nous aurons fait ce que nous pouvions pour lui donner, encore une fois, une chance. Il en a bien besoin...
02 juillet 2009
La vie d'ma mère !
« La vie d'ma mère, j'te jure, le pélot il était plein d'lovés et y s'est tiré une meuf que même pas tu la vois en rêve et bla bla bla... »
La route monte, sinueuse, au dessus de la vallée. Dans la fourgonette, une demi douzaine d'hommes de tous âges, se laissent mener jusqu'au chantier. Gaëtan raconte à Kevin je ne sais quelle série d'exploits...
« La vie d'ma mère, quand j'étais en gardav' mon refré il est allé voir mon daron, j'étais fou et bla bla bla... »
Le soleil darde à travers les frondaisons, éclaboussant le pare-brise d'ombres défilantes. Le regard faussement concentré sur l'asphalte je tend l'oreille, enrichissant mon vocabulaire de mots que je n'identifie que par déduction. Ne surtout pas interférer dans l'élaboration de ce phrasé, de crainte d'en faire perdre l'originale saveur...
« La vie d'ma mère, quand t'es au chtar et que les matons y t'amènent une lettre, putain comme t'es refait et bla bla bla... »
Nous arrivons. Paysage grandiose, entre ciel et montagnes. Gaëtan cesse son intarissable litanie lorsque les portes s'ouvrent sur de vastes prairies. En aval un troupeau de vaches à la robe caramel, en amont des falaises sortant d'une forêt. Au loin, tout en bas, comme vus d'avion, les villages miniaturisés, la mosaïque des haies, les rubans autoroutiers. Derrière nous, à quelques dizaine de mètres, un monastère. Notre destination. Dans ce lieu bucolique et séculaire règne le silence propice au recueillement à l'écart du monde. Belle pierres, toitures en ardoise très inclinées, arbres vénérables. Soeur Agathe vient au devant de nous, dans sa tenue de religieuse. Avec sa casquette rouge sur la tête, sa chaine en or autour du cou et ses tatouages sur le reste du corps, Gaëtan apporte sa touche particulière. Conjonction de deux modes de vie aux antipodes l'un de l'autre, mais sans aucune confrontation. Je sens que Gaëtan observe, attentif, tandis que Soeur Agathe nous accueille tous avec le sourire.
Elle nous ouvre la grande porte de bois qui mène vers le lieu de nos travaux. Je goûte au silence de ce lieu paisible, et lui en fais la remarque. « Il est important que de tels lieux existent », me dit-elle. J'acquiesce, non seulement par conviction personnelle, mais aussi en pensant à Gaëtan et ses comparses. Je ne suis pas sûr qu'il ait souvent fréquenté ce genre de lieu, lui qui parle si souvent vie urbaine, de bagarres et de prison, de vols et de violences...
Et je me demande si, ce soir, il n'a pas raconté ce qu'il a vu, avec son regard tellement expressif : « la vie d'ma mère, aujourd'hui on est allé travailler dans un endroit que même pas tu crois qu'c'est vrai et bla bla bla... »
Il est important qu'il existe de tels lieux...
19 mars 2009
À la manif'
C'est avec trois quarts d'heure d'avance que je suis arrivé sur le point de rendez-vous pour la manif', devant la gare. Il devait y avoir deux cent personnes, guère plus. Une dizaine de minutes plus tard c'était pas loin d'un millier qui étaient là. Et puis ça a enflé comme ça, de minutes en minutes. Trois, cinq, six mille personnes... Après je n'ai plus pu estimer. Il en arrivait de toute part. Leur convergence était à elle seule semblable à un cortège.
Avec un peu de retard cette marée humaine bigarrée s'est lentement mise en mouvement, comme un fluide aspiré dans l'avenue. Au loin ce qui avait semblé être la tête du cortège arborait d'immenses ballons estampillés aux couleurs des syndicats. Avec mes deux collègues, seuls représentants de notre toute petite structure, nous avons suivi le mouvement.
Au début l'étirement du cortège laissait un large espace et la progression était aisée. Dès que l'agglutinement est apparu mes deux acolytes se sont glissés sur le côté pour dépasser la masse dense. Fasciné, je regardais l'incroyable diversité des participants. Vieux militants à l'allure typique des habitués de longue date, jeunes artistes aux accoutrements pour le moins originaux, tempes grisonnantes ou coiffures rasta, cheveux courts ou colorations vertes, bleues... Un joyeux mélange qui m'a ravi.
Parvenant sur une nouvelle avenue perpendiculaire, beaucoup plus large, quelle ne fût pas ma surprise de découvrir que d'autres points de rassemblement avaient entièrement empli l'espace, plaçant la tête de cortège infiniment plus loin que ce que j'avais cru. La foule était considérable, se comptant en dizaines de milliers de personnes. Des slogans s'égosillaient dans des micros hurlants, se couvrant mutuellement à quelques dizaines de mètres d'écart. Les drapeaux et les banderolles, des plus classiques aux plus artistiques, présentaient les revendications de chaque groupe, chaque syndicat, chaque entreprise ou corporation. Voyant un groupe portant la tenue typique du service public dans lequel officie mon épouse, je l'ai cherchée du regard, à tout hasard. Elle était là, rayonnante, en tête de sa délégation, portant une partie d'une grande banderolle. Un rapide coucou, le temps de lui glisser à l'oreille que je la trouvais belle dans cette situation insolite, et je suis retourné voir mes collègues qui avaient déjà poursuivi leur avance.
Tout le long du cortège nous avons eu ce pas légèrement accéléré qui nous a permis de voir le paysage mouvant de la foule. De temps en temps je m'arrêtais pour me jucher sur un quelconque piédestal, afin d'observer cette marée qui serpentait à perte de vue. Une tape sur l'épaule m'a permis de retrouver une amie de longue date, un peu perdue de vue. Mais mes collègues filaient devant et je les ai prestement rejoins.
Postiers, défenseurs des sans-papiers, retraités floués, employés d'entreprises en difficulté, maires en écharpe tricolore, clowns et joueurs de tambour, masse innombrable des gens sans étiquette... et vieilles rangaines hors d'âge, totalement dépassées, décibêlant de haut-parleurs tonitruants. Moi, toujours réjoui au milieu de cette foule solidaire, si loin de mes préférences solitaires.
À force de dépasser des gens, nous avons fini par arriver en première ligne... puis à la dépasser. Je ne sais pas pourquoi mes deux coéquipiers ont gardé ce rythme, mais finalement ça me donnait l'occasion de voir plusieurs aspects de la manif. Devant la banderolle de tête, unissant tous les syndicats, derrière la police qui coupait la circulation automobile. Le service de sécurité des syndicats demandait de ne pas se placer devant la banderolle de tête, mais ma collègue Artémis n'admettait pas qu'on lui impose quelque chose. Finalement je suis resté à côté d'elle, filant loin devant, profitant de l'espace vide des rues pour marcher en plein milieu. Plaisir de gamins...
Arrivant devant la préfécture, point de ralliement prévu, j'ai envoyé un texto à mon plus jeune fils avec qui nous communiquions nos points de situation. Lui, parmi les étudiants, était encore à quelques kilomètres avec une bonne heure de décalage. Là où j'étais une sono ahurissante déversait les décibels assourdissants d'un olibrius qui voulait que « Sarkozy nous entende ». Énumérant chaque corporation il déclenchait une clameur bon enfant à chaque fois, comme si effectivement ce genre de cris allaient changer quelque chose à la situation sociale...
Lassés nous sommes partis. Mais bon, nous y étions, manifestant un mécontentement généralisé ! Et j'y étais aussi. C'était ma première manif...
Sans vergogne j'ai profité du déplacement à la grande ville pour user de mon pouvoir d'achat. Il venait d'être défendu par tant de gens ! Je me suis acheté un appareil photo, remplaçant l'ancien qui ne fonctionnait plus que de façon très aléatoire. La prochaine fois je pourrai photographier la manif'...
21 février 2009
Nous y sommes, et c'est maintenant.
Un peu trop occupé pour prendre le temps de cogitations plus ou moins judicieuses, j'en profite pour faire passer des infos qui me semblent importantes.
« (...) On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. Certes. Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie. « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. (...) » Extrait du texte "Nous y sommes" de Fred Vargas, |
Je ne peux qu'encourager les lecteurs à lire et diffuser l'intégralité de ce texte décapant, bien qu'il circule sur le net depuis quelques mois. La prise de conscience dont il est question est aussi difficile qu'indispensable. Prioritaire, elle devrait être rappelée sans cesse jusqu'à une mise en action réelle. Mais, ô ironie, comme le signale Jean-Pierre Dupuy :« Nous ne croyons pas ce que nous savons »
Pour ceux qui ne seraient pas convaincus de cette urgence et des risques qui planent sur notre planète, mais resteraient néanmoins désireux d'en savoir plus (sans que ce soit trop abscons), je les invite à aller faire un tour sur le très éloquent site Manicore. Jean Marc Jancovici, son auteur, chiffre et argumente ce qu'il avance avec quelque compétence, ce qui change un peu du simplicisme ambiant. Voir aussi la présentation de son dernier ouvrage, "C'est maintenant ! 3ans pour sauver le monde" sur Alternatives économiques
Sur ces réjouissantes perspectives, je vous souhaite une bonne soirée...
25 janvier 2009
Émotion et réflexion
Ce matin je me suis réveillé en écoutant la radio. Il y était question de rapports de force. Du pouvoir des images d'une désolation face à la force de l'armée qui la répand. Il était question de ce conflit interminable qui reste en bruit de fond depuis que je suis en âge de comprendre. Une guerre sans cesse réactualisée avec l'idée de laquelle j'ai toujours vécu. J'y suis... habitué. Je pourrais presque dire insensibilisé.
Je n'ai vu aucune image de cette énième récidive, dont j'entends cependant filtrer la violence. Je n'ai rien lu à ce sujet, sauf quelques chiffres choc. Pourtant j'écoute les infos radio, mais il semble que je mets un filtre lorsqu'il en est question, comme je le fais pour tant d'horreurs qui dépassent ma capacité à les entendre. Je me protège de ce qui dépasse mon entendement. Je m'y ferme. Parce que ça ne sert à rien de me laisser envahir par quelque chose auquel je ne peux strictement rien.
Parfois en écrivant mes petites chroniques bloguiennes je me dis que je suis en complet décalage avec ce qui se passe dans le monde. C'en est presque indécent. En même temps... que pourrais-je bien en dire, et pourquoi faire ? Ne me laissant pas envahir je ne ressens pas le besoin d'extérioriser. Et puis ça servirait à quoi ? Me donner bonne conscience en ayant l'impression d'agir ? Faire part de mon émotion, de mon indignation ? Et après ???
Quel est mon pouvoir de faire changer ces choses ? Absolument nul ! Alors je parle d'autres sujets, en me disant que là, au moins, j'agis de façon plus significative.
Serais-je insensible à la détresse, à la souffrance, à l'injustice, à la violence, à la mort ? Non, c'est précisément parce que j'y suis trop sensible que je m'en protège. Littéralement : ça me dépasse ! J'entre trop vite en résonnance avec la détresse, je suis trop compassionnel, trop touché... alors je préfère me fermer les yeux et les oreilles. Je préfère laisser le temps amortir le choc, notamment l'émotionnel quand il pourrait me percuter en direct. C'est une façon de prendre soin de moi que de me tenir à l'écart de toute cette violence que les médias nous assènent et que "nous" regardons avec une complaisance malsaine. Drôle de jouissance que de regarder le spectacle du malheur des autres...
J'ai quand même regardé les images de la tempête qui a sévi hier dans le sud-ouest (en ayant une pensée pour quelques blogueuses qui vivent dans cette région...). Je le fais souvent lorsqu'il y a une catastrophe naturelle. Ce genre d'images me fascine, parce ce qu'elles ont un rapport direct avec la puissance des éléments et montrent notre impuissance d'humains. Notre petitesse, notre insignifiance sur cette terre. Et puis personne n'est "responsable", il n'y a pas à prendre parti, à justifier l'injustifiable. La nature c'est simple à comprendre : c'est ! Aucune manif n'empêchera jamais aux éléments de se déchaîner.
En revanche je n'aime pas voir le côté émotionnel de la chose : les personnes qui ont tout perdu, exprimant leur détresse et leur sidération. Ce n'est pas ça qui m'intéresse. Je trouve ce regard malsain quand on a été épargné. Je sais aussi que les images ne sont qu'une piètre représentation de ce que vivent les gens dans de telles situations. Ayant été confronté à une catastrophe naturelle il y a quelques années, dans mon village, je me souviens à quel point les images qu'en donnaient les médias étaient incapables de rendre en quelques minutes ce que vivaient et ressentaient les habitants au quotidien. Même si notre vallée à fait la une des médias, l'info n'avait guère de représentativité du réel.
C'est aussi ce que je me dis par rapport aux guerres et autres actes d'hyperviolence : l'horreur qui y est montrée n'est qu'un agitateur émotionnel stérile, vite zappé, vite oublié, au profit d'une autre surenchère émotionnelle. Seul le temps, l'approfondissement, peuvent éventuellement faire changer les choses. Après que l'émotion brute se soit atténuée en laissant la place à la réflexion et au discernement. A l'analyse des faits et des solutions qui peuvent y être apportées.
Émotion et réflexion se nuisent quand elles sont simultanées.
Quartier pauvre dans la ville de Panama...
... juste en face de la ville riche et moderne
29 août 2008
Le cèdre et l'impermanence
Hier, à l'ombre d'un cèdre, je prenais mon casse-croûte avec les personnes en insertion dont j'ai la charge. Avec l'une d'entre elles, ex-routarde plutôt érudite, tout juste revenue de la récente visite du Dalaï Lama en France, nous dévisions allègrement du concept d'impermanence. Ah oui, il arrive que nos discussions volent haut ! Mais c'est assez rare, je dois bien le reconnaître...
Impermanence, donc, qui dit, en schématisant outrancièrement, que rien n'est acquis et que seul le moment présent compte. Cela conduit à ne rien vouloir posséder, savoir se détacher de tout, etc... Une philosophie de vie qui est bien dans mes idées du moment. Quoique que je me demande si poussée au bout, elle ne conduirait pas vers un isolement tant son ascétisme peut décourager la plupart.
Mais là n'est pas mon propos.
Nous parlions d'impermanence parce que cèdre sous lequel nous nous reposions faisait l'admiration des gestionnaires et visiteurs du parc dans lequel il se trouve. Nous l'admirions à chacune de nos interventions. Arbre d'avenir, judicieusement placé, harmonieusement développé, magnifique malgré son jeune âge [une trentaine d'années, autrement dit un jouvenceau...]. Las... son avenir aura été de courte durée. Quelques jours plus tôt la foudre l'a frappé, fendant de haut en bas son tronc, pulvérisant des éclats de bois et d'écorce à une dizaine de mètres alentour.
Nous le regardions, encore beau par en dessous et diffusant son ombre rafraîchissante, mais avec son houppier éclaté, déchiqueté, laissant voir le ciel dans la fissure béante de son tronc. Pantin désarticulé, condamné à être rapidement abattu.
Voila, c'est ça l'impermanence : ce qui est là aujourd'hui, maintenant, ne sera peut-être plus l'instant d'après. Cela conduit à vivre chaque instant pleinement puisque rien de garantit qu'il durera.
Nous ne savions pas, en échangeant ces quelques propos, à quel point ils allaient trouver une preuve encore plus marquante. Car le matin même, surpris de ne pas avoir vu arriver un de nos collègues, j'avais risqué une supposition hasardeuse en entendant à la radio que, dans son village, avait eu lieu une fusillade après un cambriolage. Non... son absence ne pouvait être qu'une coïncidence hasardeuse... Bien sûr. Ben non, allons... ça ne pouvait pas avoir de lien...
Et bien si ! C'est bien chez lui qu'à eu lieu le drame. Le pauvre gars, rentré tranquillement chez lui la veille, après avoir passé la journée avec la petite équipe que j'encadrais, à terminé sa journée avec deux balles dans le corps. Il est à l'hôpital « dans un état critique », selon la presse. Son père est mort. Nous l'avons appris ce matin et j'en ai été perturbé toute la journée.
C'est un gars vraiment gentil, attentif, efficace, souriant, plutôt discret. Je me dis maintenant que je n'ai pas beaucoup parlé avec lui, ce jour-là, reportant de jour en jour le moment où je pourrais l'approcher de façon un peu plus personnelle...
Oui, tout peut basculer d'un instant à l'autre. Toujours garder ça à l'esprit. Toujours.
25 février 2008
Pauvre con !
Difficile d'échapper au dernier débordement verbal de notre vibrionnant président au Salon de l'agriculture. Il serre des mains, s'approche d'un homme, et celui-ci lui dit « ah non, touche moi pas ! ». Sakozy lui rétorque « alors casse-toi ! ». « ... tu vas me salir », poursuit le premier. « Casse toi, pauvre con ! » terminerait le président [le son, inaudible, est sous-titré] en se tournant vers d'autres mains. Bel exemple de rejet mutuel duquel le président ne sort pas grandi. La vidéo crée un petit scandale. Moi, elle ne me choque pas. Je ne suis pas surpris par cet énième débordement d'un homme manifestement impulsif, prêt à en découdre avec quiconque se place sur son chemin. On l'a déjà vu prêt à se battre avec un marin-pêcheur, partir à l'abordage de journalistes sur leur barque, sans oublier le célèbre coup de Karcher. Le moins que l'on puisse dire est que sa capacité au dialogue courtois est assez fruste.
On lui reproche donc, à juste titre, de ne pas "tenir sa place" et de ternir l'image de la fonction présidentielle. Il est certain qu'il la repeint à sa guise... Mais qu'attendait-on de lui ? Qu'il change, alors qu'il se montre ainsi depuis bien avant son investiture au poste de candidat ? Comment peut-on encore être surpris par cet homme, qui reste fidèle à ce qu'il a toujours été ? Il est arrogant, démésurément ambitieux, dit ce qu'il pense sans prendre de gants. Il a été élu pour ça, il me semble... Cette façon d'être plaît à suffisamment de gens pour qu'ils l'aient mis à la tête de l'état. Tout ce que j'espère, c'est que ce qu'il nous inflige fasse un peu réfléchir à l'avenir...
Maintenant, après avoir vu sa part de responsabilité, regardons un peu la notre, outre le fait de l'avoir élu. Ce qui me surprend, voire me dérange, c'est cette attention constante que les médias lui portent, traquant le moindre dérapage pour le mettre en exergue. Certes, c'est leur rôle, mais ne contribuent-ils pas largement à ce qu'il entendent dénoncer ? À l'ère de la surinformation en temps réel, notamment via internet, il y a de quoi se poser la question.
Ce qui me chiffonne, c'est aussi la façon dont, assez unanimement, cet homme est conspué. Je ne m'inquiète pas pour lui, je suppose qu'il a le cuir épais. Mais quand même, à force de se foutre de sa gueule sans retenue, allant jusqu'à se moquer de son physique, n'atteint-on pas aussi, derrière l'homme, la fonction présidentielle ? Le type qui se trouve dans la foule (pour regarder l'animal de foire en représentation ?), et ne veut pas être touché par le chef de l'état pour ne pas être « sali », qui le tutoie, n'est-il pas aussi le produit d'une attitude collective qui manque singulièrement de retenue et de respect envers ladite fonction présidentielle ?
On attend d'un président qu'il se situe au dessus de ça, et qu'il garde son calme en toute circonstance, gage de sagesse et de tempérance. En bref : que l'homme s'efface derrière la fonction. Mais quand on élit collectivement un trublion arrogant et fier de l'être... et bien on a ce qu'on a voulu (ce qu'ils ont voulu...). Ce que je veux dire par là c'est que ce président est issu de notre comportement collectif, et de l'évolution d'une société dans laquelle nous avons tous notre part. Je trouve facile d'attendre systématiquement des autres (entendez, "ceux qui nous gouvernent") qu'ils endossent l'entière responsabilité de ce que nous sommes collectivement. Sarkozy est le président de la France d'aujourd'hui, et nous sommes tous co-responsables de ce qu'elle est. L'irrespect, les incivilités, la perte des repères, dont on parle tant pour les banlieues, ou à l'école, ce n'est pas Sarkozy qui l'a créé : il s'en est servi. Il contribue certes à l'entretenir, du haut de l'échelle symbolique... où nous l'avons placé. Qui est ce "nous", si ce n'est la société que nous faisons tous ?
Oui, je sais, beaucoup n'ont pas voulu de lui et se désolent de le voir persister dans la voie qu'ils redoutaient. Je partage leur avis, leur révolte, et comprends donc qu'il puisse y avoir une sorte de revanche jubilatoire à traquer ses dérapages, voire à le honnir. Fonction d'exutoire. Pour ma part, je m'attache à voir en quoi je suis "responsable" (pour quelques dizaines de millionièmes) de ce genre de dérives. Voila pourquoi je ne peux être solidaire du concert anti-sarkozien...
En revanche, les manoeuvres tendant à détourner la constitution me semblent beaucoup plus préoccupantes et appellent à une grande vigilance. C'est de ça dont il faut parler (mais c'est nettement plus compliqué...), pas des dérapages verbaux de l'auguste histrion.
Ce matin j'entendais à la radio que « De Gaulle avait taillé le costume de la fonction présidentielle à sa mesure». Il est vrai qu'il était grand... et que la société était bien différente. J'ai quelques difficultés à imaginer, sur les images noir et blanc de l'Ortf, un quidam apostropher le grand homme : « Ah non, Charlot, touche-moi pas, tu vas me salir ! »
Sur le sujet, voir aussi :
16 janvier 2008
Quand le voile viole
Coumarine raconte une anecdote vue dans le métro, autour d'une jeune fille voilée.
Je ne saurais comment décrire ce que suscite en moi la vision des femmes voilées, et plus encore des jeunes filles. C'est quelque chose de très mitigé, mais dont je ne peux dire que cela m'indiffère. Toujours, je ressens un certain... malaise.
D'un côté je comprends tout à fait cette démarche personnelle, qui s'inscrit dans des convictions religieuse dont je respecte la liberté. Je peux même ressentir une certaine admiration pour les personnes qui vivent leur foi et leur identité culturelle avec autant de détermination et d'abnégation. J'y vois du courage et de la franchise. Loin de moi l'idée de juger ces comportements dont les motivations m'échappent.
Et pourtant... il y a malaise. Je me sens profondément, viscéralement en désaccord avec cette manière d'être. Mais je ressens la même chose face à des familles de bons-cathos-bourgeois, ou les images de juifs ultra-orthodoxes, ou lorsqu'un président étasunien termine ses discours avec un "God bless America". Je le ressens d'autant plus lorsque c'est en décalage avec notre société occidentale où la liberté de pensée et de conscience me semble être devenues des acquis [ce en quoi je me trompe...].
Ce qui me dérange, c'est l'affichage explicite ou implicite d'appartenance à une des religions du livre. Quels que soient ces affichages ostentatoires, excepté chez les religieux officiels, j'y vois tous les aspects les plus négativement traditionnels de la famille patriarcale. Ils dépassent et neutralisent, à mon avis, les aspects positivement humanistes, que je connais fort bien étant issu d'un milieu catholique convaincu et pratiquant.
En fait, ce que je n'aime pas, c'est l'idée de suivre une religion, et tout spécialement une des trois monothéistes. J'y vois un "prêt-à-penser", que je ressens comme une négation de... de l'esprit humain. Afficher sur soi, dans notre société, « je pense et vis comme ma religion me dit de penser et vivre », ça me révulse. Viscéralement. Quelque chose en moi n'accepte pas cela. Pour moi la pensée s'affirme dans la remise en question, pas dans le respect des traditions.
Bon... c'est évidemment plus subtil que ça. Car je sais aussi que l'effondrement de certains repères, et notamment avec l'atténuation des images du père et de la mère comme cadre de référence, font que notre société se sent parfois flottante, avec risque de dérive vers on ne sait où... J'ai bien conscience que ma vision des religions est certainement étriquée et épidermique. Mon rejet est fort et je sens bien que je friserais l'intolérance si je ne parvenais à faire la part des choses. Mais je dois prendre sur moi : je ressens presque ces rappels visuels de la religion comme une violence faite à ma conscience. Cela m'agresse.
Je devrais me demander ce qui est touché en moi, ce qui m'inquiète...
Je dois avouer que je ressens quelque chose de similaire face à d'autres forme de "prêt à penser" : médias, consumérisme et société mercantile...
06 janvier 2008
Le divorce n'est pas écologique !
« Pourrons nous, dans un monde qui déciderait d’éviter un changement climatique majeur, conserver des jeux olympiques avec des millions de touristes aéroportés, la semaine des 35 heures qui nécessite de faire fonctionner des machines à notre place, un système de soins qui mobilise directement ou indirectement 10% des paires de bras du pays, le divorce (qui nécessite de doubler les surfaces chauffées après séparation et induit des déplacements pour les visites des enfants !), des plats tout prêts (qui nécessitent des industries agroalimentaires, la fabrication d’emballages à jeter, etc), un ordinateur pour tous (fabriquer un ordinateur à écran plat nécessite l’équivalent de 350 kg de pétrole), et tout ce que nous avons vu fleurir en quelques décennies ? »
Extrait du texte de présentation des Entretiens de Combloux, à destination d'un public de choix : les « journalistes "leaders" » et autres responsables de rédaction. Espérons qu'il en ressortira quelque chose...
28 septembre 2007
Un peu de sérieux
Vous avez entendu parler des biocarburants ? Si comme moi vous vous laisseriez facilement endormir par des discours lénifiants au sujet de cette pseudo-solution qui pourrait agir sur le double problème de l'épuisement des réserves de pétrole et du réchauffement climatique, je vous conseille de vous mettre en bouche avec ce qui suit. C'est encore plus édifiant de suivre les liens, qui argumentent et explicitent en détail la supercherie...
« Les carburants végétaux ne sont pas bios: ils sont issus de plantes cultivées avec toute l'artillerie lourde des intrants de l'agro-chimie et des pesticides. Les termes "biodiesel" , "bioéthanol" et "biocarburants" sont passés en un temps record dans le langage commun, suite à un énorme matraquage publicitaire et médiatique. Ces carburants végétaux sont obtenus grâce à des processus d'extraction industrielle très complexes. Le terme "bio" signifie "vie". On voit difficilement ce qui permettrait à ces carburants végétaux de mériter le préfixe bio. (...) Les carburants végétaux ne sont pas verts, ils seraient même plutôt rouges, de la couleur du sang. Ils vont accroître l'immense tragédie de la sous-nutrition, de la mort de faim, de la misère sociale, du déplacement des populations, de la déforestation, de l'érosion des sols, de la désertification, de la pénurie en eau, etc. »
Extrait de "Mettez du sang dans votre moteur !", par Dominique Guillet
« L’expansion fulgurante des biocarburants est une tragédie planétaire. Elle conduit en premier lieu à la stérilisation de millions d’hectares de terres agricoles et à l’aggravation tragique de la faim. Pour faire rouler des bagnoles. (...) Elle conduit également à la destruction de ce qui reste de forêts tropicales. En Indonésie, le palmier à huile menace tout à la fois l’homme, l’orang-outan et l’éléphant d’Asie, ridiculisant tous les grands discours sur la biodiversité. En Afrique, le bassin du Congo est attaqué. Au Brésil et en Amérique latine, on plante de la canne à sucre ou du soja partout. Pour remplir les réservoirs au détriment de la forêt et du cerrado, pourtant des écosystèmes uniques. Les biocarburants sont des armes de guerre et de mort. (...) Car les biocarburants, comme je le montre, et malgré de rares études manipulées par lobby, ont un bilan écologique désastreux, qui aggravera l'effet de serre, quoi qu’en dise la propagande. »
Extrait de "La faim, la bagnole, le blé et nous", par Fabrice Nicolino



