Alter et ego (Carnet)

Itinéraire d'une ouverture à soi et vers autrui

05 février 2007

Libres propos sur le sens de la vie

Après avoir longuement rapporté les propos d'un philosophe, je vais essayer de décrire ce qu'a éveillé en moi sa pensée. Il ne m'est pas très facile d'évoquer ce genre de sujets sensibles qui peut amener à des jugements à l'emporte-pièces (verbalisés ou muets) mais je me lance. Toujours avec l'idée que le partage de pensées peut aider chacun à avancer sur son propre chemin de réflexion. A lire donc comme un témoignage de celui qui croit quelque chose et l'expose, et non comme une vérité de celui qui croit savoir...


Le premier point de divergence avec Comte-Sponville, c'est que je ne le suis pas dans son affirmation que « l'espérance rend malheureux ». Si je conçois bien que l'espoir puisse parfois trahir une inquiétude, donc une souffrance (ce dont j'ai amplement fait l'expérience), en revanche je ferais une nuance avec l'espérance. Dans mon acception personnelle des deux termes, l'espoir est une attente [Larousse > "état d'attente confiante"], tandis que l'espérance s'ouvre vers une vision d'avenir [Larousse > "attente confiante de quelque chose"]. Le terme "confiant" ramène bien à l'idée de foi: croire que ce que l'on attend va se réaliser.
Il y a deux façons d'attendre: rester immobile et passif (attentiste) ou agir pour un but dont on escompte des résultats. [Étymologie de attendre > être attentif, tendre vers, guetter]. Je ne vois pas l'espérance comme une attente douloureuse, qui puisse rendre malheureux. Plutôt comme une orientation, un projet de vie qui commence et se renouvelle à chaque instant. Bien que l'espérance me pousse à agir en vue d'un avenir souhaité, c'est au présent que je la vis.

Je cherche, et trouve, sur mon parcours de vie une espérance éclairée qui m'inspire, m'aspire, me porte et oriente mes agissements. Elle me guide et donne un sens à la vie. A ma vie.


La seconde différence avec Comte-Sponville, c'est que je ne suis pas athée. Ni croyant d'ailleurs. Surtout pas croyant en un Dieu tel que nous le présentent les religions du Livre. Si "quelque chose" existe, je ne perçois pas du tout cela tel que c'est décrit. En même temps, puisque je crois que la vie à un sens, je ne saurais affirmer qu'il n'y a rien. Un sens, c'est quelque chose. Ne pouvant trancher, je me situe donc dans l'agnosticisme, bien conscient des limites de cette posture indéterminée. Mais bon... pourquoi me déterminer ? J'ai bien le temps de voir ce que la vie va m'enseigner. J'ai l'impression qu'aussi longtemps que je resterai ouvert je pourrais évoluer librement.
Ne croyant ni en Dieu ni en un rien qui ferait que la vie n'aurait aucun sens, j'ai pourtant besoin de savoir où aller... Je vais donc dans une certaine direction, que j'estime être "le bon sens de la vie". J'oriente mes choix et mes actes en fonction de ce sens. Je crois que c'est le sens de l'humanité. J'y vois un sens lié à l'amour de charité, l'altruisme, l'humanisme, avec tout le dépassement de soi que ça peut impliquer. Pour reprendre la phrase rapportée par Comte-Sponville, je suis tenté de dire que je fais le choix de « l'amour plutôt que rien ». Ou l'amour plutôt que la haine.

Pour toutes sortes de raisons, peut-être issues de ma culture, je me sens mieux dans l'amour que dans la haine. Et c'est cela mon guide: je me sens mieux en aimant qu'en haïssant. En accueillant qu'en rejetant. Je me sens mieux à ma place en communion d'amour qu'en communion de haine. L'amour rend heureux, construit quelque chose, donne le sourire, tandis que la haine fait sa grimace hideuse et détruit. L'amour réunit et apporte la paix, la haine sépare et engendre la guerre. Selon moi l'un va dans le bon sens, l'autre dans le mauvais sens. Et cela parce que je le ressens en moi de l'intérieur. L'amour se vit au présent, apporte le bonheur, la béatitude, la félicité, la plénitude de l'instant. Expérience partagée universellement, même si éphémèrement.

L'amour humain est mon espérance, ma lumière, mon guide. Hum... je n'irai pas au delà dans mon lyrisme, par crainte d'une ressemblance difficilement supportable avec un discours religieux... Dommage que l'église ait accaparé ce discours en le plaquant sur un déisme anthropomorphique culpabilisant. L'église à fait beaucoup de mal au Dieu qu'elle prétend honorer...

Les chrétiens disent que Dieu est amour. Alors s'il est amour, ils ne font qu'un. Dieu est un concept, et n'existe pas en tant que tel, seul l'amour existe, se vit, se ressent, se partage.


C'est quoi Dieu ?
Petit détour du côté de l'étymologie. La racine est indo-européenne: *dei- signifie briller, qui a servi à désigner a) le ciel lumineux considéré comme divinité, les êtres célestes, par opposition aux hommes, terrestres par nature. b) la lumière du jour, et le jour.

Dieu = lumière.

Les grecs ont utilisé le mot théos (qui à donné Zeus), signifiant "esprit". En dérive le mot enthousiaste, "être inspiré par la divinité", et le mot apothéose, "divinisation".
Les romains ont forgé "ju-pater" (Jupiter), soit "dieu-père", et plus précisément "jour-père". En a dérivé Jovis, qui a donné joie. Les chrétiens n'ont donc rien inventé...

Pourquoi les hommes ont-ils eu besoin d'incarner cette "lumière" en des personnages ? Pourquoi ont-ils inventé ces causes extérieures alors que c'est un ressenti intérieur qui donne le sens du "bon" et du "mauvais" ? Je ne me lancerai pas dans cette analyse, je n'en ai pas les compétences, mais j'y vois une façon habile et toujours en usage de se déresponsabiliser. « C'est pas ma faute, c'est celle de l'autre, ou celle des dieux ». Homme victime, homme immobile dans sa médiocrité. Je le connais bien celui là...

Ce dieu externe à moi-même ne me convient pas. Si lumière il y a, elle n'est pas en dehors de moi. Et pareillement pour la noirceur. Ce n'est pas une voix extérieure qui peut me dire quel est le sens de la vie, ou de ma vie. Quoique... Ce sens il m'apparaît jour après jour, par des expériences personnelles. Quoique... une expérience mystique éclairante ne soit pas dénuée d'effet puissants...
Il m'apparaît aussi dans le partage avec autrui : le sens que chacun donne à sa vie, par le ressenti que j'en ai, m'aide à trouver le mien. Ma lumière est en moi, mais aussi dans ce qui émane de la lumière des autres. Et l'amour, c'est partager, donner, recevoir cette lumière. La haine, c'est laisser notre noirceur profonde se développer et s'étaler. La haine, ou rejet de l'autre, est plus facile que l'amour. Pas surprenant qu'elle prolifère si aisément...

Le sens de ma vie est dans un partage, qui, selon moi, contribue à faire "avancer" l'humanité. Je considère que ma part d'humain, mon rôle sur cette terre, c'est de contribuer à ce que l'homme devienne plus lumineux en lui-même. Et pour cela, je dois commencer par faire la lumière en moi, qui suis empli d'obscurité. Plus je serai lucide avec moi-même, et moins je transmettrai mon obscurité, mon obscurantisme, ma noirceur. L'éveil de mon esprit ne peut qu'apporter un bénéfice (certes infime...) à l'humanité, et notamment par ce que je transmettrai à mes enfants, eux-même garants de leur descendance.

Est-ce que je penserais ainsi si je n'avais pas reçu une éducation de culture chrétienne ? Je ne sais pas... Mais il est certain que les religions n'apportent pas que de l'inutile.

Est-ce que tout cela à un sens dans la marche de l'univers, sur ce grain de poussière qu'est la terre, qui elle-même n'existe que pour un instant dans l'éternité ? Je reconnais que mon agnosticisme n'apporte aucune réponse. Ce que je sais c'est que durant cette étincelle de vie apparue dans l'immensité infinie du vide intersidéral vivent des humains, pour un temps qui leur paraît long, et que cette vie est tout ce qu'ils possèdent. Je sais aussi que ces humains cherchent toute leur vie cette "lumière" qui leur apporterait la paix intérieure et la sérénité. Je sais enfin que l'amour est la chose la plus douce qui soit pour moi, tandis que la haine me blesse.

Voila, tout cela ça n'a aucun sens à l'échelle de l'univers, mais c'est tout le sens de la vie de l'humain. Et voila pourquoi je ne suis pas athée, mais plein d'espérance. Et ce, quelle que soit la face sombre du monde, désespérante d'une noirceur contaminante que j'évite de trop regarder.

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04 février 2007

Athéisme, religion, et spiritualité (3)

Suite et fin de mon compte-rendu. L'idée de le mettre en ligne sur une aussi grande longueur est peut-être un peu saugrenue, d'autant plus que ce sujet peut faire fuir dès les premières lignes. Je sais qu'il existe des allergies tenaces à certains mots... Néanmoins il me semble qu'il y a matière à réflexion, même si mes notes n'ont pas la cohésion d'un texte lié et abouti.


La dimension mystique de la spiritualité sans Dieu, d'après Comte-Sponville, se joue dans le rapport à l'infini, l'absolu, l'éternité. Pour lui on peut être mystique sans Dieu. Là où Spinoza parle d'un mysticisme sans mystère, Comte-Sponville rétorque: « N'ayons pas peur du mystère ». L'être est mystérieux, le monde est mystérieux. Il y a un rapport fini à l'infini, un rapport temporel à l'éternité, un rapport relatif à l'absolu. La spiritualité les appréhende non pas avec des mots, mais avec des silences. Avec des expériences révélatrices, dites mystiques. Ces expériences, que la psychologie appelle "états modifiés de conscience", font qu'un basculement se produit: ce n'est plus comme avant. On a une lucidité nouvelle. A ces moments-là on se sent davantage proche du vrai sens de la vie. On voit le vrai en face à face.

Voir le vrai en face à face, c'est connaître la suspension. Suspension du déjà connu, du déjà pensé, du déjà vu, de la banalité de tout. Considérer que le monde est là semble être une évidence. Une banalité. Mais est-ce vraiment le cas ? N'est-ce pas le fait que le monde soit là qui est mystérieux ? Pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ? C'est la question de l'être qui se pose, la seule question qui demeure. Pourquoi c'est ? On peut chercher toutes les explications, vouloir remonter d'un niveau à chaque fois, on ne fera que transférer la question de l'être. Pourquoi la vie ? Pourquoi le big bang ? Pourquoi Dieu ? Pourquoi quelque chose plutôt que rien ?

L'être est inexplicable, donc foncièrement mystérieux. On est au coeur du mystère. L'être est à la fois évident et mystérieux.

Face à ces questions sans réponse, Comte-Sponville énumère quelques suspensions à mettre en oeuvre pour s'approcher de la plénitude, de la sérénité, de l'éternité, de la paix intérieure. Suspendre le manque, qui nous fait vouloir davantage d'argent, de plaisir, d'amour... Or la plénitude c'est ne manquer de rien. Non pas en possédant davantage, mais parce que la question ne se pose plus. Mettre entre parenthèse le logos, c'est à dire faire silence en soi : ne pas chercher à comprendre ni expliquer. Suspendre la séparation entre soi et soi, entre soi et l'autre. Être relié. Suspendre le temps. Vivre seulement le présent. Le présent qui reste présent, c'est l'éternité. N'avoir peur de rien, c'est la sérénité. Suspendre les jugements de valeur face à ce qui se passe. Tout est. Dire oui à tout. Suspendre les doctrines, les idéologies, les maîtres à penser, c'est accéder à l'indépendance.



Comte-Sponville considère que nous sommes déjà sauvés, mais que nous sommes aussi déjà perdus. Le salut et la perte vont ensemble. L'enfer et le paradis sont une seule et même chose: c'est le monde. Selon Spinoza « la béatitude est éternelle ». La béatitude ne commence pas un jour. Pour le boudhisme la béatitude s'appelle Nirvana, tandis qu'une vie ratée se nomme Samsara. Nagarjuna dit « Tant que tu fais une diférence entre Nirvana et Samsara, tu es dans le Samsara ». Ce qu'on peut traduire dans notre culture occidentale par «Tant que tu fais la différence entre le paradis et l'enfer, tu es en enfer ».
La spiritualité sans Dieu, c'est vivre au présent.

En résumé, Comte-Sponville opte pour une spiritualité de fidélité plutôt que la foi, l'amour plutôt que l'espérance, le présent plutôt que la résurection à venir.


André Comte-Sponville à répondu, à la fin de sa conférence, à quelques questions de l'auditoire, j'en retranscrits quelques bribes, comme autant d'amorces de réflexion.

- Lui qui a rencontré Soeur Emmanuelle, et parlant de l'Abbé Pierre, reconnaît sur le ton de la boutade un fait établi : les saints athées, ça n'existe pas ! Il admet que la foi aide les exceptions, ces personnes qui passent leur vie à aimer les autres. Quant aux prières... elles aident assurément ceux qui y croient !

- Pour ce qui est de l'idée que Dieu aurait créé l'homme à son image... elle ne peut que faire douter du modèle, s'amuse Comte-Sponville. Nous sommes davantage des singes exceptionnellement doués que proches du Dieu duquel nous voudrions ressembler. A ce jeu-là, si Dieu nous voit, nous sommes des nuls.

- Un athée chrétien (ou chrétien athée) n'est pas coupé de ses racines: il leur reste fidèle. Pour autant, il ne lui semble pas important de se poser une question à laquelle personne ne peut répondre. Que Dieu existe ou pas n'a pas d'importance pour la conduite à tenir. Faudrait-il soumettre son comportement à une question qui n'aura pas de réponse ? En fait... qu'est-ce que Dieu vient faire là dedans ?

- De plus en plus, avec l'effacement de la suprématie religieuse, la charge de la morale revient à l'individu. Nous sommes de plus en plus individualistes et cette évolution ne cessera pas. L'individualisme pour le pire et le meilleur. Le droit de l'individu devient plus précieux que celui du groupe. Cette pente, on peut la suivre en la remontant. L'individualisme s'ouvre alors à l'universel: c'est l'humanisme. Si on suit la pente en descendant, on arrive à l'égoïsme. Nos sociétés vont vers l'individualisme et la mondialisation. Il apparaît un individualisme en réseau, et Comte-Sponville évoque internet. Écrire sur internet, communiquer, partager, c'est de l'individualisme universaliste, mondialisé. L'individualisme à l'échelle du monde. Il y voit l'inverse du consummérisme égoïste.

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03 février 2007

Athéisme, religion, et spiritualité (2)

Je poursuis mon compte-rendu de conférence, toujours sans y faire intervenir mes impressions personnelles. C'est une façon de me laisser imprégner par les points importants que j'avais notés. Cette parole extérieure recoupe beaucoup de ce que l'expérience récente de mon existence m'a enseigné, mais que je sens encore trop fraîche pour l'évoquer de façon cohérente. Je ne me vois pourtant pas totalement en accord avec certains éléments que je rapporte ici, et j'y reviendrai peut-être ultérieurement.


Pour Comte-Sponville, être athée ce n'est pas avoir la haine de la religion. La frontière n'est pas entre athées et croyants, mais entre esprits libres, ouverts, torérants, et pensées fanatiques, dogmatiques, obscurantistes. Et ce, que l'on se situe d'un côté ou de l'autre quant à la croyance en l'existence de Dieu. Trop souvent l'athéisme est une forme d'intolérance, par rejet en bloc de la religion et l'idée de Dieu. Il y a des intégristes de l'athéisme, reproduisant en creux quelques dérives religieuses qu'ils prétendent combattre.


Dans la doctrine chrétienne, y a trois vertus théologales : la foi, l'espérance, la charité (amour, au sens d'agapé: l'amour de charité). Comte-Sponville les analyse l'une après l'autre.

Pour lui, ce n'est pas parce que l'athée n'a pas la foi qu'il n'a pas de spiritualité. Il s'agit pour lui d'une spiritualité de la fidélité à des valeurs plutôt que celle de la foi en Dieu.

Aborder l'espérance, c'est aussi en voir son contraire. Le désespoir ultime (absence d'espoir) étant qu'après la mort il n'y a plus rien. Gide évoque ainsi « le fond très obscur de la mort ». Pour l'athée, au moment de mourir il n'y a plus aucun espoir. Kant s'est interrogé sur le sens de la vie: «Que puis-je savoir ? que dois-je faire ? que m'est-il permis d'éspérer ? ». Le fait de croire ou ne pas croire en Dieu ne change rien au « que puis-je savoir ? ». Ça ne change pas grand chose au « que dois-je faire ? », puisque j'agis selon des valeurs morales intégrées en moi. Perdre la foi, ou bien me convertir, ne change rien a mes valeurs morales. Ma morale, mon éthique, mon humanité seront les mêmes, que je sois ou non croyant. Je ne vais pas me mettre à voler, assassiner, mentir, devenir lâche, si je perds la foi ou si je me convertis. En revanche, à la question « Que m'est-il permis d'espérer ? », le fait d'être croyant ou pas change tout. Le croyant espère, au contraire de l'athée. Pour certains philosophes, un athée lucide et cohérent ne peut pas échapper à une part de désespoir. La posture de l'agnostique, qui ne veut pas choisir, trouve là ses limites.

Mais le désespoir n'implique pas qu'on soit malheureux.
Pas davantage que l'espoir rendrait heureux.

Spinoza dit que « il n'y a pas d'espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir ». Espérer, affirme Comte-Sponville, c'est donc vivre dans la trouille. Si on espère, c'est qu'on a peur que quelque chose ne se réalise pas. Et si on est mort de trouille, on n'est pas heureux. On ne vit pas vraiment. Ainsi l'espérance rend malheureux. D'ailleurs l'espérance et le bonheur ne se rencontrent jamais, parce que quand on est pleinement heureux, on n'a plus rien à espérer.

Il faut donc dissocier le désespoir du malheur. Seul le désespoir est heureux. Le Mahâbhârata dit « L'espérance est la plus grande torture, le désespoir la plus grande béatitude ». Libéré de l'espoir, on est aussi libéré de la crainte. Kierkegaard énonce « le contraire de désespérer c'est croire ». Comte-Sponville parle d'un "gai desespoir". Il consiste à penser à la mort et la finitude pour mieux vivre l'instant. Une pensée pas assez constante de la mort ne donne pas assez de prix à chaque instant. Et cela que ce soit à l'échelle: celle de l'individu ou celle de l'humanité. Bien qu'il y ait une différence d'échelle entre espérance dans l'action humaine et la déséspérance individuelle, nous allons tous crever ! Nous sommes tous des condamnés à mort. L'espèce humaine elle-même l'est aussi. La finitude de l'humanité et des individus nous rappelle que l'immortalité est hors d'atteinte. Il n'y a pas d'espoir d'en sortir vivants.

Pour Comte-Sponville, une spiritualité sans Dieu, c'est de l'amour (charité) plutôt que de l'espérance. Saint Paul à écrit « La plus grande des vertus c'est la charité. La charité seule ne passera pas ». Ce qui implique que la foi passera, que l'espérance passera, mais que la charité demeurera.

Pour l'athée fidèle, le paradis c'est maintenant. Il n'y a rien à croire, mais tout à connaître. Rien à espérer, mais tout à vivre. Et la charité en premier lieu. Pour le croyant, c'est au paradis à venir qu'il ne restera que l'amour.
Saint Thomas disait « Le christ n'a jamais eu la foi ni l'espérance, seulement la charité ». Imiter Jésus ne peut que conduire à imiter son amour de charité... et son absence de foi et d'espérance !

Brassens, notoire mécréant, à dit un jour « Jésus est mon poête préféré », et Spinoza aurait dit « Jésus est le plus grand des philosophes, parce qu'il a dit l'essentiel ». Être athée n'empêche donc pas de s'attacher à une tradition christique, affirme Comte-Sponville. Athées nés dans une culture chrétienne et croyants chrétiens ne sont, finalement, séparés que par ce qu'ils ignorent. C'est à dire trois jours. Ceux qui séparent la crucifixion, fait avéré et non contesté, de la résurection, qui est une croyance. Mais ce qui compte dans les évangiles, est-ce le, ou les miracles, ou bien le message d'amour ? Que Jésus ait marché sur l'eau ou pas ne remet pas en question son message, ni même la foi en lui. De même pour sa résurection. L'essentiel du contenu moral, éthique, humain des évangiles est accepté par l'athée lucide.

La résurection est une croyance, mais est-ce un fait important ? Qu'est-ce qui compte le plus : un seul jour, ou les trente-trois ans qui ont précédé et "fait" Jésus ? En fait il y a une communion des athées et des croyants sur les valeurs chrétiennes, et bien peu de différences. Excepté sur la croyance en la résurection après la mort.

Comte-Sponville, avec bien d'autres, nous dit que ce que nous vivons est déjà le paradis: il n'y a rien de mieux à espérer. L'éternité c'est maintenant.

(à suivre)

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02 février 2007

Athéisme, religion, et spiritualité (1)

Comme je l'ai mentionné hier, j'ai assisté à une conférence du philosophe André Comte-Sponville centrée autour de l'athéisme et de la spiritualité. Avec comme question centrale: « Peut-on se passer de religion ? ». Je vais m'efforcer de faire un compte-rendu subjectif des éléments qui m'ont le plus marqués, forcément accomodés à ma sauce selon ma sensibilité du moment et ma capacité à appréhender des concepts parfois désarmants. Le propos était dense, issu d'une réflexion aboutie, et je ne vais que très imparfaitement en rapporter les éléments essentiels, sans le talent de l'orateur pour les lier entre eux. Je vais pourtant développer assez largement le sujet, qui colle de près à un ressenti issu de mon évolution personnelle, davantage intuitif que rationnellement explicable.


Premier constat, notre chemin d'occidentaux est balisé par une spiritualité issue du christianisme. Que l'on soit athée ou croyant n'y change pas grand chose, nous avons les mêmes bases fondamentales. Cette culture est la notre depuis deux-mille ans. Elle s'ancre, et s'est bâtie, dans cette tradition chrétienne, elle même puisant dans le judaïsme. Elle est aussi gréco-latine et, quoique ces deux civilisations aient depuis longtemps disparu, nous sommes restés fidèles à nombre de leurs valeurs.

Second constat: il n'existe aucune société sans religion. Pour autant la question posée ne peut être évacuée: « peut-on se passer de religion ? ». Comte-Sponville répond en distinguant individu et société. A l'échelle individuelle, on peut s'en passer assurément. Les athées vivent aussi heureux ou malheureux que les croyants, et il n'y a pas dégénérescence de la morale de leur descendance.

Mais à l'échelle d'une société, est-ce imaginable de se passer de religion ?

L'éthymologie, quoique contestée, attribue couramment la racine du mot religion à "religare", c'est-à-dire relier. Relier les croyant d'une même religion, et les relier à Dieu. Il en émane ce qu'on appelle communion: elle relie les êtres et permet de partager quelque chose. Partager ayant ici un sens particulier, puisque ce partage-là ne divise pas ce qui est partagé. Au contraire, c'est le partage même qui procure ou accroît le plaisir. Cette sensation de communion n'est d'ailleurs pas une exclusivité religieuse. Par comparaison, la communion est dans le partage du plaisir de manger un gâteau ensemble, et non pas dans le gâteau divisé. Il y a communion des esprits dans une action commune.

Il y aurait une autre éthymologie, moins couramment avancée: le mot religion pourrait venir de "relegere", c'est à dire relire. Relire les même textes, fondateurs des mêmes valeurs. Avec une idée de fidélité à ces textes fondateurs. Et ainsi, on crée du lien. Relire ensemble relie, et on se relie pour relire ensemble.

Comte-Sponville se définit lui-même comme un athée non dogmatique fidèle.

Athée, parce qu'il ne croit pas en Dieu. Mais l'athéisme est pourtant bien une croyance: « Je crois que Dieu n'existe pas ». C'est une foi inversée, une foi en creux.
L'agnosticisme ("agnostos" = inconnu, inconnaissable) n'a pas de sens pour Comte-Sponville. L'agnostique dit « Je ne sais pas »... or c'est une évidence puisque personne ne sait ! On croit, mais on ne sait pas. Celui qui dit « Je sais que Dieu n'existe pas » est un imbécile... tout autant que celui qui affirme l'inverse. Le croyant et l'athée croient, mais ne savent pas. L'agnostique ne sait pas davantage, mais ne se positionne pas. Il se dit sans opinion. Or cette posture est intenable pour Comte-Sponville .

En apparence l'agnosticisme pourrait passer pour la position la plus raisonnable, mais elle reste dans l'inconfort de l'incertitude. Les sciences ne répondent pas aux questions les plus intéressantes (quel est le sens de la vie ? la vie vaut-elle la peine d'être vécue ?). Toute tentative de réponse sera donc teintée de croyance. Seul l'agnostique n'aura aucune réponse à apporter. Donner un sens à ce qu'il ne peut savoir revient à avoir une pensée positiviste.

Non dogmatique, parce que lucide: Comte-Sponville sait ne pas savoir, et n'a aucune vérité à proposer, ni, surtout, à imposer.

Fidèle, parce qu'il reste attaché aux valeurs morales, culturelles, spirituelles, transmises par la religion. La meilleure façon de rester fidèle aux valeurs que l'on a reçues, c'est de les transmettre à ses enfants parce qu'on les considère comme correspondant à un meilleur de l'homme.
Le mot "fidélité" vient de fides, la foi. La fidélité, c'est ce qui reste de la foi quand on l'a perdue. Autrement dit: les valeurs de la religion, mais sans la religion. En effet, pourquoi faudrait-il renoncer, en même temps qu'à Dieu, aux valeurs transmises par la religion ? Rien ne prouve que les religions ont besoin de Dieu pour subsister.


(à suivre)

Posté par Coeur de Pierre à 22:47 - Spiritualité - Commentaires [3] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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