18 avril 2009
Indifférence ou autonomie ?
Pendant des années j'ai pris l'habitude d'écrire les étapes de mon cheminement d'ouverture au relationnel. Faits vécus, espoirs, déceptions, tout ce qui me semblait important y était. L'écriture en elle-même a fait partie du processus de conscientisation et d'intégration. A tel point que je ne saurais dire ce qui, des actes ou des mots, était principal acteur. Les deux allaient de pair, incontestablement.
Je constate qu'au fil du temps mon écriture m'est devenue infiniment moins nécessaire pour me comprendre. Peut-être parce que j'ai pris confiance en moi et n'ai plus besoin de "valider" mes pensées en les matérialisant en mots ? Peut-être parce que je n'ai plus vraiment besoin du regard des lecteurs, encourageant, rassurant, interpellant, questionnant ? Peut-être aussi parce que le rythme d'évolution et son ampleur ne me permettent plus d'en transcrire les détails ?
Ou bien, tout simplement, ai-je compris dans le mouvement qui s'est généré que la vie était ailleurs. Pas dans les mots. Pas que dans les mots. Maintenant je vis ce que j'élaborais par écrit il y a quelques années. Je met en pratique ce que je théorisais. Je suis parvenu, avec une certaine assurance, à ce que je construisais dans l'hésitation du doute et de l'incertitude. J'ai trouvé ma voie, ou du moins la direction que j'ai choisi de poursuivre.
Oh là, que voila une bonne dose d'autosatisfaction !
Bah, la lucidité n'est pas forcément orgueilleuse...
C'est dans le regard des autres que je vois le changement. C'est ce qu'on me dit de moi qui me permet de constater que je suis parvenu à un état de sérénité face à l'existence que je n'aurais pas pensé pouvoir atteindre si... vite. Même si cette vitesse-là s'est comptée en années.
La meilleure preuve de cette sérénité je la verrais volontiers dans l'équilibre que je me vois garder face aux autres qui, parfois, pourraient m'emporter dans leurs inquiétudes et tourments. Mes relations se sont simplifiées, dans le sens que je les vis de plus en plus *simplement*. Je prends les choses telles qu'elles sont, j'accepte ce qui est et n'interviens que pour ce qui pourrait être autrement avec des chances non nulles de réussir. Les choses paraissent moins simples pour mes partenaires de relations affectives intimes. Je les vois unanimement devenir désemparées au bout de quelques temps devant ce qui leur apparaît comme une froideur, une distance, une indifférence, un détachement... alors qu'il ne s'agit que d'indépendance : je ne suis pas dépendant. Lié, mais pas dépendant. Je ne ressens pas la morsure du manque dans des relations que je vis comme élastiques et adaptables au gré des opportunités. Je ne place pas tous mes espoirs dans une seule relation, ni même dans le relationnel. J'ai une vie diversifiée - je devrais dire "des vies" - qui me permet de trouver un équilibre en plusieurs domaines.
En fait, depuis toujours je crois avoir voulu me débrouiller seul et faire preuve d'autonomie. Comme si me sentir libre était un réflexe d'apprentissage de survie. Je suis capable de faire beaucoup de choses de mes dix doigts et je souffrirais de ne pas me sentir cette liberté d'action. Mes seules entorses graves à ce désir auront été mes relations amoureuses. Jusqu'à ce que je comprenne à quel point la dépendance dans laquelle j'avais pu m'inscrire avait donné à l'autre un pouvoir exorbitant sur mon existence.
Depuis ces temps de souffrance je me suis reconstruit de façon à ne plus me trouver en situation de dépendre de quelqu'un. Comprenez-moi bien : je suis évidemment partie prenante d'une grande interdépendance humaine, mais j'aime me sentir libre de choisir de qui et de quoi je dépend... et me sentir capable de m'en soustraire. Or il semble que cette libre dépendance attire vers moi des femmes plutôt émancipées dans leurs idées... mais pas forcément dans leur être. Je vois donc venir vers moi des femmes qui ont en commun la particularité d'avoir toujours rompu leurs relations avant de risquer d'être abandonnées. Façon comme une autre de se protéger de la dépendance... De mon côté j'ai opté pour une stratégie inverse - ne plus trop m'attacher - mais reste sensible à la menace de désertion. Je m'attacherais donc d'autant moins à des femmes dont je sais qu'elles pourraient bien quitter la relation sans espoir de retour ! Sauf que je me suis tellement blindé par rapport à ce risque que les menaces de désertion, voire leur mise à exécution, ne me mettent plus en danger. Je n'y suis pour autant pas du tout insensible, et peux ressentir tristesse et déception lorsque je me vois quitté... mais j'accepte ce choix de l'autre. Je l'accueille comme il m'est donné, tout en exprimant mes sentiments. Je ne retiens pas l'autre, ne me révolte pas inutilement. Je laisse faire ce qui doit se faire, en l'occurence ce que l'autre choisit de faire. Ce qui ne veut pas dire que je m'interdise de contester la manière de faire...
Malheureusement il semble que de trouver "plus fort que soi" crée une situation de dépendance vis à vis du "maître" ainsi placé en position dominante ! Et me voila donc avec des pseudo-indépendantes qui deviennent dépendantes et m'en veulent de mon autonomie !
Ma collègue Artémis, avec qui un lent rapprochement avait fini par nous conduire vers ce point de basculement qui peut créer une dépendance a choisi d'arrêter. Parce qu'elle souffrait de mon exigence de liberté, dont elle ne comprenait pas le sens [faites moi penser de rédiger une note sur ce concept de liberté...]. Trop frustrée par le manque. J'ai laissé faire, sentant en moi de nouveau se fissurer une confiance prudente que j'accordais en fonction de ma foi en toute relation. L'impression de rejet, renvoyée par son mal-être accusateur, a éveillé ma colère et atteint mes profondeurs. J'ai senti que j'étais plus fermement attaché que ce que croyais et j'en ai déduit que j'avais encore à travailler sur moi. Pas dans le sens d'un blindage renforcé et enfermant... mais dans celui de l'écoute de l'autre : choisir d'arrêter une relation trahit un mal-être suffisamment profond pour en venir à une telle extrêmité. Cela signifie que la relation en est venue à apporter davantage de souffrance que de plaisir. Sauf que supprimer la source de souffrance supprime aussi celle du plaisir, les apports, la découverte, la richesse qui était trouvée en partage avec l'autre. Rompre une relation c'est sans doute se protéger de cette relation, mais pas de soi ! C'est se priver du miroir que représentait l'autre. Fuir n'est qu'une solution à court terme.
Rompre, ce peut aussi être une mise à l'épreuve - inconsciente - de celui qui est en face. Craquer, renoncer, tout casser, pleurer... ce sont les expressions d'impuissance et de désarroi de l'enfant intérieur. Or un enfant attend d'être entendu et rassuré. L'enfant attend en face de lui un adulte : saura t'il m'accepter tel que je suis ? M'aimer malgré mes imperfections ?
Je fais partie de ceux qui considèrent que toute relation affective, a fortiori si elle permet un épanchement intime, permet de rejouer ce qui ne s'est pas résolu dans l'enfance, réactivant ce qui a besoin d'être encore élaboré. La relation amoureuse de type passionnel a une composante régressive. Et si beaucoup se défendent de céder à l'amour passionnel... les faits montre que la souffrance est pourtant bien là.
Avec des réactions mesurées, sensibles mais pas exacerbées, en colère mais sans emportement, je suis resté "adulte" face à Artémis. Même si mon propre enfant intérieur, se sentant trahi et abandonné, a eu envie de se lâcher à son tour dans la facilité du rejet. Cette relative sérénité face à la rupture a permis de voir rapidement revenir, penaude et éplorée, celle qui venait de me rejeter.
Éclat éphémère d'une floraison |
23 janvier 2009
Femmes kamikazes
Il y a bien longtemps que je n'ai pas parlé de ma collègue Artémis, celle qui ne m'avait plus adressé la parole pendant des mois avant de me déclarer qu'elle « se détruisait » en agissant ainsi. Depuis le dialogue a progressivement repris et nous sommes de nouveau dans une période de détente et d'entente. Je garde toutefois une certaine prudence...
Aujourd'hui tout allait bien. Quand elle m'a subitement demandé, alors que nous étions tranquillement face à face et seul à seul dans le bureau : « tu ne parles pas quand tu es avec quelqu'un ? ». Il est vrai que travaillais sur l'ordinateur sans songer à discuter. Elle ajouta précipitamment, dans une semi-affirmation précédant ma réponse : « ça veut dire que tu n'accordes pas d'importance aux autres !? En fait les autres ne t'intéressent pas ! ». Je lui ai alors expliqué que je répondais volontiers aux questions, mais que mon registre de dialogue était surtout celui de l'intimité. Que ce qui m'intéressait était l'intériorité, l'être, les pensées profondes. Là je pouvais être aussi attentif que bavard... ce qu'elle n'ignore pas puisque nous avons eu ce type d'échange quand elle s'était intéressée à moi. Or dans le bureau, aujourd'hui, nous pouvions être dérangés à tout instant, obligeant à une interruption brutale qui m'aurait frustré.
Au delà des explications rationnelles, j'ai été un peu piqué par ses remarques maladroites, parce qu'il y a une part de vrai dans ses affirmations : je ne m'intéresse guère à l'aspect superficiel des vies, et cela me gêne un peu. D'autre part c'est bien souvent parce que je ne souhaite pas déranger ou être perçu comme intrusif que je retiens ma parole. Pour ne pas "l'imposer". C'est bien évidemment une erreur que d'agir ainsi, avec une trop grande retenue qui ne favorise pas les échanges, mais je ne suis pas encore guéri de très anciennes blessures...
La seconde partie de la question d'Artémis est typique de son mode de fonctionnement : elle a une étonnante capacité à passer alternativement du rire aux petites phrases piquantes, sans que je ne sache vraiment comment le prendre. Je suppose qu'elle agit impulsivement, cumulant les maladresses en voulant les corriger. Je reste donc sur mes gardes avec cette femme.
Superactive, elle traverse son existence comme elle peut, mais pas sans douleur ni questionnements... qu'elle se sait fuir. Véritablement angoissée par la fuite du temps elle n'a aucune patience et ne supporte pas l'impression d'immobilisme. Ni pour les situations, ni pour les personnes. Elle se dit être de mauvaise compagnie. « Je ne m'aime pas quand je suis avec les autres » explique t-elle. Je la sens hypersensible, et la vois souvent dure avec les autres comme avec elle-même. Je la taquine de temps en temps mais, subitement, elle peut sembler ne pas comprendre, disant alors que je suis « méchant »... entre rire et sérieux.
Il ne m'est pas toujours facile de cotoyer au quotidien cette femme versatile... et pourtant attachante. Précisément parce qu'elle est changeante et bourrée de contradictions ! Je constate avoir un petit faible pour ce genre de personnes à la sensibilité exacerbée, et ce d'autant plus qu'elles tentent de la dissimuler. C'est comme si je sentais tout ce qui se cache sous une émotive rudesse. Mais gare aux coups de griffe ! Il suffit que ma présence ou mon approche soient perçues comme menaçantes pour me voir vivement repoussé. Devenu comme "ennemi". Mieux vaut avoir le cuir épais...
Par chance le mien s'est épaissi ces dernières années. Ce n'est pas un hasard si je suis "prêt" à cotoyer Artémis...
Elle se dit être une "mutante", sans que je sache vraiment ce que cette revendication signifie à ses yeux. Ce n'est pas la première fois qu'une femme me déclare cela, ni que je croise de type de comportement tendant à l'autodestruction.
Autrefois j'aurais été incapable de tenir face à une Artémis qui, je le sens, "teste" ma capacité de résistance avec ses dérapages aux limites de l'incontrôlé. Elle joue avec mes sensibilités, les cherche, s'en veut. Dans la même poignée de secondes elle peut dire une vacherie, s'en vouloir, en rire, puis s'autopardonner prestement... pour vite changer de sujet. C'est comme si elle-même hésitait à retenir ses pulsions destructrices, les lachant de temps en temps tout en sachant très bien les effets qu'elles peuvent produire, autant désirés que redoutés.
Après plusieurs expériences j'apprends à me situer à la distance optimale de ce genre de femmes que mon calme semble séduire autant qu'il agace. La distance prudente que j'apprends à maintenir me permet de tenir en me préservant au mieux des dommages collatéraux. Car j'ai eu à encaisser, dans le passé, des rejets qui purent être violents, me faisant percevoir comme objet de haine. En fait je crois que la haine se projete vers l'image insupportable que je renvoie de ces femmes-kamikazes...
Ce que m'avait traduit Artémis ainsi : « quand on ne parvient pas à détruire l'autre c'est soi-même qu'on détruit ».
Je me demande ce qui me fascine et m'attire encore dans ce genre de relation. Cela tient sans doute du défi et de la réparation : me surpasser en améliorant ma capacité à endurer des coups. Devenir solide, être capable d'être celui qui tiendra le choc. Avec le rêve illusoire, sans aucun doute, d'être celui qui saurait guérir une femme de ce que je perçois comme sa souffrance...
Inutile de convoquer Tonton Freud, je pressens vaguement à quoi tout cela fait référence et l'importance qu'il y a à l'élucider. Piste de travail à suivre...
14 janvier 2009
Le troisième voyage
Où suis-je ? Voila ce que je me suis demandé en me réveillant ce matin, un peu hagard, dans la chambre spartiate d'un ancien couvent à flanc de montagne. Car aussitôt arrivé chez moi, dimanche soir, je me suis rendu à une session de formation lundi matin. Pas de répit pour les aventuriers de ma trempe !
Après 30 heures de trajet du pont du bateau à la porte de ma maison, foulant le sol de 4 pays, utilisant pas moins de 3 avions, 2 voitures, 2 autobus, 1 train et quelques kilomètres à pied, j'ai enfin réintégré le climat local, 40° plus bas que celui que j'avais quitté samedi. Brrrr... l'impression de rentrer dans un congélateur en sortant de l'avion ! Faut avouer que le T-shirt n'était pas particulièrement approprié...
Les derniers jours de mon voyage auront été fertiles en rebondissements dignes de l'émule de James Bond que je me sens devenir. Pensez-donc : dans les rues de Panama-City, mon acolyte ayant été arrêté par la police, ce n'est que par la corruption du fonctionnaire de cette noble institution que nous avons pu nous sortir de cette délicate situation. Le lendemain, accompagné d'une élégante femme, avec l'intrépidité qui me caractérise nous sommes partis de l'Ambassade de France et, contournant habilement une meute de journalistes et leurs caméras, avons abouti au ministère des affaires extérieures. Les grilles ont été franchies sans difficultés en amadouant le colosse qui gardait l'entrée. Audacieusement nous avons alors tenté une approche du siège de la présidence Panaméenne, franchissant la barrière avec la complicité d'un garde. Quelques minutes plus tard, en quittant les lieux, nous traversions les quartiers sordides fréquentés par la pègre panaméenne, malgré les mises en gardes des autorités. Finalement nous arrivâmes au marché aux poissons d'où une voiture noire nous enleva prestement. Le soir, en guise de relaxation, une séance d'hypnose à la pleine lune allait me permettre d'explorer mon passé enfoui.
Tout ceci est véridique... quoique légèrement décontextualisé, je le concède. Mais avouez que les détails triviaux gacheraient l'ambiance. Et puis zut, c'est pas tous les jours que je peux raconter des histoires de ce genre, alors j'en profite.
Pour finir, alors que l'avion s'apprétait à atterrir à Genève, pas loin de frôler la cime des arbres, il a subitement remis plein gaz et est remonté en flèche au dessus des nuages parce que la piste, sous un épais brouillard, n'était pas libre... C'est-y pas digne d'Indiana Jones, ça ?
Mais l'aventure est terminée. Du moins pour le premier voyage : celui de la distance. Me voila revenu à mon point de départ géographique, avec la tête farcie de souvenirs. Le deuxième voyage, celui qui s'effectue en distordant l'écoulement du temps n'est pas encore terminé. Je suis parti deux semaines et c'est comme si des mois s'étaient écoulés. Je ne retrouve que lentement le ryhme de vie "normal", occidental, celui du travail et des obligations, des horaires et pressions de toute sorte. Ce soir j'ai écouté les messages sur répondeur, commencé à lire les derniers mails et ouvrir la pile de courrier. Téléphoner au plus urgent. Pffff, va me falloir des jours pour venir à bout de tout ça ! J'ai aussi anticipé les effets prévisibles du retour au travail, qui risque fort d'être assez pesant.
Reste le troisième voyage, qui s'est déroulé concommitamment avec ma singulière mission. Par hasard ce voyage intérieur s'est poursuivi jusqu'à ce soir grâce à la formation que j'ai suivie hier et aujourd'hui. Le thème en était la communication. J'ai d'ailleurs parlé de ma mission confidentielle aux co-participants et aux animateurs, qui en ont été fort surpris et heureux pour moi. Un peu admiratifs, aussi.
Cette mission, puisque certains d'entre vous brûlent d'impatience d'en connaître la teneur, concernait effectivement la communication. Sans en dévoiler les particularités, je peux dire qu'il s'agissait d'une observation et de l'exploration commune d'une relation de couple. Un voyage au coeur des coeurs, si je puis dire. Mission de confiance et de confidences, délicate, prenante, sérieuse. L'éclairage extérieur que je pouvais apporter était attendu, avec le nécessaire recul qui convient.
Nous avons bien travaillé et j'ai énormément appris de ce que j'ai observé. Et si j'ai souvent ressenti des résonnances avec les relations de couple que j'ai vécues, je reviens surtout riche d'une expérience rare qui me sera fort utile dans mon apprentissage de la relation d'aide.
Pour ce qui est de mes impressions de voyage, je me laisse le temps de voir comment je vais pouvoir en proposer le partage. Probablement en m'appuyant sur quelques unes des 900 photos que je ramène de là-bas. Je n'ai pas encore pris le temps de le regarder. Peut-être pas envie de me rendre compte que j'en suis déjà si loin...
06 novembre 2008
Fermeté et saine colère
Parfois j'ai l'embarras du choix en m'installant devant mon clavier pour rédiger mon billet du jour. Ce soir j'en avais au moins quatre, avec, par ordre d'apparition :
- ce que j'ai ressenti, hier soir, en lisant les 25 pages du « projet de liquidation de communauté » qui mettra officiellement fin à l'engagement conjugal conclu il y a 26 ans.
- le « Yes we can » d'Obama, et le principe d'oser sans se résigner à la fatalité ou au défaitisme
- l'espoir collectif et l'émotion ressentie par tant d'Américains avec son élection
- la situation que j'ai vécue aujourd'hui au travail, en me servant utilement d'une saine colère.
C'est pour ce dernier sujet que j'opte, désireux de poursuivre l'exploration d'une pulsion que je connais mal. Je me laisse la possibilité de revenir sur les autres sujets ultérieurement.
Mon travail d'encadrant de salariés en insertion me conduit à mener des équipes très disparates de personnes en grande difficulté face à l'emploi, pour de fort variables raisons. Dans ce rôle de "chef", je suis globalement considéré comme étant plutôt "cool" par les salariés dont je m'occupe, et "trop souple" par certains de mes collègues nettement plus stressés. Nous divergeons parce que je considère d'abord les personnes individuellement, tout en m'efforçant d'appliquer un traitement égalitaire, tandis que les collègues cités prônent davantage un traitement unique, strictement égalitaire. Du moins est-ce ainsi qu'ils présentent leur façon de faire, que la réalité dément : il y a bien des différences, sauf qu'elles ne sont pas assumées. Finalement nous avons trouvé un modus vivendi, acceptant nos propres différences dans nos méthodes d'encadrement. La complémentarité est intéressante.
Aujourd'hui j'ai eu à faire avec un salarié récalcitrant. Habituellement, acceptant qu'il soit très lent dans son travail, je ne cherche pas à le bouculer outre mesure. Par contre je veille à ce qu'il ne cède pas trop à sa propension à l'inactivité. D'ailleurs les autres salariés ne manquent pas de faire remarquer, à haute voix, quand ce jeune homme se laisse un peu trop aller à l'immobilisme. Généralement je n'interviens pas, mais montre ostensiblement que je suis la situation du coin de l'oeil. Je laisse ainsi l'équipe s'auto-réguler, observant autant les réactions du salarié objet de critiques que la dynamique du groupe. Quand je vois que les critiques restent sans effet, j'interviens.
C'est ce que j'ai du faire aujourd'hui. C'est mon rôle, puisque je suis garant de la cohésion du groupe autant que de la réalisation du travail. Le jeune homme ignorait manifestement les remarques de ses coéquipiers et je les ai donc reformulées clairement : il ne pouvait pas rester sans rien faire alors qu'autour les autres s'agitaient. Appuyé sur son outil il me regarda... sans bouger. Sans arrogance non plus. Il était impassible, avec son habituel regard doux, un peu comme s'il avait l'image mais pas le son. Je l'ai prévenu que ce n'est pas parce que j'étais habituellement cool que je ne m'énervais jamais, lui conseillant de ne pas me pousser vers ces extrêmités. Là encore, peu de réactions. Je lui ai alors ordonné, fermement, de participer au travail. Il s'est exécuté mollement, en gardant une main dans la poche. Je lui ai ordonné se sortir cette main, le menaçant de sanctions s'il continuait ainsi. Devant sa quasi-inertie... je ne me suis pas énervé. Je ne suis pas entré dans une colère qui aurait démontré que je perdais contenance. Je me suis seulement référé au cadre du travail, lui montrant que s'il en sortait délibérement cela ne pourrait qu'avoir des conséquences. Tout cela se passait devant le reste de l'équipe, montrant à tous que je tenais compte de leur remarques et du nécessaire équilibre dans la répartition du travail.
Quelques instants plus tard j'ai quand même pris le jeune homme à l'écart, lui proposant de me faire part d'éventuels problèmes, ou au moins de me donner des raisons valable de ne pas faire le travail. Il me répondit qu'il n'en avait aucune.
Il me faut préciser qu'il n'a pas caché, depuis plusieurs semaines, ses tentations pour les thèses anarchistes et révolutionnaires, revendiquant même son appartenance à un groupe "anarcho-syndicaliste". Je pensais que sa "rebellion" pouvait trouver explication dans ce registre, puisque je représente une autorité dans un système qu'à priori il rejette, mais il n'a pas répondu.
Dès le retour à notre local d'équipe j'ai rapidement exposé la situation à mes collègues, qui se plaignent souvent de la molesse de cet individu. Je leur ai proposé d'adresser un avertissement écrit, ce qui est rarissime. Surpris de cette inhabituelle fermeté de ma part, apparemment impressionnés, ils ont acquiescé. Immédiatement j'ai convoqué le récalcitrant, avec le chargé d'insertion qui s'occupe du suivi des salariés, tandis qu'un de mes collègues s'est joint à l'entretien. J'ai pris la parole de façon claire, sans tension ni animosité, tout en rappellant très nettement qu'une telle attitude était inacceptable dans le cadre du travail. La signature du contrat de travail vaut acceptation des conditions, et tout manquement répété entraîne une sanction. C'est clair et net. Tout au long de l'entretien, que j'ai mené en l'absence de mon supérieur hiérarchique, j'ai régulièrement posé des questions au salarié. Je lui ai demandé s'il avait des désaccords, ou des explications à fournir, éventuellement une philosophie à exposer tout en lui rappellant qu'en acceptant le travail il ne pouvait que mettre ses convictions entre parenthèse.
Le gars n'a pas vraiment semblé comprendre, soit se taisant, amorphe, soit s'excitant en chipotant sur des détails de phrases, voire en tentant de débattre dans le champ sémantique (il a fait des études supérieures diverses, quoique ne les menant jamais jusqu'à leur terme). Il y avait de quoi agacer, avec un comportement provocateur. Mais je suis resté très calme, m'appuyant exclusivement sur le cadre du travail et l'équité vis à vis des autres salariés.
Pourquoi ai-je raconté cette histoire ? Et bien parce que j'estime avoir bien géré cette situation qui aurait pu mener à un conflit frontal stérile, mais... je reconnais que je le dois à cette colère sourde qui travaille en moi depuis quelques temps. Subitement j'en ai eu marre d'être considéré comme "gentil". Maintenant... faut pas trop m'chercher !
L'apprentissage, ou du moins l'intégration de la notion de "cadre", m'a été précieuse dans cette situation. La définition du cadre est fondamentale dans les relations professionnelles, et plus encore dans l'accompagnement des personnes en difficulté. C'est ce qui permet de disposer d'une liberté clairement définie, en sachant ce qui est acceptable ou pas.
Je pense qu'avoir une bonne connaissance de soi-même constitue en quelque sorte le cadre dans lequel peuvent s'inscrire nos rapports aux autres. Tous nos rapports, pas seulement professionnels. Je me suis trop laissé "envahir" par des personnes à qui je ne montrais pas mes limites, à cause de craintes plus moins identifiées. C'est ce qui a souvent généré des tensions, du stress... et une colère contenue, bridée, qui ne s'échappe qu'en état de surpression. Donc souvent de façon inappropriée.
Dans la situation que j'ai décrite je crois que j'ai transformé un sentiment de colère en actes proportionnés, adaptés, immédiats. Bref... ce qu'il convenanit de faire. D'ailleurs, en sortant du bureau ma collègue Artémis, impressionnée, m'a félicité pour ma maîtrise de la situation. Elle ne me pensait pas capable de faire preuve d'autant de fermeté, elle qui a souvent critiqué ma conciliance...
Bon... en rentrant chez moi je me suis quand même demandé si je n'y avais pas été trop fort avec le jeune homme, dont je ne connais pas les antécédents, les éventuels problèmes psychologiques et fragilités. En même temps... je lui ai fait la proposition de me donner des explications. Il y a probablement quelque chose qui m'échappe, mais le cadre de mon travail exige aussi que je ne me charge pas l'esprit avec ce genre de choses. Ne pas me laisser envahir pour rester opérationnel, et disponible pour chacun.
12 septembre 2008
Je ne suis pas un héros
Hier, avec la petite équipe que j'encadrais, nous devions restaurer un ancien chemin de montagne. Délaissé depuis l'abandon de la traction animale, parce que trop étroit pour le passage des véhicules à moteur, il n'était plus emprunté depuis au moins une quarantaine d'années. La végétation avait donc reconquis l'espace et le tracé originel n'aurait pas été visible s'il n'avait été profondément creusé dans le sol, ou enserré entre des rochers. L'ambiance était celle d'une forêt très humides, tapissée de mousses épaisses de différentes textures.
Nous avons dégagé un passage suffisamment large pour que des marcheurs puissent se promener à l'aise, mais pas trop pour garder cette ambiance un peu mystérieuse qui faisait tout le charme du lieu.
Tandis que j'étais avec une partie de l'équipe, Zénobie était restée un peu à l'écart, préférant manifestement travailler seule ce jour là. J'ai confiance en elle, c'est une fille qui connaît son boulot et à la tête sur les épaules. Du moins, pour ce qui concerne le travail...
Mais hier Zénobie n'allait pas bien. C'était marqué sur son visage et par l'absence de son habituel entrain. Souvent elle est très dynamique, plaisantant volontiers, bavarde. Mais pas hier.
Je suis allé vers elle, m'enquérant de son mal-être. C'est alors qu'elle m'a déballé, presque instantanément, son souci majeur : elle n'arrive pas à se sortir de la drogue. Non pas la "beu", à laquelle je la sais plus ou moins accoutumée, mais à l'héroïne. Elle m'a déclaré en consommer occasionnellement depuis longtemps, mais toujours en maîtrisant... Sauf que depuis six mois elle est devenue accro. Dépendante. Elle m'a dit essayer d'arrêter mais son copain est lui aussi consomateur, et quand l'un arrête, l'autre replonge. Son problème est évidemment le besoin d'argent, mais aussi la mésentente avec son ami qu'occasionne cette quête sans fin. Elle m'a dit n'être jamais retombée aussi bas depuis la sévère dépression qu'elle aurait vécue plus jeune. Elle sait maintenant que si elle n'a pas sa dose, qui la rend si exubérante parfois, elle se sent mal. « C'est vraiment de la merde ce truc », m'a t-elle dit. Des idées suicidaires lui viennent...
Blaoum ! Voilà le paquet que j'ai reçu et dont je ne savais pas bien quoi faire... Je lui ai bien sûr demandé ce qu'elle comptait faire, mais ne me sentais pas disposer de la moindre solution. Je ne connais pas grand chose à la toxicomanie, qui m'effraie un peu du fait de la perte de volonté qu'elle occasionne. De plus Zénobie semble assez lucide et reconnaît volontiers tant son impuissance à s'en sortir que le fait que ce anihilation de la personnalité ne doit rien au hasard. Elle sait... mais ne parvient pas à se sortir de ses galères.
Aujourd'hui j'ai parlé de ce que m'avait confié Zénobie à mes collègues encadrants. Ils semblaient autant désemparés que moi et nous en sommes restés là. Comme si le problème nous dépassait. Par chance, nous avions un peu plus tard une séance d'"Analyse de la pratique", avec une psychologue, qui consiste à mettre en commun ce qui peut nous poser problème avec nos salariés en difficultés. Or la psychologue en question est une spécialiste de la toxicomanie. Elle nous a alors décrit le tableau, et particulièrement à moi qui avait reçu les confidences : un toxicomane cherche à faire disparaître les limites de la normalité. Non seulement en sortant du cadre, mais aussi en tentant d'inclure dans son monde les "normaux". Ainsi Zénobie, en me confiant ses difficultés, tente de me rendre complice de ses dérives. Ce qui lui permet d'avoir un statut un peu à part si j'excuse ses attitudes en tentant de comprendre ses difficultés. De plus le toxicomane est dans la jouissance du corps et de celle du spectacle qu'il offre. Il peut ainsi arborer les traces de sa jouissance en exhibant, par exemple, ses bras marqués de traces de seringue. Ou, comme le fait Zénobie, en exhibant les ravages qu'exerce l'héroïne dans son existence.
La psychologe à été très nette : notre fonction ne consiste pas à écouter les problèmes personnels de nos salariés. Nous devons mettre des barrières entre la vie privée et le temps du travail. Ce n'est pas rendre service que d'écouter se répandre en confidences un individu, et c'est, de plus, nous laisser envahir par des problèmes que nous n'avons pas les moyens de résoudre.
Cette impuissance est exactement ce que j'ai ressenti. J'aurais dû écouter plus attentivement ce ressenti et réagir comme nous l'expliquait la psychologue...
Notre travail ne doit consister qu'à encadrer, dans tous les sens du terme, en posant non seulement le cadre du travail, mais aussi celui de nos propres limites. Nous ne devons pas aller au delà. Sans laisser le salarié face à ses problèmes, nous ne pouvons, au mieux, que l'orienter vers des personnes qualifiées pour l'accompagner. Mais pas plus loin.
En voulant être "aidants", écoutants, accueillants, attentifs... nous outrepassons notre fonction. Nous devenons trop "copains". Ouais... j'ai appris tout cela dans le cadre de ma formation aux entretiens d'écoute, mais je ne l'avais pas suffisamment transposé à mes fonctions actuelles. Peut-être par mimétisme avec mes collègues plus anciens que j'ai supposé disposer d'un savoir que je n'aurais pas.
Cette mise au point n'a évidemment pas été sans résonances avec ma vie personnelle alors que je prends conscience à quel point ma volonté d'être compréhensif et ouvert à pu se retourner contre moi en certaines circonstances. J'ai aussi pensé à ma vie intime, qu'il m'arrive d'exhiber (sur internet exclusivement) sans que je sache vraiment pourquoi je le fais...

