Du relativisme de l'essentiel
6h15, ce matin. Je me réveille subitement avec cette pensée : c'est quoi, l'essentiel ?
Question existentielle s'il en est, nuitamment née de ma réponse, déposée ici-même hier soir, à la contribution de Célestine. De quoi était-il question, au juste ? Du relativisme de l'essentiel.
C'est quoi l'essentiel ? Avec évidence une pensée fuse : la vie !
La vie et son corollaire, la mort. La fin de la vie, en quelque sorte.
L'essentiel serait donc la vie au présent. Mais pas n'importe quelle vie : il est aussi essentiel de vivre... libre !
Oh là, je m'emballe de bon matin. Posons le sujet. Cet essentiel là est situé : point de vue d'un humain pensant. Restons-en à l'essentiel dans ce qu'il aurait de plus fondamental : la vie. Pour l'amibe comme pour le scolopendre, l'essentiel est de se reproduire pour perpétuer l'espèce. C'est l'unique objectif. Les hasards des croisements de gamètes et de la génétique feront le reste, par le biais de la sélection naturelle. Ainsi "la vie" se perpétue et s'adapte constamment au milieux dans lesquels elle trouve les conditions favorables constituant sa "niche écologique".
Bon... ça c'est seulement du point de vue terrestre. Encore un point de vue situé, celui des hôtes de ce petit point bleu pale en orbite dans le système solaire, lui-même inclus dans une des milliards de galaxies qui constituent l'univers en expansion... si toutefois il n'y a pas de dimensions autres.
Cette mise en perspective relativise grandement la notion d'essentiel, n'est-ce pas ?
/image%2F1147477%2F20250824%2Fob_229d54_hubble-deep-filed-2014.jpg)
« Plus de 10.000 galaxies sur une seule image » [source]
L'essentiel considéré par l'individu humain porte généralement moins loin. Mais même lorsqu'on focalise sur la vie terrestre, l'éventail est encore large entre ceux qui pensent à l'ensemble du vivant et ceux qui limitent leur champ exploratoire à l'unique espèce dont le sort les préoccupe : Homo sapiens. Ajoutons-y, avec un intérêt bien compris, le cortège d'animaux et plantes qu'il a asservis domestiqués.
Quoi qu'il en soit, pour l'ensemble du vivant, humain et non-humain, l'essentiel c'est bien de vivre. Et l'essentiel de l'essentiel, c'est de disposer d'eau, sans laquelle la vie n'est pas. Et d'une source d'énergie, indispensable pour se développer : le soleil, plus quelques acides aminés. Accessoirement d'oxygène et de minéraux. Voilà, en très simplifié, c'est ça l'essentiel : ce qui permet à la vie d'exister.
C'est pas beaucoup, hein ?
Ce n'est évidemment pas de cet essentiel-là qu'il était question dans la contribution sus-mentionnée. Non non non, il s'agissait d'un autre essentiel : celui de la condition humaine et du libre arbitre individuel.
Revenons aux bases : selon Larousse, l'essentiel est ce « qui est indispensable pour que quelque chose existe » . Une deuxième acception du terme est la suivante : « Qui est d'une grande importance ; principal, capital ». Ce sera plutôt celle-ci qui nous intéresse. Elle relativise grandement le premier sens, que je viens de brièvement exposer.
Lorsque j'ai besoin de bien cerner la polysémie d'un mot, j'aime me référer au site du Cnltr. Ainsi, parmi les multiples propositions pour Essentiel, je trouve, dans le sens courant du terme : « fondamental, important ». Les deux sont bien des termes relatifs, comparatifs, subjectifs.
Je reviens maintenant à la source de ma réflexion matutinale, l'emploi du terme "essentiel" dans la contribution de mon amie-lectrice. Je cite le passage : « l'individu n'est qu'un rouage minuscule dans la grande machine de l'univers, mais [...] c'est un rouage essentiel ». L'écart sidéral qui sépare « la grande machine de l'univers » et le « rouage essentiel » que serait l'individu m'a mis face à l'idée de relativisme. Perplexe, j'ai formulé en retour mon questionnement : « Mais essentiel en quoi ? Qu’est-ce qui est essentiel quand on entre dans le relativisme ? Rien… ou tout. Et si tout est essentiel, alors tout se vaut. Vertigineux ;) ». Finalement, plutôt que la notion d'essentiel, c'est la relativité du concept qui a mis ma pensée en mouvement. L'essentiel humain est toujours relatif. Donc subjectif. Donc sujet à divergence d'appréciation.
Célestine a précisé sa pensée, par rapport au rouage que serait l'individu : « En valorisant les petits gestes dérisoires, les petits métiers, les petites gouttes d'eau, les petits élans, on parviendra peut-être à enclencher le processus qui inversera la chute. ». J'ai apprécié la nuance qu'apporte le "peut-être". Car de quel pouvoir est doté l'individu désireux de changer un système aussi ancré que celui de l'exploitation illimitée des ressources naturelles ? D'aucuns, plus crûment, parlent même d'un « système qui transforme la nature en déchets ». Sachant les bénéfices qu'en tirent ceux qui en ont le pouvoir, y compris et surtout celui de "consommer" à volonté, les verrous sont tels que le système n'évolue qu'à la marge, infiniment lentement et pas du tout avec l'amplitude de ce qui serait nécessaire. Les "petits gestes" ne sont pas vains, en ce sens qu'ils procurent satisfaction et bonne conscience à ceux qui les effectuent, mais ils sont néanmoins des leurres entretenant le système en agissant de façon minimale, donc quasi inefficace. Les seules actions significatives sont les gestes forts et engagés, les renoncements définitifs, les changements radicaux. C'est aller à contre-courant , démarche toujours difficile, exigeante et demandant un courage soutenu.
Honnêtement, je n'y parviens pas. Parce que faire un tel choix oblige à trop de ruptures sociales.
Dans le fond, ce sur quoi nos visions divergent, avec Célestine, est porté par nos croyances. Nos visions, représentations, projections, de l'humanité, d'une part, et des individus qui la composent d'autre part. « Rouage essentiel » (sur cela nous sommes d'accord), l'individu aurait le choix entre deux tendances opposées : soit aller vers son meilleur, par la grâce de l'amour et des poètes (vision de l'humain fondamentalement altruiste) ; soit céder à l'insatiable appétit qui, en alliant son plaisir mimétique à celui de ses congénères, fascinés par l'ostentation comportementale des riches, conduit l'humanité consommatrice vers une auto-destruction et, pire encore, à la destruction du fabuleux milieu qui lui a offert ses conditions d'existence (vision de l'humain comme être fondamentalement égoïste). Les deux tendances coexistent depuis l'aube de l'humanité, cependant la démesure conquérante s'accroît. On sait pourtant quels ravages a causé l'hubris en tout temps et en tout lieu, jusqu'à dépasser plusieurs limites de la régénération naturelle des milieux de vie. Qu'on accepte cette réalité ou non, notre petite planète bleue, aussi généreuse de magnifiques ressources soit-elle, est limitée. Elle limite donc l'expansion de notre prolifique espèce (invasive, diraient certains...).
Or, pour en revenir à mon point de départ, on peut considérer la vie comme essentielle quant à la spécificité de notre planète. Ce qui revient à dire que la vie, au sens large, serait plus essentielle que l'humanité. Cette humanité dont l'évolution spontanée est devenue dangereuse, mortelle pour le reste du vivant. À ce jour, hormis favoriser la vie humaine (plus ou moins...) et accroître sa longévité (plus ou moins...), l'humanité a réussi à augmenter la fertilité et la productivité des non-humains "utiles" qui lui servent de nourriture et de ressources (pensées pour les "sans-ciel"). Le reste du vivant, quant à lui, n'a pas été épargné mais pillé, tué, ravagé, détruit. L'humain comme rouage essentiel... de destruction. Certes l'humain, être paradoxal, est aussi un créateur génial, doté d'une sensibilité sublime... L'un n'empêche pas l'autre.
Avec les éclairages dont je dispose je suis peu enclin à penser que quelque chose va changer à la situation que je viens de décrire. Du moins pas sans une sérieuse prise de conscience collective. À ce jour elle n'est qu'infinitésimale, quasi insignifiante. Or la destruction continue, jour après jour. Parfois irréversiblement. Pire : certains des « rouages essentiels » qui disposent d'un pouvoir accélèrent la prédation au nom d'intérêts économiques ou politiques faussement considérés comme "essentiels". Par eux, mais aussi par ceux qui en sont bénéficiaires et complices (nous), au mieux honteux, au pire indifférents, voire cyniques.
J'ai quelques difficultés à imaginer un renversement de tendance. Hormis je ne sais quelle catastrophe aux conséquences pénibles et douloureuses, je ne vois pas ce qui pourrait infléchir les courbes des réalités statistiques. L'avènement d'une humanité poétique, altruiste et généreuse, aimante et reconnaissante, semble s'éloigner, hélas. J'y croyais, autrefois. Mais les replis populistes et nationalistes qui essaiment un peu partout n'augurent rien de bon, je le crains. Tout comme les guerres à visées expansionnistes, que l'on aurait pu croire révolues. Les tensions sur les ressources suscitent des replis auto-protecteurs.
Dans ce contexte quelque peu inquiétant, l'humanité ne cède rien sur l'essentiel de ce qui la constitue en tant qu'espèce : se reproduire. Cela pose question, non ?
Tout ceci étant posé, je ne peux que reconnaître que je cède moi aussi à la facilité : je ne résiste que mollement, comme si cela était vain. Je continue de contribuer à la destruction du monde.
Et en même temps je continue à croire que, quoi qu'il advienne, il y aura toujours de l'amour, de la douceur et des poètes.
Mes remerciements à Célestine, pour ce que sa contribution m'a permis de préciser.