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Alter et ego (Carnet)
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6 décembre 2025

L'éloquence d'une non-réponse

 

Il était une fois, il y a un peu plus de quarante-cinq années, un jeune soupirant qui tournait depuis plusieurs lunes autour d'une jolie fille de son âge. Un beau jour d'été, surpassant ses doutes, il eut l'audace de lui déclarer sa flamme. Instantanément ils se trouvèrent étroitement serrés dans les bras l'un de l'autre, dans une proximité qui permit à la belle de l'embrasser fougueusement [sans lui avoir demandé son consentement, soit-dit en passant...]. Pour lui, c'était la toute première fois. Deux ans plus tard ils se marièrent et eurent... trois enfants.

 

Voici, en résumé express, le début d'une histoire dont je fus l'un des heureux protagonistes. Elle commence narrée comme un conte traditionnel parce que si la perspective d'un amour durable (entendre : jusqu'au bout de la vie) n'avait pas été solidement implantée dans mon esprit, il est probable que je n'aurais jamais osé faire une telle déclaration. Dans ma conscience de l'époque, un tel acte ne pouvait que sceller un pacte de solidarité éternelle. Oui, parfaitement : j'étais alors naïf et idéaliste ! Bon, d'accord, "niais", si vous préférez.

 

Moult lunes plus tard, il y a maintenant plus de vingt ans, je me souviens parfaitement du soir où j'ai eu cette conscience-là : c'est ma dernière nuit avec elle. Entre le premier baiser et cette dernière nuit blotti contre son corps, un quart de siècle de vie commune. Des projets partagés, des enfants, du bonheur et des galères ensemble, une intimité émotionnelle, sensible, de l'écoute et des disputes. De l'amour, quoi ! Et puis un jour, des jours, de multiples jours, craquelures qui se dessinent, fêlures qui se tracent. Jusqu'à ce que tout vole en éclats. Séparation. Déchirure. Divorce.

 

Lorsque cesse le présent partagé, que deviennent les souvenirs amoureusement engrangés ? D'abord ils ne se partagent plus, puis ne construisent plus "la légende du couple". Chacun se les approprie à sa façon, les colore ou les atténue, effectue un tri inconscient.

 

* * *

 

Au début de l'été 2025, celle qui fut autrefois mon épouse - quel terme réducteur ! - m'a rendu visite pour un motif utilitaire. Un outil à me demander ou à me rendre, je ne sais plus. Cela lui arrive de temps en temps, de passer me voir pour une raison quelconque. Une ou deux fois par an tout au plus, à sa convenance. C'est elle qui en décide. Moi ? Je ne lui demande ni ne lui propose plus rien. J'ai bien compris la leçon, qui fut rude, de la distance qu'elle instaurait entre nous. Alors quand elle est chez moi, tous les deux un peu empruntés, nous parlons de nos enfants, de nos activités respectives, de nos loisirs. Nos échanges restent assez superficiels, non engageants, entre règles de courtoisie et évitement des sujets sensibles. Pourquoi vient-elle encore discuter avec moi ? Attend-elle de ma part quelque chose dont j'ignore la teneur ? Je m'empêche d'y croire. Il arrive cependant qu'elle me fasse part d'éléments un peu plus personnels, en lien avec notre ancienne vie commune. Je l'écoute, attentif, mais vigilant à ne rien demander au-delà de ce qu'elle me confie. Je sens qu'il est important pour elle que j'entende ses paroles et je les accueille volontiers. Occasionnellement je la laisse glisser quelques mots dont je pressens l'acidité diffuse. Rien de méchant, seulement les traces d'une rancune que je sens encore présente, ou d'une peur à mon égard. Du moins c'est ainsi que je l'interprète. Je n'en dis évidemment rien, par souci d'éviter le moindre remous.

 

Surprenante retenue de ma part, pourrait-on penser. Oui, je fais profil bas.

 

Au début de l'été, donc, par je ne sais quel détour elle en est venue à me glisser, au détour d'une phrase, « un jour tu as dit que notre mariage a été un échec ». Surpris par cette assertion, qui m'a parue totalement étrangère à ma perception, j'ai manifesté mon étonnement en ce sens. Nous n'avons pas approfondi la chose sur le moment et la discussion s'est poursuivie sur le même mode : des choses à dire pour elle, une grande prudence par rapport à tout sujet "sensible" de mon côté. Lorsqu'elle fut partie, je me suis senti mal à l'aise, un peu turlupiné par ses assertions. Encombré, chiffonné. Comme si elle venait d'instiller je ne sais quel subtil poison, à peine perceptible. Ce n'était pas la première fois que je ressentais un trouble après l'avoir écoutée.

 

Je me suis rendu compte que n'avais plus envie d'être le réceptacle de ces saupoudrages aigrelets. Pourquoi ai-je enduré cela à plusieurs reprises, sans mot dire ? Relents d'une sensation de culpabilité à amender, peut-être. Soumission à visée pacificatrice...

 

J'ai laissé passer quelques jours puis, gêné par cette indéfinissable sensation de malaise, je lui ai écrit. Aucun reproche dans mon courrier, bien au contraire. Je lui exprimais le plaisir que j'avais eu à partager notre vie commune, que je voyais comme une réussite, et le bonheur de voir nos enfants heureux dans leur vie.

 

Un mois est passé, sans réponse. Puis deux. J'avais fait en sorte que mon message ne demande aucun retour et m'étais préparé à une telle éventualité. Au troisième mois je me suis dit que peut-être mon mail ne lui était jamais parvenu, ou que son adresse n'était plus valable. En soi ce n'était pas vraiment gênant et sans effet notable sur moi, mais je ne souhaitais pas qu'elle reste sur une interprétation erronée. Sachant que nous serions en contact familial un mois plus tard, j'ai pensé que je pourrais lui demander ce qu'il en était à cette occasion. Ce que je fis, donc, à un moment où je pus lui dire discrètement, seul à seule. Elle me répondit que oui, elle avait bien reçu mon message.
C'est tout.
Alors, comme si j'étais gêné d'avoir posé la question, je me suis empressé de glisser, dans un sourire voulant marquer mon détachement, que mon courriel ne demandait pas de réponse. Surtout ne pas montrer que j'accordais de l'importance à ce qui, au vu de sa non-réponse assumée, n'en avait plus. Ce faisant c'est à moi, à mes ressentis, que j'ai nié la moindre importance...

 

Il me faut souvent un peu de temps pour analyser ce qui se joue dans l'émotion immédiate et la sensibilité de l'instant, particulièrement quand trop peu est dit. Particulièrement quand ça m'affecte sans que je sache où et pourquoi.

 

Mon courrier ? Il était foncièrement "gentil", cherchant à rétablir une vérité que j'imaginais douce à lire, rassurante, bienfaisante. En quelque sorte, je prenais soin d'elle et de notre relation - ce qu'il en reste - parce que, profondément, il me tient à coeur de restaurer/maintenir un fond de confiance, quelle que soit la nature de ma relation avec/sans elle. Pourquoi ? Parce que... je suis fait ainsi. J'irai même jusqu'à dire que c'est une condition "vitale" pour que je continue à être "vivant" dans ladite relation. Avec elle, dont je fus si proche autrefois, je me suis tellement mis à distance protectrice que je reste désormais dans une retenue persistante. Je ne sollicite plus rien.

 

Sauf que... en y pensant avec un peu de recul, mon message était bel et bien une main tendue. Un filin lancé vers l'autre côté. Une ouverture. Alors qu'elle ne se soit pas saisie de ce filin, qu'elle n'ait rien répondu... finalement, c'était une réponse en soi. Un silence éloquent. Et parce que j'ai vu cette non-réponse être assumée sans sourciller - scénario que je n'avais pas envisagé - je me vois touché là où je ne m'y attendais pas. Mouais, il reste des zones plus sensibles que je le croyais.

 

Parfait ! Cela m'ouvre de nouvelles pistes d'exploration.

 

 

Lozère, juin 2025

 

Sur le même thème, à propos duquel je fus prolixe autrefois :

Commentaires
J
Le silence est une arme fatale à bout portant, un silencieux en quelque sorte. L'indifférence en est une autre, plus redoutable... Il faudrait aussi tuer ton exe, Pierre :D<br /> <br /> Apparemment, ce jeu de chat et la souris l'amuse bien. Point :P<br /> <br /> Touchantes révélations, merci Doux Pierre de les partager ici.<br /> Bon courage 😊 <br /> Julie
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C
S'il y a quelque chose à tuer, c'est de mon côté qu'il faudra tourner l'arme ;)<br /> Tuer je ne sais quoi qui souhaite/espère/désire trouver une *totale* sérénité (qui ne saurait être indifférence) dans une post-relation sans dépendre des mots ou du silence de l'autre. Je n'y suis pas encore, mais n'en ai jamais été aussi proche :)<br /> <br /> Jeu du chat et de la souris ? Peut-être, en effet, puisque le chat n'a pas conscience de ce qu'il inflige.<br /> <br /> Merci Julie :)