Le temps qui reste
Lundi 22 décembre, je suis dans une librairie en recherche de quelque cadeau. Je découvre par hasard, sous le présentoir, une pile de livres intitulés "Là où tu vas". Le dessin me plaît et m'intrigue, le sous-titre davantage encore : "Voyage au pays de la mémoire qui flanche". Ce n'est pas du tout ce que je cherchais pour un cadeau mais je feuillette quelques pages et suis d'emblée séduit par le thème. Je me l'offre ! Je pourrai le faire circuler plus tard dans la famille. Après ma mère, dont la mémoire s'est dissoute à cause de Parkinson, c'est au tour de mon père de perdre ses facultés cognitives. Lui, l'ingénieur aux idées vives et percutantes, le voilà de plus en plus égaré dans les repères temporels. C'est évidemment la mémoire récente qui "s'imprime" mal, devient confuse, floue.
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Jusqu'à il y a une quinzaine de jours, mon père menait sa vie très (trop) tranquille et quelque peu monotone, en sentant bien qu'il se déconnectait du monde. Chaque jour il s'efforçait de sortir un peu, marchait très lentement jusqu'à la petite épicerie située à 500 m et revenait parfois en tram, parce que fatigué. Un kilomètre, quarante minutes de marche hésitante, c'était déjà beaucoup pour lui.
Et puis il y a deux semaines, donc, alors qu'il arrivait chez lui après sa petite excursion quotidienne, accompagné de la dame qui chaque jour vient le voir pour lui préparer ses repas et lui tenir compagnie, paf, il s'est retrouvé par terre dans la rue. Il n'a pas compris comment il est tombé mais il ne pouvait pas se relever. Appel aux urgences, évacuation, radiographie. Bilan : fracture du col du fémur et de l'épaule. À 93 ans, une fracture du col du fémur c'est embêtant. Il a dû subir une intervention chirurgicale et l'anesthésiste nous a prévenu : à cet âge-là, une anesthésie générale n'est pas sans risques. Finalement tout s'est bien passé. Sauf qu'en pareil cas le mieux est de reprendre la marche le plus rapidement possible. Dans les jours qui suivent. Mais avec une épaule cassée, pas possible de prendre appui, donc difficile d'entreprendre la rééducation nécessaire. Résultat, mon père est alité depuis sa chute. Hôpital, puis établissement spécialisé.
Les défaillance de sa mémoire à court terme compliquent la situation : il ne comprend pas bien ce qu'il fait-là, ne reconnaît pas les gens qui viennent le voir (personnel soignant) et a l'impression d'être délaissé. Il ne se souvient pas non plus que ses enfants et petits-enfants viennent lui rendre visite. Je lui ai téléphoné hier soir pour lui dire que je passerai le lendemain après-midi, donc aujourd'hui. Ce matin il me téléphone parce que « personne ne [lui] répond » et qu'il a vu mon nom dans la liste de ses contacts téléphoniques. Je lui rappelle que je passe dans l'après-midi (ce qu'il avait déjà oublié) et cette perspective semble le rassurer. Echange bref, comme à son habitude, allant droit à l'essentiel.
Moi, ce matin, je m'étais levé tôt : 6h. Ma soirée d'hier fut solitaire, mes enfants étant éparpillés je ne sais où. Seul, alors que l'injonction sociale voudrait que personne ne le soit un 24 décembre, cela m'allait très bien. Je n'ai même pas cherché à rejoindre une comparse que je savais seule aussi de son côté. Parce que... tout simplement je sentais que je passerais une meilleure soirée en solo qu'en présence d'une personne pour qui le regard sur sa vie n'est pas joyeux. Or j'ai besoin de joie, de vie, de légèreté et de profondeur, de bienveillance et de générosité. J'ai trouvé cela dans le groupe de mes collègues devenues quasi-amies, d'une génération plus jeune que moi. J'apprécie énormément ce groupe féminin et pétillant, avec qui il est souvent question de relations de couple défaillantes. Parce que c'est leur réalité commune et que cela rencontre ma réalité d'autrefois. Nous nous entendons très bien et nous apprécions démonstrativement.
Donc ce matin, avant l'aube, j'ai poursuivi ma lecture de la veille : la BD mentionnée en début de texte. Elle me touche, m'émeut, me permet de mieux comprendre le rapport aux personnes affectées par des maladies neuro-dégénératives. Je lis par petite lampées, afin de me laisser imprégner, mais aussi de ressentir vers quoi cela me renvoie. Mon père, sa dégénérescence. Ma mère, qui "vivait morte", privée d'interactions avec ceux qu'elle aimait et qui l'aimaient. Saloperie de maladie !
Je lis, je lis... et je tombe sur cette case :
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Et là je sens couler sur mes joues des larmes que je ne retiens pas Je ne suis pas triste, c'est juste que ça résonne fort avec ce que je perçois en moi depuis quelques temps. Imperceptiblement je suis entré dans l'automne de ma vie. J'ai beau être en pleine forme physique, ne sentir aucune limite de ce côté-là (ce en quoi je me sens très chanceux), je mesure bien qu'une échéance certaine, quoique à date inconnue, a fait son nid dans mes pensées. Ces derniers temps l'idée devient plus palpable. Je n'en ai pas peur, l'ai bien intégrée, la vois prendre place avec une relative sérénité. Il n'empêche que je n'ai pas du tout envie d'en voir le terme. Ce en quoi je me différencie de mon père qui, résigné, glisse lentement vers l'atonie. Mais il est vrai qu'à côté de lui je ne suis qu'un gamin...
Ce n'est pas la perspective de ma propre fin (ou pas que) qui a déclenché mon émotion, mais celle de la fin des liens qui existent avec mes enfants et ma présence à la vie. J'ai pas envie que ça se termine ! « J'ai pas fini, j'ai pas fini ! » clamait le poète dans le bouleversant "Le temps qui reste". Mes larmes furent de joie, de gratitude face à cette émotion qui me submergeait, mais aussi teintées d'un chagrin face à l'inéluctable finitude qui nous achèvera tous, tôt ou tard. Un jour je céderai la place, c'est absolument naturel. Je vais aussi "disparaître" de l'horizon de mes descendants comme mon père disparaît du notre.
Il se trouve que, par coïncidence, il y a quelques jours seulement, la grande famille collatérale s'est réunie pour accompagner une de mes cousines qui venait de perdre son mari. Un homme attentif aux autres, généreux, érudit, apprécié. Mais de ça, les métastases cancéreuses s'en foutent. « Je ne me suis pas préparée à être veuve », m'a t'elle glissé, émue, quand on s'est pris dans les bras. Tous, nous nous comme retrouvés ensuite et c'était un bon moment. Heureux, triste et joyeux à la fois. Nous étions plus intensément vivants ensemble, reliés. Six mois plus tôt, au même endroit, on avait enterré le père de ma belle-soeur. Quatre ans plus tôt, toujours au même endroit, on venait choisir le cercueil pour ma mère. Encore avant, d'autres membres de la famille avaient été mis en bière ici. Et, pour la première fois, je me suis dit qu'un jour c'est moi qui serai dans la boite, peut-être au même endroit !
Ne vous méprenez pas sur la tonalité de ce texte, en ce jour de célébration d'une nativité bimillénaire : je ne fais que célébrer la vie et les liens qu'elle nous permet de tisser. Ils nous rendent forts et infiniment vivants.