Un petit biais d'optimisme
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Printemps précoce - Fleurs d'Hamamelis
Hier soir j'assistais à une conférence intitulée « Le climat change, pourquoi pas nous ? ». L'intervenant est connu comme "sociologue du climat" et « cherche à mettre en évidence les freins et les moteurs qui conditionnent les changements de comportement ». L'approche sociologique m'intéresse doublement : d'une part en tant qu'individu-citoyen ; d'autre part en tant qu'élu communal écologiquement engagé à l'échelle territoriale. Sur ce point, hélas, le titre de la conférence sonne juste : après 18 ans de mandat, la dynamique de changement que je croyais avoir impulsée au niveau local a finalement été neutralisée. J'ai ensuite été discrètement évincé des instances d'élaboration, conséquence probable d'une prise de position collective médiatisée. N'ai-je pas été un peu trop ambitieux d'espérer persuader avec la seule force de mes convictions ?
S'il suffisait de convictions, qui plus est solidement étayées scientifiquement, il y a belle lurette que le monde politique, économique, financier, agricole, aurait bifurqué. Si ce n'est d'eux-même, au moins par le pouvoir que représentent les mouvements de citoyens éclairés. Las... les choses ne fonctionnent pas ainsi. Nous ne sommes pas des êtres rationnels. Notre cerveau dispose de moult circuits neuronaux lui permettant de contourner ce qui lui est désagréable. Or bifurquer, changer de trajectoire, aller vers l'inconnu est particulièrement inconfortable. Sans un effort mental il sera presque toujours plus simple, spontanément, d'aller vers la facilité immédiate.
J'écoutais donc ce conférencier, déjà rencontré, expliquer pourquoi "nous", collectivement, ne changions pas alors que, globalement, nous en identifions assez clairement la nécessité. Rien de bien nouveau pour moi, qui connais la pesanteur de ma propre inertie et sais combien je trouve des arrangements avec ma propre dissonance cognitive. Ce qui a commencé à tinter bizarrement à mes oreilles c'est lorsque l'éminent orateur a adopté, sans l'indiquer clairement, un biais d'optimisme. Selon lui, si on regardait davantage les choses qui vont bien, les progrès, les évolutions positives, les bonnes nouvelles, nous aurions de quoi nous réjouir et ainsi trouver l'énergie d'avancer. En s'y prenant habilement, nous pourrions même faire changer les choses en mettant en évidence des bienfaits immédiats agréables, donc acceptables... au service d'une cause plus bénéfique encore, mais socialement inacceptable actuellement. En quelque sorte, ruser pour éviter un refus face à des changements perçus comme trop radicaux. Donner envie plutôt que contraindre. Pourquoi pas... si l'on dispose de suffisamment de temps pour cela. Sauf que ce n'est pas le cas. Et un sociologue du climat sait forcément cela.
À partir de ce moment-là je me suis mis à douter de la pertinence de certains propos tenus, que je sentais teinté d'une subjectivité auto-protectrice. Comme si cet homme - comme d'autres scientifiques - avait besoin de diffuser un message optimiste. À mon sens il ne parlait plus seulement en tant que scientifique mais aussi en tant qu'individu détenteur d'un savoir... qu'il choisissait de colorer d'optimisme. En caricaturant, c'était un peu « il suffirait qu'on y croie tous (et qu'on s'y mette sérieusement) pour que les choses changent ». Certes, à première vue, l'argument semble imparable. Fréquemment employé, il est valide en théorie. Dans le réel il ne tient pas. Les changements à mettre en place restent socialement inacceptables.
Au moment des questions de l'auditoire je n'ai pas voulu prendre la parole pour apporter un éclairage qui, à mon sens, aurait été plus réaliste. Le public semblait se réjouir des propos rassurants du conférencier et je rechigne désormais à endosser le rôle démoralisant de Cassandre. De quel droit pourrais-je m'autoriser à violenter l'insouciance ?
Par chance j'ai eu l'opportunité d'avoir une brève conversation avec le conférencier en quasi tête à tête. Je lui ai demandé comment il faisait pour rester optimiste alors qu'il dispose de toutes les données scientifiques mondiales, dont on sait les constats alarmants. Il a alors lâché, comme un demi-aveu, qu'il se mentait peut-être à lui-même. Puis, alors que le terme d'éco-anxiété est venu, il a eu cette affirmation étonnante : « les éco-anxieux sont des gens qui avaient déjà auparavant un fond anxieux ». Ce à quoi j'ai immédiatement rétorqué que, de ma propre expérience, j'incarnais précisément un cas contraire. Et que j'en connaissais d'autres. Il en parut étonné. J'ai perçu alors chez lui un de ces accommodements inconscients qui permettent de se tenir à distance des réalités qui dérangent. Ce qui est parfaitement humain.
En marge de cette conférence j'ai retrouvé deux élus de communes voisines, avec qui nous partageons les mêmes préoccupations. Eux se présentent de nouveau au suffrage citoyen. Je leur ai indiqué que pour ma part, trop déçu par l'inertie politique locale et l'entre-soi décisionnaire, je ne me représentai pas. Une des deux personnes m'a alors dit « tes prises de paroles vont manquer, en commission ». J'ai avoué ma résignation devant leur manque d'effet. Elle a insisté en disant qu'elles étaient importantes, parce que dérangeantes dans le conformisme ambiant. En effet, j'étais un des seuls à vouloir porter un regard lucide sur les turpitudes à venir. Tant pis, d'autres, lorsqu'ils seront élus, pourront prendre le relais. Je ne peux que souhaiter que les questions de réelle importance vitale soient davantage prises en compte lors des prochains mandats électifs, à quelques échelle que ce soit.
Quant à moi je vais continuer à garder discrètement ma lucidité dans ma poche et continuer à vaquer à mes cogitations.
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« La lucidité (...) est la première vertu pour un intellectuel. C’est une exigence de probité dans les analyses scientifiques qui oblige à voir et présenter la réalité telle qu’elle nous apparaît à la lumière de nos observations, même et surtout quand elle est dérangeante, voire démoralisante. Elle est « l’amour de la vérité, quand elle n’est pas aimable ». Elle consiste à « voir ce qui est comme cela est, plutôt que comme on voudrait que cela soit. » (Comte-Sponville) Cet amour de la vérité supplante même le désir d’être heureux et de se protéger des vérités qui blessent ou ruinent la sérénité. À l’opposé de la facilité avec laquelle on peut s’installer dans une vision faussée et confortable du réel, la lucidité est une forme de courage de l’intelligence. Dès lors, « La lucidité ressemble beaucoup au pessimisme. » Les deux font l’expérience d’un ordre du monde qui contrarie celui de nos désirs. Toutefois, le pessimisme en tire l’idée que toute la condition humaine est désespérante. La lucidité, loin d’être une conception générale de notre situation, ne s’exerce que sur les vérités les moins réjouissantes. »
Source : https://www.appep.net/lucidite-et-pessimisme/
- La lucidité peut-elle rendre heureux ?, avec André Comte-Sponville, France Inter