Confidentiel
Il arrive qu'avec quelques collègues (et néanmoins amies) nous nous retrouvions, après notre journée de travail, dans un lieu favorable aux discussions confidentielles. On y échange nos préoccupations du moment, notre plaisir à disposer de cette bulle de liberté. Ces moments nous sont précieux, importants pour ces femmes dont la plupart font face à des suites de relations conflictuelles avec leurs ex-compagnons. Nous en parlons souvent et j'apprécie grandement la confiance qu'elle m'accordent. En revanche il est rare que nous abordions le registre professionnel.
Pourtant l'une de ces femmes - appelons-là Zoé - nous a récemment confié, hésitante, ses réticences, et même son malaise, à se joindre à un prochain moment convivial ouvert à l'ensemble des collègues-collaborateurs de la structure qui nous emploie. Une telle confidence demandait quelques éclaircissements, que le petit groupe attendait. Pourquoi diable ai-je alors ramené ma fraise en disant que je pensais connaitre les raisons du litige ? Zoé voulut s'en assurer et, en deux mots, comprit que je savais de quoi il était question. Un peu étonnée, elle me demanda comment je savais cela. Je lui répondis naïvement, avec un oeil complice, que j'avais mes sources. Elle sembla comprendre qui était la source et ne s'en offusqua pas.
Zoé poursuivit son récit pour le petit groupe : ses réticences et son malaise parce qu'une des collègues-collaborateurs invités était auparavant sa supérieure hiérarchique (et néanmoins amie) - appelons-là Mona - mais qu'elle ne l'est désormais plus, amie. Ni supérieure, d'ailleurs, suite à des remaniements internes. Les deux femmes ne sont plus sur le même site, ne travaillent donc plus ensemble, ne se côtoient plus, mais sont bien chez le même employeur. Vous suivez ?
Elles ne sont plus amies parce que - dixit Zoé - Mona ne supportait pas que Zoé soit actuellement "en relation" (et donc en confidences) avec un de leur ex-collègue (et néanmoins ami, devenu amant successif de chacune d'elles a plusieurs années d'écart). Plus précisément, Mona redouterait (ce qui peut se comprendre...) que Gaëtan partage avec Zoé les confidences que Mona lui fit jadis. Précisons que cet ex-collègue-amant commun (mais pas simultanément) a quitté notre employeur depuis plusieurs années.
Un vrai Vaudeville !
Vous vous doutez bien que je ne me serais pas mis devant mon clavier pour simplement raconter une histoire pareille. Il s'y ajoute une autre dimension, qui ouvre encore sur une autre... Car ce qui navrait surtout Zoé c'est qu'une autre collègue (et néanmoins son amie et confidente) - appelons-là Louve - qui, elle, est restée collaboratrice de Mona sur l'ancien site, ne parle plus non plus à Zoé ! Et ça, Zoé n'en comprend pas les raisons. Elle est fort affectée de cette rupture de contact avec Louve, qu'elle voit l'éviter. Elle en vient à imaginer que Mona l'aurait peut-être discréditée auprès de Louve.
Écoutant ce récit dans lequel plusieurs relations s'enchevêtrent, tant entre les personnes qu'entre les registres (professionnel, amical, confidentiel, sexuel...), j'étais un peu perplexe, tout autant que mes autres collègues amies-confidentes. Vous aurez observé au passage que la distinction que je fais entre collègues et amies-confidentes nous place, elles et moi, dans deux registres relationnels susceptibles de générer des conflits de loyauté. Je suis habituellement très prudent dans ce genre de situation au sein desquelles on ne sait pas toujours qui est en confidence avec qui. Habituellement, je ne dis mot de ce que je sais.
Là où la situation se corse, pour moi, c'est que j'ai maladroitement évoqué la situation décrite par Zoé avec encore une autre collègue-amie... qui se trouve être ma "source" : Artémis. C'est par elle que j'avais eu, de longue date, diverses informations "confidentielles" sur les à-côtés de relations ne se limitant pas au champ professionnel. Jusque-là il était évident, entre-nous, que nous ne divulguions pas les petits secrets que nous échangions à propos de nos collègues, tant dans le champ professionnel qu'amical. Cela fait quinze ans que nous procédons ainsi, sans aucun problème. En quelque sorte, l'un et l'autre apaisons nos préoccupations en les partageant.
Or, lorsque je lui ai raconté le désarroi de Zoé, Artémis en a été fort surprise puisqu'elle côtoie quotidiennement Louve, collègue-amie-confidente qui a une version totalement opposée : Louve souffre du silence de Zoé, dont elle ne comprend pas les raisons !
Artémis m'a alors suggéré d'en glisser un mot à Zoé (de qui elle était proche autrefois), afin de mettre fin à ce malentendu dommageable à deux personnes en situation de mal-être relationnel. Attentifs au bien être de nos collègues-amies, spontanément, nous avions envie de résoudre au plus tôt le quiproquo. J'ai d'abord dit que j'allais tenter cette manoeuvre, que je sentais cependant délicate... avant de prendre conscience que cela indiquerait à Zoé que j'ai divulgué la confidence qu'elle m'avait faite. Simultanément Artémis se rendait compte que le secret qu'elle m'avait transmis ne pouvait pas aller au delà de moi, sous peine de mettre en évidence sa divulgation des confidences de Louve.
La situation se montrait plus que délicate !
Nous en avons conclu que nous ne pouvions rien dire aux deux personnes en souffrance, en manque l'une de l'autre, sous peine de mettre en évidence nos échanges de "secrets des autres" alors que, théoriquement... « cela ne nous regarde pas ! »
Il n'y a même pas de dilemme : nous devons nous taire ! Garder secrets nos échanges confidentiels.
Assez navré par cette situation, j'ai invité Artémis à ce que nous soyons plus prudents, à l'avenir, quant aux "secrets" que l'on s'échange à propos de nos collègues respectifs. Jusque-là nous n'avions pas eu d'interférences, chacun de nous ayant un cercle de collègues distincts (nous ne travaillons plus sur le même site depuis quinze ans et ne nous côtoyons pratiquement jamais dans le cadre professionnel). Mais au fil des ans et des mouvements de personnels il peut arriver - et il est arrivé - que les configurations changent et que de nouvelles relations confidentielles, improbables, s'installent.
Si je fais un petit retour en arrière sur ce qui a conduit à cette situation abracadabrantesque je constate que, sans m'en rendre compte, c'est parce que je me sentais en confiance dans ma relation d'amitié avec Zoé que je lui ai dévoilé ma connaissance d'un des "secrets" transmis en confiance par Artémis il y a plusieurs années : Mona et Gaëtan ont été "en relation intime". Ce n'était pas caché, d'ailleurs, mais, n'étant pas sur place, je n'étais pas censé le savoir. De mon côté je n'avais rien dit à Artémis lorsque j'appris que Zoé et Gaëtan étaient en relation proche. Je ne lui avais pas confié ce que m'avait confié Zoé, par respect du secret des confidences. Il aura fallu qu'Artémis m'en parle pour que je lui dise que je le savais depuis des mois.
Peut-être suis-je trop scrupuleux ?
Si je remonte encore plus en arrière, je réalise que nos secrets et confidences d'ex-collègues du quotidien datent du départ d'Artémis pour l'autre site, d'où elle m'a narré diverses anomalies, situations conflictuelles, relations plus ou moins cachées, que je n'étais pas censé connaître. Je me souviens n'avoir pas toujours été (voire jamais...) à l'aise avec ces éléments "volés". Je savais des choses sur des personnes sans qu'elles le sachent. Des choses qui étaient tant du registre professionnel que du registre personnel. Je n'avais pas à savoir qui contournait les règles, qui faisait mal son boulot, ni qui couchait avec qui. J'aurais sans doute dû refuser tout ce qui pouvait porter préjudice à autrui...
Ce n'est pas parce que ni Artémis ni moi ne divulguions ces à-côtés au-delà de nous qu'il était sain que nous les échangions.
D'un autre côté... n'est-ce pas le propre de l'amitié que de pouvoir parler de ce qu'on ne pourrait pas dire aux autres ? On n'a pas forcément une personne "neutre" à portée d'oreille...

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