Faire durer le plaisir
Il y a deux façons d'obtenir ce que l'on désire : se faire plaisir tout de suite... ou laisser diffuser la satisfaction. Croquer le carré de chocolat noir ou le laisser subtilement fondre en bouche. Boire cul-sec ou se délecter par petites lampées gouleyantes. Faire l'amour le premier soir ou laisser le temps de l'apprivoisement opérer.
Étant plutôt adepte de la diffusion lente, je n'ai pas dérogé à cette tendance pour la fin de mon activité professionnelle. Voilà pas moins de 29 mois que je savoure une retraite progressive. J'ai pu goûter mon plaisir et ajuster la date de libération.
Cependant, un peu pris de court, je découvrais en septembre dernier mon impréparation mentale en constatant qu'il ne me restait plus que 99 jours de travail à effectuer. Et beaucoup de congés à solder. À partir de là, réduisant mes jours de labeur à deux et demi par semaine, j'ai commencé à anticiper l'arrêt total, me laissant aller à imaginer tout ce que j'allais pouvoir faire du temps libre dont j'allais disposer...
Sauf que deux mois plus tard, alors que le processus de "débranchement" était enclenché, mon employeur me proposa de jouer les prolongations. Il avait perçu mon ambivalence face à la perspective de l'arrêt définitif et s'était rendu-compte que personne n'aurait le goût de reprendre les missions que j'assure avec conviction. Sa proposition fut donc la suivante : un contrat de travail d'un jour par semaine, jusqu'à la fin de l'année 2026. Voire au-delà si je le souhaitais. Bigre, la proposition était alléchante ! D'un autre côté, je m'étais déjà projeté vers un temps libre perpétuel, quelque peu attirant. Je demandai donc quelques semaines de réflexion... au terme desquelles j'ai dit oui au cumul emploi-retraite. Cela allait me permettre de reporter sine die ma fin totale d'activité, tout en me laissant un large champ de liberté temporelle. Solution plutôt plaisante.
Depuis mi-décembre j'ai pu me rôder à l'alternance du travail et du temps libre, en ressentir les avantages et inconvénients respectifs. Le plus appréciable est l'allègement de charge mentale, dû au fait de ne plus avoir de fonctions organisationnelles. Cependant je continue à m'investir, restant engagé dans les réflexions collectives. Je participe à des groupes de travail, contribue aux projets et grandes orientations stratégiques en cours.
Aujourd'hui il me reste moins de quinze journées de travail à effectuer, parmi lesquelles je vais insérer des congés. Je sens bien, viscéralement, que le changement de rythme est imminent. Très bientôt, je vais être encore moins présent au boulot. Ce que ça me fait ? Eh bien je me rends compte que, finalement, ce qui me fait un peu gamberger, c'est moins la réduction de fréquence des interactions sociales professionnelles que celle des liens amicaux qui s'y sont développés. Si je n'étais pas intégré dans le petit groupe de femmes qui s'est constitué autour de confidences relationnelles, affectives, sentimentales, dans une joyeuse ambiance de rires et de bienveillance, j'aurais assurément beaucoup moins de motivation à prolonger mon implication professionnelle. En fait mon ambivalence s'est précisée là où je ne l'attendais pas : si d'un côté j'aspire au temps libre, de l'autre je ressens un immense plaisir à côtoyer de près des personnes avec qui j'apprécie énormément la qualité des échanges. Au travail, mais surtout en dehors. Quelle ironie : durant mes plus de quarante années de vie professionnelle, je n'avais jamais eu la chance de partager une telle affinité, un tel plaisir à « être en présence de » !
Pas étonnant que j'ai envie de faire durer le plaisir.
Galanthus nivalis, plus connu sous le nom de Perce-neige