La vie n'attend pas
Il est des périodes de l'existence plus trépidantes que d'autres, lissées par la routine. L'heure de la retraite en ferait-elle partie ? Si je me fie à ce que je vis et ressens depuis quelques mois, je pourrais répondre par l'affirmative. L'impression pourrait toutefois être trompeuse et résulter d'une conjonction hasardeuse. D'une synchronicité.
Je m'explique : alors que je suis dans la singulière phase de passage entre la vie dite "active" et celle de "retraité en emploi", il se trouve que je suis confronté à d'autres mutations, placées par le hasard dans la même case temporelle. La mauvaise chute de mon père, en décembre, a des conséquences qui vont bien au delà des séquelles physiques : ses facultés mentales, qui avaient dégringolé avec une célérité qui nous a tous pris de court, continuent de se détériorer. Ces derniers temps il a des accès de profonde tristesse, de découragement et d'angoisse. « Je suis foutu ! », clame-t-il, désespéré. Il est partiellement lucide : sa mémoire récente s'efface et il le sait. Il le constate, en parle, mais peine perdue : ça n'imprime plus. Il commence à se rendre compte que dans son brouillard mental il ne sait plus vraiment qui est en face de lui. Il hésite sur le prénom de ma soeur, qui va pourtant le voir chaque jour. J'ai l'impression qu'il va, comme ma mère, perdre ses facultés intellectuelles en toute conscience. Une conscience intermittente, certes, qui s'effiloche, mais avec des vrais moments de lucidité. Je trouve ce genre de fin assez horrible. Et en même temps c'est une "fin" qui peut s'éterniser, tant que les fonctions vitales ne sont pas atteintes.
Nous sommes désormais certains qu'il ne pourra pas revenir dans son appartement. Il va donc entrer en EHPAD et y rester... jusqu'à la fin de ses jours. Il sort de deux mois de soins et d'une rééducation... qu'il refusait de faire, "oubliant" qu'elle lui était indispensable pour retrouver sa mobilité. Personne n'aurait pu l'y forcer.
Sa fin de "vie" - c'est à dire de conscience et d'interaction avec les "vivants" - coïncide donc avec la fin de ma vie professionnelle... qui, elle, s'ouvre à de nouvelles potentialités. Pour moi ce croisement de trajectoires est un peu troublant. Cela exacerbe mon envie de profiter d'être vivant.
En fait son triste sort ravive mes réflexions sur ma propre finitude ; réactive des pensées qui s'empoussiéraient dans l'ombre : qu'ai-je envie de vivre ? Je pense là en termes de relations et de temps partagé. Mon accommodement avec la solitude, désormais bien implanté, va-t-il faire bon ménage avec la liberté qui arrive au galop ? Suis-je vraiment prêt à aller jusqu'au terme de ma vie "seul" (formulation abusive : ma famille est proche) ? Mes choix d'autrefois, nés des contingences d'une époque, sont-ils toujours valides ? Je dois reconnaître que le plaisir que me procurent des échanges joyeux et sans heurts, avec un microcosme féminin généreux et empathique, me rappelle combien cela me nourrit d'intensité vivante, quelle que soit la configuration. J'ai actuellement la chance de vivre cela et j'en profite : l'expérience m'a enseigné que "rien ne dure". Ou plutôt que "rien n'est acquis". J'accueille donc, avec une bénéfique joie, ce qui se vit au présent.
Récemment l'une des participantes du petit groupe m'a incité à dévoiler un peu ma vie sentimentale, moi qui écoute les leurs depuis plus d'un an. Jusque-là je m'étais brièvement décrit comme célibataire, heureux de l'être par la liberté que ce statut m'octroie. Lorsqu'elles évoquaient leurs difficultés de couple, passées ou présentes, il m'arrivait de vanter les indéniables avantages de la vie en solo. Quant à mon expérience du divorce, connue, elle permettait quelques échanges fondés sur deux décennies de recul. Alors cette fois, lorsque j'ai commencé à lâcher mes confidences, les questions ont fusé en salves continues. Cela m'a incité à dévoiler des pans entiers d'un parcours relationnel dont elles ignoraient tout. Manifestement ce que j'ai vécu jadis les intéressait grandement. Quelques questions au sujet de ma détermination à la vie solitaire m'ont alors été posées : « est-ce vraiment la vie que tu veux, toi qui aimes tant approfondir ? ». Réponse standard : je ne suis pas hermétiquement fermé à une rencontre mais, jusque-là, je n'ai plus vu l'indispensable alchimie réciproque opérer. Alors j'évite de me laisser aller à imaginer des dimensions qui, actuellement (et depuis fort longtemps), ne s'incarnent pas. Et ça me va comme ça.
Un jour, peut-être... Ou pas. La vie n'attend pas.
Bouleaux de Chine, immortalisés en février 2017