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Alter et ego (Carnet)
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2 juin 2026

Attirance

 

Pour celui ou celle qui chercherait à comprendre ce qui l’anime dans ses dynamiques relationnelles, une question semble incontournable : qu’est-ce qui fait que telle personne m’attire ? Par quelle « alchimie physiquementale » cela opère-t-il ? Avec la maturité et l'expérience, y aurait-il une évolution dans les attirances ? Probablement...

 

Vous me direz, pourquoi chercher à comprendre ce genre de choses ? Vis-les ! Mouais... il semble que mon approche de l'autre n'est pas aussi simple. Alors j'observe et j'analyse. Aussi longtemps que nécessaire.

 

Et justement, il se trouve que les circonstances m'ont mis en situation d’observation participante : je me suis vu soumis à l'imprévisible et frémissant phénomène de l'attirance, après des années de léthargie, alors que je ne le cherchais pas. Voire que je le refusais. [Euuuh… vraiment ? Comment pourrais-je être certain qu’inconsciemment je ne désirais pas quelque chose de ce genre ? Pour l'heure, peu importe : je vais me contenter d'observer ce qui s'est produit en moi.] Là, j’en suis encore au stade précoce de conscience durant lequel je peux décider des orientations que je vais prendre. Puisque rien ne presse [non, vraiment rien], j’ai eu le temps d’analyser la situation à froid. Le temps de soupeser les différentes options à l'aune de ma vie de solitaire avide d'échanges sensibles.

 

Je crois que l’attirance c’est un phénomène viscéral, presque animal, absolument pas réfléchi et non maîtrisable. En quelque sorte, ce n’est pas l’individu qui décide de l’attirance. Il est attiré. C’est là ou pas, vivant, changeant, fugace. Et cela peut se produire à tout moment, n’importe où. En revanche c'est bien l’individu qui choisit de suivre qui l'attire, de s’y laisser aller si les conditions s’y prêtent.

 

Contextualisons : cela doit faire à peu près quatre ans que j’ai vu Jade pour la première fois. Visage, regard, silhouette, expression, gestuelle... instantanément « quelque chose » en moi a identifié qu’il y avait « quelque chose » d’attirant en elle . Quoi exactement ? C'est confus. Il y a assurément une similarité avec la représentation archétypée, assez floue, largement inconsciente, qui m’est personnelle. En quelque sorte il y a eu réveil de « quelque chose » de préexistant. Deux options s'offraient à moi : suivre cette attirance et agir... ou observer comment cela évolue. Pas fonceur pour deux sous, j'ai évidemment choisi la seconde option.

 

L'affaire est platement banale : au début, un espace commun qui m'amène à croiser Jade de temps en temps. Sans aucune activité partagée, cela restait occasionnel. Tous les deux peu expansifs, discrets, on se disait poliment bonjour en se croisant, comme on le fait entre personnes qui se connaissent peu. Peut-être existait-il cependant une sorte d’impalpable affinité réciproque ? Quelque chose de très subtil, indiscernable, intuitivement perçu ? Il me plaît de l'imaginer. À chacun de nos brefs et souriants échanges je ressentais un fin plaisir, que j'ai supposé réciproque. C’était léger, délicat, bienfaisant… comme avec d’autres femmes avec qui existe le même genre de manège. Rien d'extraordinaire, donc. De menus plaisirs qui embellissent simplement le quotidien.

 

Dans les quelques lignes qui précèdent un esprit affûté aura noté plusieurs choix de ma part : imaginer une éventuelle connivence muette, supposer un partage, me laisser aller à ressentir un plaisir. Autrement dit : laisser place à l'élaboration d'un fantasme de rapprochement, aussi ténu et imprécis soit-il.

 

En apparence, tout cela est bien anodin et pourrait se résumer ainsi : « il n'y a pas de mal à se faire du bien ». C'est invisible, ça ne dérange personne, ça ne coûte rien. Juste un petit plaisir saisi en passant. Ou peut-être... devrais-je dire "volé" ? Car bien sûr, comme à chaque fois que je sens le parfum de l’attirance, je suis resté à distance [névrose persistante de la non-valeur de soi]. Surtout ne rien laisser paraître de mon intérêt ! Laisser l’illusion flotter dans l'air plutôt que de prendre le risque de la perdre. Mais perdre quoi puisque je n'avais rien ? Sauf ce fantasme évanescent construit à l'insu de Jade... Donc "volé", en quelque sorte. Pris sans son consentement et dissimulé.

 

Ce que je décris là - une appropriation non-dite - n'était pas venu à ma conscience avant que je me mette à analyser le mécanisme sous-jacent de mon attirance. Cela m'apparait à l'instant, en le mettant en mots. Dans une première version du texte j'avais écrit : « Il en faut peu pour embellir une journée et il serait idiot de gâcher ces plaisirs fugaces. Et puis je crois que cela me convient bien, lorsque je perçois une réciproque appréciation, de rester dans le simple plaisir du côtoiement. » Là encore apparaît un choix de ma part : ressentir un plaisir personnel et m'en satisfaire, sans tenter une approche tant il me paraissait improbable de susciter l'intérêt réciproque de Jade.

 

Alors bien sûr je décris là une pratique courante : une personne nous plaît et à partir de là nous échafaudons des scénarios imaginaires. Mais rester durablement dans l'imaginaire est-il judicieux ?

 

Avec Jade, l'insignifiant manège des rencontres fortuites a duré au moins deux ans, sans conséquence aucune. J'ignorais évidemment tout de sa perception à mon égard. Jusqu’à ce qu'un changement de contexte nous amène à oeuvrer ensemble de temps en temps ; puis que soit constitué un groupe auquel je fus invité à me joindre. En apprenant que Jade y entrait aussi j'ai ressenti un indubitable pétillement intérieur, m’incitant à accepter l’invitation avec un plaisir doublé. Il est clair que j'avais conscience de mes sensations et de mon plaisir, que j'ai choisi de laisser exister. Ce faisant j'ai continué à nourrir un imaginaire fantasmatique.

 

À partir de là, au cours de conversations d’interconnaissance, plus poussées, plus personnelles que dans le cadre habituel, j’ai découvert davantage chaque personnalité du groupe. L’intérêt particulier que j’avais pour Jade fut renforcé (il aurait pu être amoindri) : ses idées, sa singularité, son naturel, son humour, avaient le parfum d’une originalité plaisante. Plusieurs fois elle a lancé des phrases qui ont éveillé ma curiosité. Je l’aurais bien invitée à poursuivre mais cela pouvait l'engager à se livrer davantage sans que je sache si elle y était prête. Pouvais-je orienter la discussion dans cette direction ? Tandis que j'hésitais, la dynamique des conversations de groupe nous avait déjà porté ailleurs. La situation s’est répétée plusieurs fois, dans différentes configurations. Rarement nous avons eu quelques minutes seul à seule, ce qui ne m'a pas permis d’approfondir les échanges souhaités avec Jade. Et puis il faut un minimum de temps devant soi pour entrer dans le registre personnel approfondi.

 

Je décris là une situation passive. J'ai observé, eu envie de, mais je n'ai rien fait. Je suis resté dans la mentalisation a posteriori. Une forme d'évitement, peut-être ? Plusieurs fois j'ai pensé à ces occasions ratées, eu envie d'en reparler avec Jade, cherché comment créer les conditions favorables... sans agir. Trop d'incertitude, trop de gêne à prendre le risque de m'exposer. Ce status quo devait me convenir. Sauf qu'à la longue je dois bien reconnaitre que plus le temps passe, plus je découvre sa personnalité… et plus Jade m’intrigue et me plaît. Il y a quelques mois j'en suis venu à mettre le mot attirance sur ce phénomène bien connu. Toutefois, le fait que celle-ci fut d'abord physique, avant que s'y ajoutent les dimensions mentale et sensible, suscite un certain trouble en moi. Fondamentalement, je me demande ce qui m'attire le plus fortement vers elle. Les questionnements sur mes motivations et une hypothétique suite ont pris de la place dans mon esprit, débordant des seuls moments en sa présence, et m'amènent donc, après plusieurs mois de cogitations internes... à m'ouvrir de la situation ici. Avec l'objectif d'une clarification grâce à la mise en mots (ce qui fonctionne, je le constate).

 

Récapitulons : une attirance inattendue, donc, donnant lieu à un fantasme indéterminé. Je fais quoi de ça ? Je l'articule comment avec mon choix de vivre en solitaire ? La situation dure depuis suffisamment longtemps pour que j’ai eu le temps d’y réfléchir. Sentant croître mon désir de proximité, je me suis questionné sur sa nature et sur ce que je souhaite réellement vivre. En lisant ce que je décris, d’aucuns verraient une évidence : fonce ! De mon point de vue il en va tout autrement. Moult questions sont apparues : de quoi ai-je vraiment envie ? Et elle, a-t-elle envie de partager davantage avec moi ? Mais quoi, le cas échéant ? Visiblement elle m’apprécie, mais jusqu’à quel degré ? Seule Jade pourrait me répondre, si seulement je la questionnais...

 

Un détail qui a une *petite* importance : elle a un compagnon intermittent, ce qui limite forcément mes ambitions [déception unanime des lectrices qui imaginaient déjà pour moi un boulevard sentimental scintillant !]. Lorsque j'ai appris cela, l'an dernier, mon imaginaire hésitant a vu se fermer toutes les portes. Depuis, j'ai été informé des désillusions de Jade, quelques mois plus tard, et ai assisté à une quasi-rupture. Aux dernières nouvelles leur relation, qui se poursuit à ce jour, ne correspond pas aux attendes de Jade. D'ici à ce qu'elle soit ouverte à d'autres rapprochements... absolument rien ne l'indique. Bref : je suis loin d'avoir à trancher entre liberté seul ou à deux. Il n'empêche que ce qui m'attire chez Jade est toujours là. En spéculant audacieusement je pourrais envisager une approche prudente et délicate, dans le registre strictement amical. Mais avec quelle intention ?

 

Il y a quelques mois, au cours d'une conversation anodine totalement extérieure à nous, Jade a affirmé en riant que « un homme qui propose à une femme un restaurant a forcément une idée derrière la tête ». J'ai défendu le point de vue inverse, arguant qu'il m'était plusieurs fois arrivé de me trouver dans cette situation sans aucune « idée derrière la tête ». Jade s'est montrée dubitative.

 

Cela m'a fait réfléchir. D'une certaine façon ce postulat coupait court à toute initiative de ce genre puisque, ce faisant, j'aurais dévoilé une supposée « idée derrière la tête »... que je pensais ne pas avoir. En poussant ma réflexion plus loin je me suis demandé si, en l'occurence, une hypothétique invitation de ma part ne correspondrait pas à je ne sais quelle « idée derrière la tête ». Même très vague et lointaine. Dans le genre... fantasme de rapprochement, aussi flou soit-il. Accessoirement, en rédigeant ces lignes, je réalise que mon exemple personnel ne tenait pas : à chaque fois que je me suis trouvé seul au restaurant avec une femme, je crois bien que c'était... à leur initiative ! D'ici à penser que toutes aient pu avoir « une idée derrière la tête », je ne m'y hasarderai pas...

 

Bon, alors je veux quoi avec Jade ? Sûrement pas une histoire amoureuse ! Aucune envie de m’embringuer dans ce genre de situation. D’une part je tiens trop à ma liberté de solitaire, d’autre part je redoute les projections autour de cette idée. Non, tout bien réfléchi, ce que j'aimerais préférentiellement c’est une relation de confidence/confiance. Plutôt dans le registre de l’amitié, donc. J’ai fait la part des choses et c’est cette envie qui prédomine chez moi. Une large part de mon "fantasme de rapprochement", la plus fondamentale, est là. Sauf que, en même temps, je ne suis pas tout à fait au clair avec les limites que l’on confère à l’amitié. Je ressens aussi, depuis le premier jour, une attirance physique. Une envie d'étreinte bienfaisante. Tendre, chaleureuse, affectueuse, respectueuse. Sensuelle peut-être. Sexuelle ? Ce n’est ni un objectif, ni un passage obligé. Seulement une possibilité diffuse. Une éventualité qui n’est pas d’actualité... mais dont il m'importait qu'elle existât cependant. Je l'exprime au passé parce que j'en suis venu à me demander si le refus volontaire de sexualité ne présente pas quelques vertus intéressantes pour la pérennité de relations où l'amitié prédomine. Notamment en mettant fin à la part de fantasme dans laquelle l'intimité est la plus sujette aux complications.

 

C'est pourquoi, à froid et avant toute éventuelle approche sensible et confidentielle, je peux choisir que, quoi qu'il advienne avec Jade, je ne me hasarderai pas à aller au-delà de l'amitié stricte. Je n'ai aucune envie de mettre en péril une relation qui, si elle devenait propice aux confidences, chercherait à explorer d'autres dimensions beaucoup plus engageantes émotionnellement et difficilement maîtrisables. 

 

En marge de cette analyse je sens bien, au fond de moi, les reliques d'une vaine tentation : celle de la "relation totale" (amour entier), vieux fantasme entretenu par toute une culture de l'engagement basé sur une confiance "absolue". Chimères que tout cela ! Bien sûr cela peut exister, mais avec une rareté qui a permis de l'ériger en modèle fantasmatique. Au stade où j'en suis, je n'y crois plus. Mon imaginaire relationnel est devenu autre, même si je ne sais pas encore bien à quoi il correspondrait concrètement.

 

NB : Les bases de ce texte ont été rédigées le 20 mai, retouchées, amendées et retravaillées jusqu'à la date de publication.

 

 

Bouquet naturel de graminées au soleil couchant

 

Commentaires
J
Waouh, quel texte ! Intimiste et presque intimidant, je me sens un peu voyeuriste en te lisant 😊<br /> À part un évident penchant pour la lettre J, je n'ai rien à relever 😀<br /> Vive l'amour et l'amitié, les deux piliers d'une vie épanouie.<br /> Bises pluvieuses Pierre, bonne soirée.
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C
Bonjour Julie<br /> <br /> Texte intime, c'est vrai, très personnel et presque impudique. Aux limites de ce que je peux exprimer sur ce blog. Douze jours d'ajouts, suppressions et retouches entre le premier jet et la publication, quand même ;)<br /> <br /> Pour les foins, il va falloir attendre le retour du beau temps !<br /> <br /> Belle journée à toi.
J
Délicate photo, il est temps des fenaisons 😊