Hors de portée
Parmi les confidences que me fait régulièrement ma collègue Juliette, celle de la crainte de la solitude. Elle le dit clairement : « je ne pourrais pas vivre seule ». Lorsqu’elle en parle, elle s’enquiert systématiquement de ma situation d’homme vivant en solo. Cela l’intrigue. Il en va de même pour le petit groupe d’amies avec qui nous nous réunissons occasionnellement. Bien que la plupart soient passablement désabusées par rapport aux relations amoureuses (toutes se sont séparées dans la douleur), aucune ne s’imagine vivre durablement seule. Même Églantine, celle qui se disait être tentée par ce mode de vie simplifié, a fini par s’inscrire sur un site de rencontre et trouver un compagnon épisodique. L’élan amoureux initial n’a cependant pas duré, le nouveau lien s’étant rapidement fragilisé jusqu’à sembler perdu. Il fut sauvé in extremis, au prix de quelques désillusions fatalistes.
Ma stabilité immuable dans une solitude assumée les intrigue, donc. On me questionne : « tu es sûr qu’au fond de toi tu n’aimerais pas faire une rencontre ? ».
C’est cette même question qui est revenue dans la bouche de Juliette, lors de notre dernière séance de confidences. Généralement j’ai une moue un peu hésitante quand il s’agit de répondre. Car non, je ne suis pas vraiment « sûr » de ne pas me retrouver, un jour, en présence d’une femme qui pourrait me faire changer d’avis (et de vie). Je ne suis pas obtus ni campé sur ma position, qui tient davantage d’un constat que d’une volonté. En revanche, je ne « crois plus » qu’une rencontre bouleversante puisse de nouveau advenir. Juliette s’est alors lancée : « je suis viscéralement convaincue que je ne rencontrerai jamais plus quelqu’un que j’aimerai autant que j’ai aimé mon compagnon ». Cela lui paraît impossible, tellement elle a pu être amoureuse de lui, tellement il existait une osmose entre eux. D’où sa difficulté à le quitter… et à s’imaginer avec un autre.
Elle m’a alors regardé malicieusement, avec un sourire en coin : « c’est la même chose pour ton histoire, hein ? ». Visiblement elle a bien saisi ce qu’il en était, alors que je pensais m’être peu épanché sur le sujet. Mais la brillance de mon regard lorsque j’en ai parlé, avec une exaltation inhabituelle et un sourire radieux, ont probablement montré davantage que mes paroles.
Je me demande si la chance d’être happé, bouleversé, émerveillé par une rencontre magnétique peut se répéter. Probablement, oui ; même si, par principe, de telles occurrences sont rares. Non parce qu’il n’y aurait, sur terre, que très peu de personnes avec qui cela puisse se vivre (pour peu que les circonstances s’y prêtent…), mais parce qu’une telle déflagration change notre regard, notre perception, nos projections. En cela je crois qu’il y a des rencontres révélatrices. De soi, de l’autre, de l’amour et de ce que l’ensemble engendre. La révélation nous transforme, définitivement. Avec une conscience amplifiée par l’expérience, nous ne sommes plus la même personne mais une version améliorée, augmentée, "upgradée". C’est peut-être l’irréversibilité de la révélation qui change tout. En quelque sorte, nous ne sommes plus vierges, nous avons été impressionnés, exposés à la lumière comme pouvait l’être une pellicule (du temps ou celles-ci étaient sur film argentique). L’intensité de l’éblouissement n’est peut-être pas reproductible.
Je ne saurais être affirmatif et je suppose que certaines personnes connaissent l’intensité relationnelle à répétition. Comme une série de flashes délivrant à chaque fois leur shoot, cocktail de dopamine, d’ocytocine et de sérotonine. Mais peut-être sommes-nous constitués différemment les uns des autres ; les uns s’accommodant bien d’histoires plus ou moins brèves et intenses, les autres d’histoires patiemment construites avec le projet hasardeux – voire funeste - de les voir durer. Je ne sais pas. J’ai beau avoir retourné dans tous les sens mon imaginaire aimant-amoureux, ses variations me paraissent limitées. En fait, les rares élans qui ont pu naître en moi depuis que je vis seul n’ont eu nulle concrétisation sentimentale, tandis que les rapprochements qui sont advenus, à l’initiative de femmes suffisamment entreprenantes, n’ont éveillé aucun élan majeur en moi. Belles et enrichissantes rencontres, agréables, confidentes, surprenantes, douces ou chaotiques, intimes, vibrantes parfois, mais d’élan amoureux il n’y eut point. Tout cela est ancien, maintenant. Aujourd'hui, tout au plus puis-je occasionnellement ressentir quelques attirances singulières, des désirs d’amitié sensible, d’intimité teintée de pulsions floues, sans que je ne sache bien si elles sont d’ordre sensuel, émotionnel ou intellectuel. Sans doute un peu tout ça à la fois. Sauf que ma grande prudence à cet égard a pu - et pourrait encore - décourager celles qui auraient besoin de signes clairs et assurés. Ma première limite, c’est l’abîme insondable de mes doutes…
À moins que... qu’il ne s’agisse d’une hantise du rejet ? C’est à dire d’être renvoyé à une solitude subie, à la cruelle morsure du manque et l'altération d'une confiance mise à mal. Vivre seul, finalement, n’est-ce pas une façon d’éviter la sensation de solitude ?
Bref, si je vis seul depuis aussi longtemps c’est que cela me convient bien. Libre et paisible comme il me sied, j’ai appris à être affectivement autonome. Certes, cette existence tranquille me prive de la volupté de certaines dimensions dont je connais le pouvoir régénérant, mais je crois que ce que je pourrais en espérer reste inatteignable. Mes rêves, en la matière, me semblent hors de portée.
Orchis singe, début mai