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Alter et ego (Carnet)
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16 mai 2026

Hors de portée

 

Parmi les confidences que me fait régulièrement ma collègue Juliette, celle de la crainte de la solitude. Elle le dit clairement : « je ne pourrais pas vivre seule ». Lorsqu’elle en parle, elle s’enquiert systématiquement de ma situation d’homme vivant en solo. Cela l’intrigue. Il en va de même pour le petit groupe d’amies avec qui nous nous réunissons occasionnellement. Bien que la plupart soient passablement désabusées par rapport aux relations amoureuses (toutes se sont séparées dans la douleur), aucune ne s’imagine vivre durablement seule. Même Églantine, celle qui se disait être tentée par ce mode de vie simplifié, a fini par s’inscrire sur un site de rencontre et trouver un compagnon épisodique. L’élan amoureux initial n’a cependant pas duré, le nouveau lien s’étant rapidement fragilisé jusqu’à sembler perdu. Il fut sauvé in extremis, au prix de quelques désillusions fatalistes.

 

Ma stabilité immuable dans une solitude assumée les intrigue, donc. On me questionne : « tu es sûr qu’au fond de toi tu n’aimerais pas faire une rencontre ? ».

 

C’est cette même question qui est revenue dans la bouche de Juliette, lors de notre dernière séance de confidences. Généralement j’ai une moue un peu hésitante quand il s’agit de répondre. Car non, je ne suis pas vraiment « sûr » de ne pas me retrouver, un jour, en présence d’une femme qui pourrait me faire changer d’avis (et de vie). Je ne suis pas obtus ni campé sur ma position, qui tient davantage d’un constat que d’une volonté. En revanche, je ne « crois plus » qu’une rencontre bouleversante puisse de nouveau advenir. Juliette s’est alors lancée : « je suis viscéralement convaincue que je ne rencontrerai jamais plus quelqu’un que j’aimerai autant que j’ai aimé mon compagnon ». Cela lui paraît impossible, tellement elle a pu être amoureuse de lui, tellement il existait une osmose entre eux. D’où sa difficulté à le quitter… et à s’imaginer avec un autre.

 

Elle m’a alors regardé malicieusement, avec un sourire en coin : « c’est la même chose pour ton histoire, hein ? ». Visiblement elle a bien saisi ce qu’il en était, alors que je pensais m’être peu épanché sur le sujet. Mais la brillance de mon regard lorsque j’en ai parlé, avec une exaltation inhabituelle et un sourire radieux, ont probablement montré davantage que mes paroles.

 

Je me demande si la chance d’être happé, bouleversé, émerveillé par une rencontre magnétique peut se répéter. Probablement, oui ; même si, par principe, de telles occurrences sont rares. Non parce qu’il n’y aurait, sur terre, que très peu de personnes avec qui cela puisse se vivre (pour peu que les circonstances s’y prêtent…), mais parce qu’une telle déflagration change notre regard, notre perception, nos projections. En cela je crois qu’il y a des rencontres révélatrices. De soi, de l’autre, de l’amour et de ce que l’ensemble engendre. La révélation nous transforme, définitivement. Avec une conscience amplifiée par l’expérience, nous ne sommes plus la même personne mais une version améliorée, augmentée, "upgradée". C’est peut-être l’irréversibilité de la révélation qui change tout. En quelque sorte, nous ne sommes plus vierges, nous avons été impressionnés, exposés à la lumière comme pouvait l’être une pellicule (du temps ou celles-ci étaient sur film argentique). L’intensité de l’éblouissement n’est peut-être pas reproductible.

 

Je ne saurais être affirmatif et je suppose que certaines personnes connaissent l’intensité relationnelle à répétition. Comme une série de flashes délivrant à chaque fois leur shoot, cocktail de dopamine, d’ocytocine et de sérotonine. Mais peut-être sommes-nous constitués différemment les uns des autres ; les uns s’accommodant bien d’histoires plus ou moins brèves et intenses, les autres d’histoires patiemment construites avec le projet hasardeux – voire funeste - de les voir durer. Je ne sais pas. J’ai beau avoir retourné dans tous les sens mon imaginaire aimant-amoureux, ses variations me paraissent limitées. En fait, les rares élans qui ont pu naître en moi depuis que je vis seul n’ont eu nulle concrétisation sentimentale, tandis que les rapprochements qui sont advenus, à l’initiative de femmes suffisamment entreprenantes, n’ont éveillé aucun élan majeur en moi. Belles et enrichissantes rencontres, agréables, confidentes, surprenantes, douces ou chaotiques, intimes, vibrantes parfois, mais d’élan amoureux il n’y eut point. Tout cela est ancien, maintenant. Aujourd'hui, tout au plus puis-je occasionnellement ressentir quelques attirances singulières, des désirs d’amitié sensible, d’intimité teintée de pulsions floues, sans que je ne sache bien si elles sont d’ordre sensuel, émotionnel ou intellectuel. Sans doute un peu tout ça à la fois. Sauf que ma grande prudence à cet égard a pu - et pourrait encore - décourager celles qui auraient besoin de signes clairs et assurés. Ma première limite, c’est l’abîme insondable de mes doutes…

 

À moins que... qu’il ne s’agisse d’une hantise du rejet ? C’est à dire d’être renvoyé à une solitude subie, à la cruelle morsure du manque et l'altération d'une confiance mise à mal. Vivre seul, finalement, n’est-ce pas une façon d’éviter la sensation de solitude ?

 

Bref, si je vis seul depuis aussi longtemps c’est que cela me convient bien. Libre et paisible comme il me sied, j’ai appris à être affectivement autonome. Certes, cette existence tranquille me prive de la volupté de certaines dimensions dont je connais le pouvoir régénérant, mais je crois que ce que je pourrais en espérer reste inatteignable. Mes rêves, en la matière, me semblent hors de portée.

 

 

Orchis singe, début mai

 

Commentaires
A
Je pense que tu as raison en disant que si tu vis bien ainsi depuis longtemps, c'est que cela te convient sinon tu aurais oeuvré pour changer de situation. Je pense que l'humain a cette propension à douter régulièrement sur ses choix de vie, surtout en pouvant comparer autour de nous. Au boulot, je ne mentirais pas en disant que sur 20 collègues, je suis la seule célibataire. Pas mal de couples homosexuels aussi. Ils se montrent tous les photos des enfants, des petits enfants, des maisons, des vacances familiales, des fêtes à chaque célébration nationale, et je n'ai .. que mon chien à montrer :). Et pourtant, je ne me sens pas malheureuse. Je respire tellement pendant mes temps d'oisiveté, je randonne énormément, je suis toujours dehors face à la mer, j'ai la chance de vivre sur la côte méditerranéenne. Je suis contente pour mes collègues, je leur souhaite plein de bonheur. Mais encore une fois, je ne me sens pas malheureuse ainsi. Sinon, je crois que j'aurais bougé pour y remédier aussi. J'ai des amis que je ne cherche pas à voir non plus. Je crois que je me suis ainsi affirmée et je ne me considère pas seule. Je pense même que je croise beaucoup plus de monde que ceux en couple, car dehors, je suis ouverte à tous les échanges, aussi anecdotiques soient-ils. Je ne regarde pas l'heure, je pars quand je veux et reviens quand je veux. J'aime cette manière de vivre, je n'ai plus de gêne à l'affirmer. Après, je suis honnête, mon travail (je suis enseignante coordinatrice en ULIS) m'apporte énormément en termes d'échanges, j'ai croisé énormément de jeunes et de parents qui ont dû dépasser les handicaps, le regard de la société, c'est tellement enrichissant. Je vais donc essayer de travailler le plus longtemps possible, si je peux jusqu'à 67 ans, voire même 70. Après on verra. Quant à la volupté, je n'y pense jamais.. mais çà, c'est moi ;)
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C
Je pense que tu as raison : quand on a avancé en âge, ce qu'on vit correspond à peu près à ce qui nous convient. Ou bien on se satisfait de ce que l'on vit, même si ce n'est pas l'idéal. Il serait vain de se lamenter alors qu'on a eu toute une vie pour aller vers soi. Ce qui n'empêche pas une forme de doute, de remise en question. Je dirais même que c'est nécessaire pour s'assurer qu'on est bien dans le "meilleur chemin".<br /> La comparaison avec les autres ? Hmmm, n'est-ce pas un piège ? Bien sûr on regarde autour de soi, mais les choix des autres ne nous correspondent pas forcément. D'où l'intérêt du questionnement à ce sujet.<br /> <br /> C'est intéressant ce que tu dis à propos des photos que l'on montre de sa vie, ou ce qu'on en raconte. Qu'est-ce qu'on cherche à afficher ainsi ? Sa "normalité" (faire comme les autres) ou sa singularité (voilà ce que moi je vis) ? Est-ce du partage ou de la promotion de soi ? Au boulot il y a une question rituelle : t'as fait quoi ce week-end, (ou pendant tes vacances) ? T'es allé où ? Comme s'il était évident que la vie était ailleurs. Difficile de répondre « je suis resté chez moi, tout seul et je n'ai rien "fait", mais j'ai vécu intérieurement, ressenti, admiré, humé, écouté, déambulé et c'était bon ! ». J'ai l'impression que c'est un peu ce que tu vis, d'après ce que tu décris.<br /> <br /> Quant à la liberté des célibataires et assimilés, elle est tellement précieuse ! Tu la décris très bien :) Et tu as raison de souligner l'importance du métier lorsque celui-ci est utile, porteur de sens, riche d'échanges sur la pratique. Je suis dans une situation similaire à la tienne et j'ai moi aussi fait durer le plaisir. Moins longtemps que ce que tu prévois, cependant ;)<br /> <br /> Pour ce qui est de la volupté, j'aime bien la sonorité du mot et l'idée qu'il véhicule. Je l'utilise ici au sens de : « Plaisir intense. Synonyme : bien-être, bonheur, délice, enchantement, ivresse, joie, jouissance, plaisir, ravissement, régal. – Littéraire : délectation, lasciveté, lascivité. »
J
Bonjour, Pierre 😊 <br /> Solitude, un sujet d'écriture récurrent chez toi. Puisque bien vécue et assumée, j'ai rien à rajouter. Juste te souhaiter pouvoir un jour t'affranchir de ton exe 🙂 <br /> Amitié virtuelle, bon dimanche Pierre 🔆😊😘
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C
Bonjour Julie<br /> <br /> J'emploie le terme solitude, malheureusement souvent connoté négativement, parce que le terme "solitaire" renvoie à quelque chose de plus volontaire, me semble-t-il. Le terme "solo" est plus léger, alors je la case aussi de temps en temps. "Seul" est le plus anodin de tous. Tu as raison, ce sujet revient assez volontiers ces derniers temps, notamment parce que la perspective de la retraite pleine et entière se rapproche. Alors il y a forcément des échos avec ma vie de solitaire. Le vieillissement me conduit aussi à réinterroger mes "choix" de vie en solo puisque l'âge a des effets sur les potentialités de rencontres.<br /> <br /> J'aime bien me laisser aller à disserter sur ce qui me pose question. C'est souvent assez fécond :)<br /> <br /> Pour ce qui est de "mon ex", quelques précisions. D'abord je n'emploie pas spontanément ce terme. Il ne m'est jamais naturel, seulement utilisé pour être compris dans les échanges ou les discussions. D'ailleurs, souvent, j'oublie ce disgracieux préfixe, en parlant de "ma femme". Elle l'a été et le restera, ne serait-ce que symboliquement. Plus subtil : il ne s'agit pas ici de "mon" ex, mais de "mes" ex, si tant est que je doive utiliser ce mot qui m'écorche la langue. Je reste volontairement imprécis quand je parle de ces deux relations à forte dimension amoureuse (mais aussi amicale, confidente et "de confiance"), surtout quand il s'agit de dynamiques similaires. Mais il y a bien eu une autre femme, qu'elle non plus je ne qualifie pas d'ex-amie ou ex-amoureuse. Pour moi *l'essence* de ces liens reste "vivante", même si les relations de se vivent plus, ou plus de la même façon. Il semble que, dans ma représentation mentale de ce genre de liens, certains parties restent inaltérables. Ce qui n'empêche pas de m'en affranchir plus ou moins totalement ;)<br /> <br /> Merci et beau dimanche à toi !