Le chant des cigales
Une cigale chante dans mon jardin. Sous le climat provençal cette stridulation caractéristique serait d'une banale normalité. Enfant, durant les vacances d'été, j'ai toujours entendu les cigales en Provence. Mais là où je réside actuellement, en hauteur dans des collines faisant face au Massif de la Chartreuse, ce n'est tout simplement jamais arrivé. Ah si, une seule fois, il y a deux ans, durant quelques minutes. Avec mon fils, présent ce jour-là, nous nous étions regardés, stupéfaits par l'anormalité. J'avais tenté de l'enregistrer, mais sans succès. L'évènement avait été trop bref.
Cette année, cela fait quatre jours d'affilée que je l'entends. Plus étonnant encore, dimanche dernier c'est dans le Vercors, à 1200 m d'altitude, que j'ai entendu la cymbalisation de l'insecte ! Je pourrais me réjouir de ces sonorités méditerranéennes à domicile, évoquant la chaleur des souvenirs d'enfance, les pins, le soleil. Mais non, la lancinante mélodie ne me réjouit pas. Elle m'inquiète. C'est le signe manifeste du changement climatique.
Bien sûr, depuis plusieurs années j'ai vu arriver des oliviers dans les jardins du secteur, des lauriers roses, des palmiers... autant d'espèces qui, il y a quelques décennies, il aurait été impensable de voir résister aux longs et froids hivers Dauphinois. Mais d'hiver, ici, il n'y a quasiment plus. Comme un contrepoint, en forêt j'ai pu constater la mort en masse de grands sapins, épicéas, hêtres, qui correspondaient aux conditions climatiques locales. Bref : le changement climatique est perceptible par les sens, en observant et écoutant la nature. Il l'est désormais aussi pour les humains, avec trois canicules d'affilée depuis la fin du mois de mai. Du jamais vu. Du jamais ressenti avec une telle intensité. S'y ajoutent des incendies majeurs dans des zones jusque-là jamais touchées avec une telle ampleur.
Alors forcément ça fait réagir. Beaucoup de gens découvrent la réalité concrète de ce que les scientifiques clament depuis des décennies. Il fait chaud, très chaud, c'est pénible et ça dure. Signe de l'évolution par la perception corporelle, les espaces de libre expression tels que les commentaires du journal Le Monde montrent une évolution notable. Même chose pour les publications sur LinkedIn, dont j'avais délaissé la lecture depuis plusieurs mois. Sans m'être livré à une recension rigoureuse, je constate à la fois le nombre de publications et la fréquence d'irruption du sujet chez des personnes qui habituellement n'en parlent pas. Et pas seulement pour dire "j'ai trop chaud", mais pour rappeler que cette chaleur n'est que la conséquence de notre inconséquence commune. Il y a irruption à large échelle de la notion de responsabilité personnelle (et une accusation des pouvoirs publics et des instances économiques, plus habituelle). Plus rares, mais cependant en nombre croissant, quelques cassandres rappellent que le changement climatique n'est qu'une des neuf limites planétaires que les humaines s'évertuent à dépasser...
Je ne m'étends pas davantage sur ce thème qui, par l'anxiété qu'il avive, n'a jamais suscité un fol enthousiasme ici ni ailleurs. Disons que je l'évoque cette fois comme repère temporel dans le flux irrégulier de ce blog.