Couleur d'orange
Ne pas s'exprimer ne signifie pas que l'on n'a rien à dire. Au contraire, ce peut être le signe d'une incapacité à le faire. Par manque de temps, par gêne, par confusion mentale ou toute autre raison ne permettant pas de laisser se dérouler le fil des mots.
J'étais déjà en période de doute, un peu perplexe quant à la tonalité et l'orientation de mes écrits, lorsqu'est survenue la conjonctions d'évènements climatiques de l'été : canicules à répétions, sécheresse généralisée et série d'incendies culminant avec celui de Gironde entraînant l'évacuation de 220.000 personnes à proximité de Bordeaux. Là, je suis entré en état de sidération. Non pour les évènements eux-mêmes - prévus depuis des années à une échéance incertaine quoique proche - mais par la libération de la parole et l'effet de sidération d'une majorité de la population française, voire européenne. En quelque sorte, je suis entré en résonance avec cette sidération alors que moi-même je ne la ressentais pas. Au contraire, il y avait comme une fébrilité en moi à voir enfin réagir de toute part. Il y avait manifestement une sensation de catastrophe perçue comme "inattendue". J'ai ressenti une amère satisfaction, celle des disciples de Cassandre, pensant « ce n'est pas faute de vous avoir prévenus ». Et même une schadenfreude, cette joie malaisante à voir se réaliser envers d'autres ce que l'on redoute pour soi (le "soi" étant ici à assimiler au "nous").
Oui, j'étais mal à l'aise de constater les signes de désarroi, d'anxiété, de souffrance à travers les divers supports informationnels que je consultais, presque aussi fasciné, obnubilé, que lors des attentas du 11-septembre. J'ai passé des heures à lire le flux ininterrompu d'articles et de "posts" sur LinkedIn, chacun s'exprimant depuis son vécu, ses émotions, son savoir. Débordement. Tellement de mots, d'analyses à chaud, de compassion, de critiques, de recherche de coupables en tous genres... Une onde de secousses qui, sur le moment, m'a rappelé les espérances d'un "Monde d'après" 2020, plus vertueux, imaginant que l'après-confinement changerait quelque chose dans la suicidaire trajectoire de l'humanité. On sait ce qu'il en a été et il est probable que, sauf nouveaux évènements bien plus dramatiques (Coucou El Nino 2026), notre trajectoire nationale ne déviera pas d'un iota.
« Un jour pourtant un jour viendra couleur d'orange ». Cette phrase d'espérance, régulièrement citée par Célestine, prend son sens avec cette autre : « Un jour d'épaule nue où les gens s'aimeront ». Les vers d'Aragon sont beaux, incontestablement, et pourtant l'idée qu'ils diffusent se cogne brutalement à une réalité : ce jour n'est pas encore advenu. Cela acte le fait que les gens ne s'aiment pas ; ils ne s'aiment pas entre eux, ils ne s'aiment pas eux-mêmes en tant que partie d'un tout. Nous ne savons pas aimer ce que nous sommes ni aimer ce que nous vivons. Sinon, nous ne saccagerions pas cette terre de laquelle nous sommes nés.
« La terre est bleue comme une orange », écrivit aussi Aragon dans un autre poème. De nombreux jours sont devenus couleur d'orange un peu partout sur cette terre, sans que les gens s'aiment davantage. Et maintenant chez nous, en France, dans la démesure d'un "méga-incendie". « Notre maison brûle et... nous regardons ailleurs » la regardons brûler, pourrait aujourd'hui déclamer le grand poète Jacques Chirac.
/image%2F1147477%2F20260802%2Fob_990166_1785139574956.jpeg)
Cette photo, devenue virale, est un instantané de Maximilien Lamy-AFP
Il en décrit les circonstances ici.