La souffrance du bourreau
Sommes-nous tous des égos souffrants ? Qu'est-ce qui fait que l'attaque, aussi minime soit-elle, l'emporte sur l'autre possibilité: la main tendue ?
Coup sur coup deux faits sont venus confirmer mon texte "Griffes et crocs".
- Une lectrice, que j'estime et avec qui j'aime échanger, s'est servi précisément du texte cité en surlignant certains passage pour m'envoyer dans la figure un égocentrisme qu'elle m'attribue de façon assez violente. Par chance j'ai non seulement un bouclier de protection, mais surtout je n'avais rien à voir avec les griefs qu'elle me formulait. Ce qui m'interpelle c'est la raison pour laquelle, au lieu de me demander pourquoi j'aurais effacé son commentaire, et pourquoi je ne répondais pas à ses mails, elle s'est exprimée par affirmations accusatrices: « tu as supprimé un commentaire pourtant tout gentil » (pourquoi l'aurais-je fait ?), et« tu ignores mes mails » en sous-entendant qu'ils me dérangeraient. Ainsi, sans y être pour rien, me voici considéré comme un individu qui ne correspond pas à ce qu'il écrit. Et ça, c'est plutôt désagréable. D'autant plus que ladite lectrice a suivi mon histoire depuis très longtemps et que je me sentais en confiance avec elle.
Je ne m'arrêterai pas à cette erreur de jugement et j'espère que le malentendu sera rapidement dissipé, mais je cite ce cas particulier comme exemple de réaction "négative". Elle aurait tout aussi bien pu opter pour l'attitude d'ouverture en cherchant à comprendre cette incohérence dans mon comportement. Si elle ne l'a pas fait, si elle s'est sentie bafouée ou négligée... c'est probablement que mon attitude supposée réveillait quelque chose qui lui appartient. Elle s'est "défendue". Le plus surprenant... c'est qu'elle a une formation de thérapeute !!!
- Une autre lectrice semble vouloir sanctionner l'impudeur (?) de ce carnet en ne revenant plus le lire (j'avoue être assez insensible à cette menace...), suite aux commentaires générés par le texte pré-cité. Il semble que là encore il y ait eu malentendu, et là encore coups de griffe plutôt que tentative d'explication.
Cela me fait entrevoir l'ampleur des difficultés de compréhension, puisque même autour d'un texte qui évoque le problème celui-ci apparaît ! Et de la part de personnes qui semblaient apprécier mes écrits...
Qu'ai-je voulu dire en évoquant la nécessité pour les victimes de s'interroger sur leur sort dont elles se plaignent ? Tout simplement rappeller qu'une relation est un fil tendu entre deux personnes (Jacques Salomé parle "d'écharpe relationnelle"), et donc que chacun, en tenant une extrêmité, a sa part de responsabilité. Dans une relation libre, c'est à dire sans autorité prépondérante de l'un sur l'autre, chacun est responsable de sa moitié de relation. Et que si l'un se soumet à ce qu'il considère comme des abus de la part de l'autre... il devrait s'interroger sur les raisons qui le poussent à cette soumission. Quel "confort" trouve t'il dans cette situation dont il souffre ? Pourquoi accepte t-il la violence verbale, l'humiliation ? Pourquoi y est-il aussi sensible ?
En exprimant cela c'est à moi que je pose les questions puisque je me sens facilement "victime". Mais j'ai compris que c'était bel et bien un choix de ma part. C'est bien moi qui donne à l'autre le pouvoir de me faire mal. Ses mots ne sont rien que des mots, et c'est moi qui accepte ou non leur pouvoir blessant. Je parle là de relations librement consenties, et pas de liens d'ascendence tels que parent-enfant puisque là ce genre de paroles à un effet redoutablement destructurant. Et c'est évidemment en souvenir de ces maltraitance enfantines que l'on réagit encore à l'âge adulte.
Ainsi, si des gens agressent les autres, c'est une façon d'exprimer un mal-être. Dans les cas que je cite le préjudice est infime. Dans d'autres cas plus sérieux la souffrance de l'agresseur peut être importante. Toute la difficulté est de rester à distance de cette souffrance (généralement inconsciente et insoupçonnée) pour demeurer hors de portée des crocs. Tous nos rapports à l'autre sont donc sous-tendus par ces blessures secrètes et enfouies. Et plutôt que de les laisser se réactiver, la solution "idéale" serait de se mettre à l'écoute de l'agresseur. Pas facile, hein ? Tenter de l'aider, lorsque c'est possible, d'exprimer ce qui le fait souffrir plutôt que de répondre par une agression contraire ou une soumission craintive. Toute l'histoire de l'humanité est construite autour de cette violence de domination...
Et je suis convaincu que la seule façon de ne pas se laisser entraîner dans la spirale de l'agression ou de la victimisation est de chercher à se connaître. A prendre la responsabilité de soigner nos blessures personnelles pour ne pas en faire porter la douleur sur les autres. Cela consiste donc à se "regarder le nombril", sans complaisance. Cette thérapie permanente, sans cesse confrontée à l'autre et à sa différence, est le travail de toute la vie.
En décrivant cela je n'invente assurément rien (ceci prévenant la critique de mes "lieux communs"), mais je reformule à ma façon ce que j'intègre en profondeur. Ne reste plus qu'à le mettre en pratique...