Mondes parallèles
Dans un certain monde ça brûle, ça caillasse et ça s'invective. Violence et affrontements. Les médias en parlent beaucoup et ça deviendrait presque préoccupant. D'autant plus qu'on en est éloigné et qu'on se fie justement à ce qu'en disent les médias. Il paraît que vu de l'étranger ce qui se passe en France ferait penser à une guerre civile... Vision déformée par une présentation partielle et partiale, effet de loupe: l'info semble représenter la réalité. Ce n'est qu'une part de celle-ci.
Que je coupe le robinet à info et tout cela n'existe plus dans mon monde. Pas davantage que les milliards d'évènements qui se produisent dans le quotidien de milliards de gens. Aujourd'hui, dans le monde, il se passe quantité de choses plus importantes que des voitures brûlées, et je n'en sais rien. L'info spectacle envahit tout, et se nourrit d'elle-même. Ce qui se passe en ce moment en France n'existe à cette échelle que parce que les médias en parlent. Le problème est ailleurs, bien plus ancien et profond que cette éruption superficielle. Juste un furoncle qui devient visible tout à coup alors que l'nfection est connue, grandissante, mais négligée. Cette infection s'appelle indifférence, si ce n'est mépris.
Mais que dire qui n'est pas dit ailleurs ? Je n'ai rien à apporter à ce genre d'évènement. Ça me préoccupe, mais le problème est tellement complexe que d'en parler me semble vain. Je n'en ai pas les compétences.
Dans mon monde à moi, sans infos... il se passe des choses beaucoup plus terre à terre: ce matin la gelée blanche a cristallisé sur l'herbe encore drue et verte. Première gel, cet accompagnant de l'hiver qui, comme une vieille connaissance reviendrait avec presque un peu de retard. Pour un peu il se serait fait attendre...
Autrefois, dans les campagnes, c'était l'évènement du moment. Premier signe des rigueurs à venir. Le monde se limitait alors à quelques kilomètres alentour. Au delà... il fallait des évènements vraiment majeurs pour qu'il soient retransmis, et avec beaucoup de délai. C'était un filtre efficace pour comprendre ce qui était "important". Aujourd'hui ce mode de fonctionnement est encore celui de milliards de gens. Mais l'info en continu et imédiate déforme notre perception du monde. Le «village mondial» rend artificiellement important ce qui ne l'est pas et occulte ce qui l'est.
C'est peut-être pour ça que je n'écoute pas trop les infos. Surtout celles de la télé. Elles me plongent dans un monde virtuel qui n'est pas le mien. Qui n'est pas la réalité. Ici tout est calme, il fait beau, les forêts ont viré à l'ocre. Aucune voiture brûlée en vue, aucun gendarme. Un jour comme un autre, plutôt agréable. Pourtant des gens meurent un peu partout sur la planète. De faim, de maladies, de guerres. C'est la réalité. Je ne la connais que de façon abstraite. Ce n'est pas mon monde... et pourtant c'est le monde duquel je fais partie. Il est important que je le sache, mais la télé ou la radio me parlent d'autre chose, plus spectaculaire, plus proche, plus inquiétant. L'info inquiétante dans l'immédiat, celle qui fait peur sans recul, l'émotion brute. Oui, c'est ça: l'info-émotion. Celle qui suscite les passions, déchaine les commentaires vains, donne la parole à ceux qui ne savent pas.
Voila pourquoi je me tais face à ce monde-là. Je m'y intéresse, mais je préfère le recul et le filtre du temps. Celui qui sera pris par des gens compétents qui analyseront en détail les raisons, implications et conséquences des évènements, hors de l'immédiat. Mais à ce moment-là les médias seront ailleurs, en train de traquer de nouvelles émotions immédiatement inquiétantes, rapidement évoquées, artificiellement gonflées, et usurpant un titre d'évènement.
Je n'aime pas cette fausse réalité.