La cérémonie
Quand j'avais une dizaine d'années j'allais à l'école du village. Une école comme autrefois, un peu anachronique dans les années 70. Pupitres de bois et encriers de porcelaine. Parquet ciré. Grandes cartes géographiques Vidal-Lablache suspendues au mur.
Un jour était bien particulier, qui nous voyait tous, la soixantaine d'enfants de tous âges répartis en deux salles de classe, sortir en rang deux par deux. Nous nous rendions alors à la "cérémonie du 11 novembre". Quelques centaines de mètres à parcourir jusqu'au monument aux morts, entre la mairie et l'église, sous le grand tilleul. Il y avait là beaucoup de messieurs en costume du dimanche, dont certains très âgés portaient des médailles sur leur veston. Le monument était entouré de gerbes de fleurs. Certaines étaient ceintes de rubans tricolores avec des phrases en lettres de métal. Tout un cérémonial impressionnant se mettait en place. Les enfants que nous étions répartis en arc de cercle derrière un de ces vieux messieurs, un paysan qu'on croisait parfois dans la campagne. Le maire était là, aussi, avec son écharpe tricolore.
Quand tout était prêt il se lançait dans un discours dont je ne me souviens plus du contenu, sauf qu'il y parlait de la guerre. Et je savais, sans bien me rendre compte, que les vieux messieurs y étaient. Je ne m'interrogeais pas beaucoup sur le fait qu'ils n'avaient que quelques années de plus que moi quand ils avaient fait cette guerre.
Le discours fini, quelques messieurs en costume du dimanche apportaient encore des grandes gerbes de fleurs. Puis le plus vieux d'entre eux lisait la liste des noms qui étaient gravés sur le monument de pierre.
Je trouvais que c'était un peu idiot puisqu'on pouvait les lire tout seuls. Tout le monde savait lire, pensais-je, même les plus jeunes de l'école... Et en plus ils étaient là depuis toujours ces noms, chaque jour ou pouvait les lire si on voulait. C'étaient des patronymes connus, parfois portés par certains de nos copains. Souvent il y avait plusieurs noms identiques. Sans doute des frères, ou des cousins.
Une fois la litanie épuisée, rigoureusement la même que celle de l'année précédente, le silence se faisait.
Nous tournions alors tous nos regards vers le garde champêtre, ce jour là coiffé d'un inhabituel képi. Et le brave homme, celui que nous rencontrions lorsqu'il fauchait les bord des routes, celui qui nous parlait un peu quand il aiguisait sa faux, avait son air grave pour ce jour spécial.
Il levait sa trompette d'un geste auguste.
Prenait son temps en sachant tous les regards tournés vers lui, pour cette seule minute de gloire de l'année.
Inspirant un grand coup, il soufflait enfin la tant attendue "Sonnerie aux morts". Un air lugubre à vous glacer le sang, qui me donnait la chair de poule. Silence total parmi tous les participants. On aurait dit que nous tous étions au garde-à-vous.
Puis la fin de la trompette laissait les murmures reprendre, puis les paroles. Les corps se défigeaient, et l'assemblée commençait à se disperser en petits groupes. Pendant ce temps là les maîtresses donnaient leurs consignes pour continuer la cérémonie. Car c'était surtout ce qui allait suivre qui était le plus attendu. Au lieu de retourner directement à l'école nous bifurquions vers le haut du bourg, pour entrer dans un des cafés du village. Un lieu où je n'allais jamais, sauf ce jour là. Parfois il faisait froid à cette date et le contraste avec la chaleur de la salle était réjouissant. Pour l'occasion c'était la salle de réception qui était ouverte, vite remplie par tous les gamins que nous étions. Une salle en parquet, qui sentait bon l'ancien, mi-renfermé, mi-humidité, avec sa grande vitrine de portes de bois à carreaux de verre coulé. Ces vieilles vitres à la planéité imparfaite qui déforment légèrement les images. Et la récompense tant attendue était là: le vin chaud. Tous les verres étaient alignés sur les tables recouvertes de nappes blanches. Donner à boire du vin à des enfants, dans un café où se retrouvent habituellement des abonnés de l'apéritif à toute heure, me semblait assez incongru. Mais bon, puisque la maîtresse était là, les parents avaient probablement accepté cette transgression exceptionnelle. Vous vous rendez-compte: non seulement on n'était pas en classe, mais en plus on buvait du vin ! Et on se régalait de petits gâteaux...
Je ne sais pas à quoi ressemble aujourd'hui cette cérémonie dans ce village où je n'habite plus. Il n'y a plus aucun des vieux messieurs qui ont fait la guerre. J'ai entendu ce matin à la radio qu'ils n'étaient plus que six, en France. Les plus jeunes ont... 107 ans. Le plus agé en a 111. Dans quelques années il n'y aura plus aucun survivant.