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Alter et ego (Carnet)
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12 novembre 2005

La cérémonie

Quand j'avais une dizaine d'années j'allais à l'école du village. Une école comme autrefois, un peu anachronique dans les années 70. Pupitres de bois et encriers de porcelaine. Parquet ciré. Grandes cartes géographiques Vidal-Lablache suspendues au mur.
Un jour était bien particulier, qui nous voyait tous, la soixantaine d'enfants de tous âges répartis en deux salles de classe, sortir en rang deux par deux. Nous nous rendions alors à la "cérémonie du 11 novembre". Quelques centaines de mètres à parcourir jusqu'au monument aux morts, entre la mairie et l'église, sous le grand tilleul. Il y avait là beaucoup de messieurs en costume du dimanche, dont certains très âgés portaient des médailles sur leur veston. Le monument était entouré de gerbes de fleurs. Certaines étaient ceintes de rubans tricolores avec des phrases en lettres de métal. Tout un cérémonial impressionnant se mettait en place. Les enfants que nous étions répartis en arc de cercle derrière un de ces vieux messieurs, un paysan qu'on croisait parfois dans la campagne. Le maire était là, aussi, avec son écharpe tricolore.

Quand tout était prêt il se lançait dans un discours dont je ne me souviens plus du contenu, sauf qu'il y parlait de la guerre. Et je savais, sans bien me rendre compte, que les vieux messieurs y étaient. Je ne m'interrogeais pas beaucoup sur le fait qu'ils n'avaient que quelques années de plus que moi quand ils avaient fait cette guerre.

Le discours fini, quelques messieurs en costume du dimanche apportaient encore des grandes gerbes de fleurs. Puis le plus vieux d'entre eux lisait la liste des noms qui étaient gravés sur le monument de pierre.

Je trouvais que c'était un peu idiot puisqu'on pouvait les lire tout seuls. Tout le monde savait lire, pensais-je, même les plus jeunes de l'école... Et en plus ils étaient là depuis toujours ces noms, chaque jour ou pouvait les lire si on voulait. C'étaient des patronymes connus, parfois portés par certains de nos copains. Souvent il y avait plusieurs noms identiques. Sans doute des frères, ou des cousins.

Une fois la litanie épuisée, rigoureusement la même que celle de l'année précédente, le silence se faisait.

Nous tournions alors tous nos regards vers le garde champêtre, ce jour là coiffé d'un inhabituel képi. Et le brave homme, celui que nous rencontrions lorsqu'il fauchait les bord des routes, celui qui nous parlait un peu quand il aiguisait sa faux, avait son air grave pour ce jour spécial.

Il levait sa trompette d'un geste auguste.

Prenait son temps en sachant tous les regards tournés vers lui, pour cette seule minute de gloire de l'année.

Inspirant un grand coup, il soufflait enfin la tant attendue "Sonnerie aux morts". Un air lugubre à vous glacer le sang, qui me donnait la chair de poule. Silence total parmi tous les participants. On aurait dit que nous tous étions au garde-à-vous.

Puis la fin de la trompette laissait les murmures reprendre, puis les paroles. Les corps se défigeaient, et l'assemblée commençait à se disperser en petits groupes. Pendant ce temps là les maîtresses donnaient leurs consignes pour continuer la cérémonie. Car c'était surtout ce qui allait suivre qui était le plus attendu. Au lieu de retourner directement à l'école nous bifurquions vers le haut du bourg, pour entrer dans un des cafés du village. Un lieu où je n'allais jamais, sauf ce jour là. Parfois il faisait froid à cette date et le contraste avec la chaleur de la salle était réjouissant. Pour l'occasion c'était la salle de réception qui était ouverte, vite remplie par tous les gamins que nous étions. Une salle en parquet, qui sentait bon l'ancien, mi-renfermé, mi-humidité, avec sa grande vitrine de portes de bois à carreaux de verre coulé. Ces vieilles vitres à la planéité imparfaite qui déforment légèrement les images. Et la récompense tant attendue était là: le vin chaud. Tous les verres étaient alignés sur les tables recouvertes de nappes blanches. Donner à boire du vin à des enfants, dans un café où se retrouvent habituellement des abonnés de l'apéritif à toute heure, me semblait assez incongru. Mais bon, puisque la maîtresse était là, les parents avaient probablement accepté cette transgression exceptionnelle. Vous vous rendez-compte: non seulement on n'était pas en classe, mais en plus on buvait du vin ! Et on se régalait de petits gâteaux...


Je ne sais pas à quoi ressemble aujourd'hui cette cérémonie dans ce village où je n'habite plus. Il n'y a plus aucun des vieux messieurs qui ont fait la guerre. J'ai entendu ce matin à la radio qu'ils n'étaient plus que six, en France. Les plus jeunes ont... 107 ans. Le plus agé en a 111. Dans quelques années il n'y aura plus aucun survivant.

Commentaires
G
Ton récit est émouvant. je n'ai aucun souvenirs de ce type parce que je vivais dans une grande ville,nous n'allions pas aux cérémonies et ne buvions pas de vin chaud. J'ai une pensée pour ces vieux messieux centenaires. Je pense à ceux qui n'ont pas eut la chance de vivre aussi longtemps, emportés trop tôt dans leur vie à cause des guerres. Puis à ceux qui ont survécu à la guerre mais ont eut une vie pleine de souvenirs douloureux.
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L
Merci à tous, à spécialement à Hélène pour ce récit très sensible qui relie l'Histoire et l'avenir. Nos enfants deviennent ce que nous en faisons, pour le meilleur ou le pire, et je suis certain que ta fille ne proncera jamais ces propos...<br /> Toute la responsabilité du rôle de parent se mesure à la façon dont nous construisons la tête de nos enfants.
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A
Jolie évocation, qui m'a rappelé des souvenir d'enfance.
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H
Années ’80, dans une petite école de campagne. Les pupitres en bois sont toujours là mais les encriers de porcelaine ont disparu.<br /> Pas de commémoration obligatoire du 11 novembre… et pas de vin chaud dans le café sur la place du village !<br /> <br /> Mais je sais. L’institutrice n’a pas à nous parler de ce monument. Je sais très bien que c’est le Monument des Vies brisées. Mes grands-parents n’y vont jamais, eux non plus. Ils préfèreraient pouvoir oublier – oublier les morts – oublier les horreurs – oublier leurs souffrances.<br /> Ils se sont réfugiés dans ce petit village après la guerre (la IIe), dans cette grande maison sans confort au milieu de nulle part, ouverte à tous, ouverte au vent, entourée de forêt. C’est là, avec eux que j’ai grandi. <br /> Ils parlent très rarement de ce passé trop lourd.<br /> Vient un jour cet homme, qui veut faire remettre une médaille à mon grand-père, lors d’une de ces fêtes commémoratives. Mon grand père, ce grand homme au calme olympien, se fâche et met cet homme à la porte. En rentrant, il pleure. « J’ai tiré sur des gamins qui n’étaient pas tellement plus vieux que toi. Comment pourrais-je être fier de ça ? »<br /> <br /> 2003 – Je vais porter ma petite fille de 3 ans à l’école. Une petite école de campagne – une trentaine d’enfants séparés en 2 classes ; travaillant sur de vieux pupitres en bois… le temps passe, les pupitres restent… Le café de ce village est fermé.<br /> <br /> Dans la cour de récréation, un enfant d’une dizaine d’années saute au cou de son institutrice, l’embrasse, fou de joie ; « c’est la guerre en Irak ! ».<br /> Je lève les yeux vers la maîtresse. Nos regards désolés se croisent.<br /> <br /> Dans la main, la main de ma petite fille. Trop petite – trop petite pour comprendre – trop petite … mais je me suis promis que jamais je n’entendrai ce genre de propos sortir de sa bouche. <br /> Devoir de mémoire, il sera bientôt temps pour moi de ressortir ces vielles photos de familles, ces vielles photos de guerre qui n’en finissent pas de jaunir dans leurs vieilles malles.
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C
Quelle évocation émouvante...et bien rendue!<br /> En Belgique, il n'y a plus personne<br /> C'est terminé!<br /> Mais il y a bcp de choses qui sont inscrites dans nos mémoires transgénérationnelles...
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I
Beau récit... très évocateur de ces 11 novembre. Moi ma chambre donnait sur le cimetière miltaire, juste à côté. Alors on n'entendait pas le discours, mais la sonnerie et après il y avait un lâcher de pigeons et je restais longtemps à suivre leurs traces dans le ciel.. bien après que le cimetière se fût vidé.
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