Don et abandon
Je continue mes réflexions sur la confiance...
Un des commentaires du billet précédent me dit: « L'abandon total "en confiance" à un autre, est un comportement infantile ». Je le crois volontiers. L'abandon "total" est un idéal (?) inatteignable, tendant à l'impossible retour à la fusion originelle. D'un autre côté le refus d'abandonner la moindre part de soi à l'autre équivaudrait à une vie repliée sur soi, érémitique, et pour tout dire totalement égoïste: ne donnant rien de soi. C'est donc entre ces deux extrêmes que se situe le chemin.
Si je veux entrer en relation avec l'autre, je dois forcément donner de moi. Des paroles, une écoute, des attentions. Voire des confidences, et une part de mon intimité si je me sens "en confiance". Plus je peux donner de mon intimité, abandonner ainsi une part de ce que je ressens dans ma solitarité, plus je crée du lien. Je ne suis plus seul. Je partage une partie de moi avec l'autre. Et réciproquement, cela va de soi, dans une relation équilibrée. Recevoir ce don de l'intime de l'autre, ce cadeau de la confiance offerte, est, pour moi, une des plus touchantes satisfactions qui soit. Personnellement, il m'arrive de le ressentir avec une émotion qui confine à la jouissance érotique. Les plus grands bonheurs que j'ai ressentis étaient dans ces instants-là.
La recherche du partage est inhérente à la nature humaine. L'humain, animal social, n'est pas un solitaire, par nature. Et pourtant... dans son intériorié il reste fondamentalement seul. Et seul il vivra ses angoisses, jusqu'à l'ultime, qu'il sera résolument seul à "vivre".
La question est donc de savoir jusqu'où on peu abandonner une part de soi sans "s'abandonner" excessivement. Jusqu'où peut-on s'autoriser ce comportement "infantile" de la vulnérabilité, tellement agréable à partager ? Il faut connaître ses limites, savoir ce qu'on peut "abandonner" de soi sans malaise. Savoir aussi ce qu'on peut recevoir sans que cela devienne pesant. La confiance, c'est peut-être cette adéquation entre le donneur et le receveur...
Le piège se tend dès je veux faire durer cet abandon réciproque. La confiance offerte et reçue en partage n'est qu'un échange temporaire. Une éphémère symbiose. Toute la logique des relations amicales, et a fortiori amoureuses, est au contraire de tenter de rendre renouvelables aisément ces moments de symbiose temporaire. Ne pas avoir besoin de rebâtir de la confiance à chaque rencontre, mais bénéficier d'un capital confiance qui se cumule. Ainsi se construit une confiance mutuelle faite d'abandons partiels réitérés. Tout en sachant qu'à chaque fois la rencontre est une chance... pas forcément acquise indéfiniment. C'est de cette possible rupture du lien que naît la crainte de retourner à un état de solitude. Car chaque lien est unique, et d'autant plus qu'il est intense, réjouissant, et durable. Perdre un lien de confiance, c'est perdre tout un pan de soi qui n'existe que grâce à l'autre, et perdre tout ce que l'autre offre dans la réciprocité. Et parce que l'enfant est toujours en nous, je ne crois pas, quelque soit la façon dont on peut l'anticiper, qu'on puisse éviter un certain traumatisme consécutivement à cette perte du partage.
Car la perte n'est pas que du lien, mais aussi de cette altérité unique qui me nourrit et m'enrichit. Contrairement à ce qui est souvent dit, perdre l'autre n'est pas perdre un miroir bienfaisant, mais perdre une porte ouverte sur un autre monde. Et cette perte là est irremplaçable.