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Alter et ego (Carnet)
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22 décembre 2005

Secrets de famille

Monique est une femme perturbée. Profondément perturbée. De loin, et si on n'approfondit pas la discussion, elle semble relativement normale. Mais elle bavarde souvent toute seule, à voix haute. En présence d'autres personnes elle le fait à voie basse, oubliant vite qu'ils sont là. Incessant babil murmuré. Elle est ailleurs, dans un autre monde, le regard perdu et tourmenté. Elle cesse dès qu'elle voit qu'on la regarde. Ses propos sont incohérents, mais on y entends parfois qu' il y est question de police, de filature, d'adultère. De princes et de personnages importants, aussi. Et puis de relations incestueuses, de bébés échangés à la naissance. Elle suit sa propre logique, incompréhensible pour quelqu'un qui chercherait à la suivre. Pour tout dire, elle est un peu "folle". Psychose maniaco-dépressive, en langage médical.

Elle est mariée depuis cinquante ans. C'est un échec total. Relation bizarre de haine solidaire, avec un mari qui le lui rend bien. Ils font chambre à part depuis une trentaine années, et assurément jamais l'amour. Ils sont restés ensemble parce que dans ce milieu on tenait, coûte que coûte. Pour le meilleur et pour le pire. Là, c'est le pire...
Ils ont eu des enfants. Quatre. Sous l'effet de l'alcool, cette jeune mère se livrait a de la violence physique sur ses enfants. Des coups, des cris, du sang. Même si c'était sous l'emprise de crises de colère, il en a découlé d'importants traumatismes psychiques.

Sur ses quatre enfants, tous sont marqués. L'un est très renfermé et taciturne. Il n'a jamais rencontré de femme, sans doute effrayé à jamais par l'exemple de sa mère. Les trois filles se sont mariées, chacune à un homme qui s'est trouvé en difficulté financière. Ces trois filles ont un rôle très responsable, très maternel, à l'inverse de celui qu'a tenu leur mère, incapable de se prendre en charge. Trois filles qui gagnent leur vie et celle de la famille, à l'opposé de leur mère qui dilapidait l'argent familial.
Deux filles refusent toute idée de séduction. Non pour des questions de principe, mais parce que tout ça n'a aucune importance pour elles. Pour leur mère, tout ce qui pouvait évoquer la sexualité était dégoûtant et pervers. Alors elles s'habillent comme des sacs et nient leur féminité. Trois enfants de Monique ont eu recours à la psychothérapie, une fois adultes, mais une seule a poursuivi. La seule qui va au fond des choses. C'est la plus jeune... Peut-être celle qui avait une place moins exposée que ses aînés.

D'où peut venir un pareil échec familial ? Qu'est-ce qui a pu autant perturber Monique ?

Elle était la dernière de onze enfants, née d'une mère qui en est morte quelques jours plus tard. Son père s'est remarié, mais la seconde épouse est morte aussi. Alors il s'est remarié encore une fois. Troisième épouse, mère de substitution absolument pas aimante. Perturbant, mais pas de quoi rendre folle. Il y a autre chose. Quelque chose que Monique ne sait pas, mais qu'elle ressent. Quelque chose qui la travaille tellement que toute ses pensées sont absorbées, en permanence.


Il faut remonter à la génération précédente. Sa mère, Geneviève, a des origines un peu mystérieuses. Mais personne n'en parlait. Secret bien gardé. Secret qui empoisonne. Est-ce que ce secret aurait pu être perturbant au point qu'un frère et une soeur de Monique ont fait un enfant ensemble ? Autre secret bien gardé, découvert très tardivement à la stupeur de leurs descendants.

Les origines mystérieuses de Geneviève, ce sont ses petits-enfants qui s'y sont intéressés, cherchant sans doute à mieux comprendre l'histoire de leurs parents. Un acte d'état-civil qui ne mentionne qu'une mère, sans trace de père, ce n'est pas totalement anodin. Geneviève était donc née d'une "fille-mère"... Un père ne l'a reconnue qu'à l'âge de huit ans, en se mariant. Rien de bien grave là-dedans, même si à l'époque ça l'était. Alors l'histoire familiale n'en faisait pas état, se contentant de l'acte religieux du mariage. Et il semble que pendant longtemps ce fut satisfaisant.

Il y avait toutefois quelques bizarreries. Notamment que Geneviève, à la mort de ses parents, ait été "recueillie" dans la famille d'Edgar, sans lien de parenté. Or Edgar avait déjà six enfants (sa femme en porta finalement quinze...). Quelques années plus tard Geneviève s'est mariée avec le fils aîné d'Edgar. En contrepartie de cet accueil il était question d'une somme d'argent héritée des parents de Geneviève. C'était l'histoire officielle, et les questions étaient vite éludées.

Mais les petits-enfants ne se sont pas satisfaits de ces approximations. Certains ont décortiqué le contenu du journal personnel d'Edgar, largement dupliqué dans la famille, et ont trouvé des éléments troublants. Avec ses mots pétris de religiosité, d'honneur grandiloquent et de patrie, il y racontait le départ et l'installation de toute la famille dans un territoire colonial. Edgar était militaire. Dans son journal il y avait deux lettres de félicitations, assez prévenantes, signées d'un personnage de la plus haute aristocratie française. Manifestement les deux hommes avaient un lien de connaissance, assez inattendu.
Surprenantes aussi, des copies d'actes religieux certifiées conformes par... Edgar lui-même ! Celui du baptème de Geneviève est suffisamment ambigu dans sa formulation pour laisser croire à la présence de son père à sa naissance. De quoi ne pas éveiller les soupçons. En apparence tout était net.

A force d'enquêtes et de recoupements, de recherches dans les archives familiales et dans les mémoires encore vivantes, un faisceau de présomptions s'est dégagé. Et d'abord qu'il y avait bien un "secret de famille", jalousement gardé et emporté dans la tombe par ceux qui savaient. Seul un énigmatique « je sais des choses que j'aurais préféré ne jamais savoir » avait filtré. Aucune autre trace, aucune preuve. Rien.

Pourquoi tant de mystère ? Pourquoi rompre tout contact avec la famille de Geneviève, l'enfant illégitime ? Pourquoi toute une famille s'est elle brutalement expatriée en terres lointaines ? Quel rapport avec ces lettres d'un personnage de très haute lignée ?

Une première hypothèse avait été émise: le haut personnage aurait fait un enfant à la mère de Geneviève... et une importante somme d'argent aurait permis de lui donner une éducation tout en achetant le silence. Ça paraissait à la fois simple et un peu rocambolesque. N'était-ce pas une façon de s'inventer une généalogie prestigieuse ?

Quelques années plus tard, après des recoupements trop longs à détailler, il est apparu que l'histoire était autre. En fait, l'enfant illégitime serait née d'une femme d'une autre grande famille aristocratique. Celle-ci était l'épouse du personnage de noble lignée. Pour éviter le scandale, l'enfant illégitime aurait été "donnée" à une femme qui l'a reconnue dès la naissance. Donnée contre une pension, puisque cette femme était déclarée "sans profession". A la mort de cette mère adoptive, entretemps mariée, la jeune Geneviève a été confiée à Edgar... dont les parents étaient les gardiens d'un chateau appartenant à la famille de la mère biologique. Alors pour éviter tout problème, celui-ci est parti avec toute sa famille loin de la France. Sacrifiant ainsi les études de ses propres enfants, pourtant brillants, puisqu'il s'installait comme colon dans une zone éloignée de la civilisation.


Il n'y aura jamais aucune preuve formelle, bien sûr, puisque toutes les précautions ont été prises pour qu'il n'y en ait pas. Mais ce qui est troublant c'est que Monique, la femme "folle", évoque dans ses délires tous les ingrédients de l'histoire: échange d'enfant, adultère, fuites et poursuites, personnes très importantes... Et pourtant, elle ne sait rien ! Et elle n'a rien voulu savoir lorsque l'histoire est venue à jour, il y a quelques années. Elle refuse catégoriquement d'écouter ce qui lui est dit, arguant que l'état-civil s'est trompé et que seuls font foi les papiers du mariage religieux (recopiés de la main d'Edgar) et les archives familiales (qu'elle n'a jamais vues).
Elle refuse d'écouter ce qui pourait donner un certain sens à ses tourments depuis près de quatre-vingt ans. Il est trop tard, elle est trop atteinte et depuis trop longtemps. Il lui faudrait accepter que sa famille, son père qu'elle admirait, militaire droit et bon catholique, aient délibérément menti. Inadmissible. Elle préfère s'accrocher à une histoire officielle qui ne tient pas.

Faire le lien entre le secret de famille et les graves perturbations de Monique est peut-être hasardeux. Mais la similitude entre ses propos incohérents et les éléments découverts est troublante. L'inceste entre frère et soeur n'est peut-être pas lié non plus, mais... Quant aux autres enfants de Geneviève, dont plusieurs sont déjà morts de vieillesse, je ne sais rien de leur équilibre psychique.

Quoi qu'il en soit, et quel que soit le vrai père ou la vraie mère de Geneviève, ce secret des origines a été quelques chose de profondément perturbant. Monique en est la preuve. Ses enfants, troisième génération après le coït illégitime, souffrent encore des conséquences.


Heureusement, pour ce qui m'importe, il semble que la transmission s'arrête là... car nos enfants vont bien. Leur mère, la plus jeune enfant de Monique, s'est prise en charge pour évacuer ses tourments et donner un sens à l'attitude de sa mère.




Sujet inspiré par Samantdi, qui écrit sur les origines de sa famille, et par H. qui m'a parlé des siennes...

Commentaires
I
Comme tu le remarques, H. ce genre d'histoire ne semble pas si rare que ce qu'on pourrait penser...<br /> Combien de vies violemment perturbées, esquintées pour des histoires de "convenances" ?<br /> <br /> <br /> Alainx, merci pour le titre du livre...
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H
Paule était une femme perturbée. Profondément perturbée. Elle était souvent ailleurs, dans un autre monde, le regard perdu dans son passé. Le jour, c’était une femme terriblement hautaine avec les adultes qui la côtoyaient, habituée aux fastes de son passé. Parfois, le jour elle laissait échapper des propos incohérents. La nuit, elle faisait de violents cauchemars. On entendait parfois qu’il y était question de police, de filature. De princes et de personnages importants, aussi. Et puis de relations interdites, de bébé arraché à la naissance. Pour tout dire, elle était un peu "folle". Psychose maniaco-dépressive, en langage médical.<br /> <br /> Paule n’a pas d’enfant. Du moins, si, elle en a un (ou une). La disparition de cet enfant avait été parfaitement orchestrée par sa mère aidée de la comtesse de la M. et de la comtesse de « je ne sais plus qui ». <br /> Elle avait 16 ans, on ne l’a même pas laissée voir son enfant. Les 3 copines de noble lignée avaient tout parfaitement organisé pour que les apparences demeurent et pour que cet enfant devienne un parfait secret de famille. Seule ombre au tableau ; Paule. <br /> Paule; enfant rebelle qui n’acceptait pas le choix qu’on avait fait pour elle, Paule qui faisait le caprice d’aimer son enfant qu’elle ne connaissait pas, Paule qui crachait sur les convenances, qui transgressait l’autorité paternelle. Mais Paule n’avait rien à dire, elle était déjà coupable de cette faute qui aurait pu ternir l’image de la famille s’il n’y avait pas eu des âmes bienveillantes pour la réparer, inutile d’espérer satisfaire son caprice. <br /> <br /> Paule épousa Pierre qq années plus tard, officier colonial et suivit son militaire de mari aux quatre coins de la planète. Principale caractéristique de Pierre ; amoureux fou de Paule. Ironie du sort, elle n’a jamais pu avoir d’autre enfant. Son désir d’enfant tourna à l’obsession, elle le trompa aux quatre vents, persuadée que le blocage venait de lui. Il n’était pas aveugle. Finalement, l’obsession changea, ne pouvant avoir d’autre enfant, elle désira plus que tout celui qu’on lui avait arraché. Pierre céda et mit les recherches en œuvre. Ils n’ont jamais retrouvé l’enfant. Secret trop bien gardé.<br /> <br /> Quand je l’ai connue, elle était presque octogénaire, tendre avec moi, exécrable avec ma mère. Encore belle malgré son grand age. Fascinante et attirante dans sa folie. (Folie qui n’est certainement pas complètement liée à la disparition de cet enfant, d’ailleurs.)<br /> <br /> C’est curieux, quand j’ai lu l’histoire de Geneviève, j’ai immédiatement pensé à cette grand-tante, aux similitudes de leurs histoires ; à leur ironie. A tel point, que dans le doute, j’ai quand même calculé l’age des uns et des autres. <br /> Monique 80 – Geneviève minimum 100 – non – ce n’est pas possible. <br /> <br /> Mais combien de Geneviève, combien de Paule, combien de Monique ?<br /> <br /> <br /> H.<br /> Comme Hydrogène. Elément le plus simple de la classification périodique.
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A
Si le sujet t'intéresse, je te conseille le livre suivant :<br /> Aïe, mes aïeux ! de Anne Ancelin Schützenberger<br /> : Liens transgénérationnels, secrets de famille, transmission des traumatismes <br /> <br /> Très abordable au niveau lecture (je veux dire que ça jargonne pas psy !!)
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G
Wao! ça donne des frissons dans le dos. une histoire qu'on aurait même du mal à imaginer tant elle est douloureuse. J'ai du mal à te faire un commentaire ici, tout de suite. <br /> Je ne peux que souhaiter que tous le monde puisse trouver enfin l'équilibre et la paix intérieure.<br /> Je suis émue, touchée.
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