Overdose
« Je n'ai rien contre la tendresse… Je suis même plutôt pour…
J'aime aussi qu'on me trouve agréable à regarder… et qu'on ait envie de me prendre dans ses bras, qu'on me le dise, qu'on envisage même sans frémir de me faire des câlins.. Enfin toute cette sorte de choses.
Mais par moment, j'apprécie qu' on n'oublie pas d' ouvrir les bras en question pour que je reprenne un tant soit peu d'autonomie motrice… »
Le dernier texte d'Alauda m'a quelque peu interpellé. J'y ai vu des similitudes plus que probables avec ce qu'a pu ressentir mon amie-amour [je cherche encore le sens de sa fuite...] face à l'homme euh... attentionné que j'étais avec elle. Alauda parle d'overdose. Je comprends ça. Je le comprends fort bien puisque moi aussi j'aime me sentir libre de mes mouvements.
J'espère cependant n'avoir pas été perçu comme l'homme collant-étouffant en quête d'amour qu'elle décrit. Parce que je n'ai jamais eu l'impression d'avoir "besoin" de quelqu'un, ni de souffrir d'un manque d'amour ou de solitude existentielle. Ou alors il y a très, très longtemps, dans une autre vie...
Par contre besoin d'être rassuré sur le lien, certainement. Parce que quelqu'un qui exprime un besoin de liberté c'est tout à fait compréhensible, et sain [et même attirant], mais un peu inquiétant. Libre... libre... oui, mais libre comment ? A quelle distance se situer pour ne pas être étouffant, ni ne paraître lointain ? Où se situe le juste équilibre qui suscite suffisamment de désir et de plaisir, sans trop solliciter le manque. Car bien sûr, tout cela n'est que la transposition du fameux « si tu me suis je te fuis, si tu me fuis je te suis ». Cette drôle de danse du désir qui demande une approche audacieusement prudente, et surtout un dosage affiné pour que le lien perdure alors que la relation évolue constamment. La description des bouchées de fondant au chocolat que donne Alauda est tout à fait évocatrice: ce qui a été très bon au début n'a plus forcément les mêmes effets ultérieurement. Et ça... qui peut le manifester mieux que celui qui mange le fondant ?
Oui, il faut savoir dire non, merci, je n'en veux plus. Mais c'est tout un art que d'exprimer ce genre de choses pour être bien compris. Dans les commentaires de commentaires [que je viens de lire après avoir écrit ce texte] Alauda explique les précautions qu'elle a prises. Le ton, les mots choisis, sont primordiaux et peuvent à eux seuls changer la dynamique d'une relation. Surtout si le partenaire n'a pas la même façon de déguster les fondants au chocolat ! Ou se délecte d'en manger pour la première fois... Car malgré le plaisir personnel ressenti, je ne crois pas que quiconque ait envie de gaver jusqu'à la nausée quelqu'un qui n'apprécie plus quelque chose. Ou alors il n'y a pas d'amour vrai. Par contre, l'envie de partager ajoutée à une mauvaise évaluation du ressenti du partenaire peuvent effectivement mener à l'overdose. Intuition défaillante, expression insuffisante... rien d'irréparable a priori.
Il se peut aussi que des gens aient réellement une béance à combler, un "besoin d'amour" insatiable. Là, mieux vaut se tourner vers quelqu'un qui a besoin de donner beaucoup...
Mais parfois c'est peut-être une vision trop globale qui peut tromper. Est-ce un "besoin d'amour" aussi profond qu'un gouffre, ou d'autres besoins bien plus aisément apaisables ? Pour ma part mon besoin principal était celui d'être simplement rassuré sur la nature de la relation. C'est à dire me sentir bien en phase avec les besoins de ma partenaire, et qu'elle le soit avec les miens. Pour cela j'avais besoin de mots, précis, et en quantité suffisante. De choses clairement compréhensibles dans mon langage à moi [c'est toute la difficulté enrichissante de la communication relationnelle...]. Besoin aussi d'être entendu, et compris. Besoin que mes besoins soient pris en compte et acceptés. Bref: besoin de communication. Or on a rarement les mêmes codes d'expression et les mots de l'un n'ont pas le même sens pour l'autre, ou pas la même portée...
Moi j'étais dans un monde que je n'avais jamais connu. J'avais beaucoup à apprendre et à découvrir. Beaucoup à comprendre. Peut-être que c'est sur ce plan là que j'étais insatiable... [Je le suis encore, vous l'aurez remarqué]
En fait j'avais "simplement" besoin d'être rassuré sur le fait que le besoin de liberté de ma partenaire était compatible avec ma façon d'investir une relation de confiance. Avec une sorte de marché non exprimé: je te laisse libre, si je suis sûr que tu ne me laisseras pas tomber [ironie: il se pourrait bien que son marché était identique, mais posé dans le sens contraire...]. Investir une relation de confiance implique d'abaisser ses défenses, une forme d'abandon à l'autre, et cela demande certaines conditions. Si je fais confiance, je m'expose beaucoup, je me livre à l'autre et, d'une certaine façon, je lui donne du pouvoir sur moi. J'accepte de lui donner du pouvoir. C'est énorme.
C'était peut-être trop d'ailleurs. Ou carrément fou ? Je ne sais pas ce qu'il en sera à l'avenir...
Cette vulnérabilité peut faire peur. Parce que ce pouvoir donné peut créer un sentiment oppressant: le pouvoir de faire mal, avec l'idée de culpabilité qui irait avec. L'impression d'un lien fort dont il deviendrait difficile de se défaire. Mais sans ce don, peut-il exister de l'amour ? Je crois fermement que la grandeur de l'amour est proportionelle à la grandeur de l'abandon de ses défenses...
On pourrait gloser sur la différence entre "donner du pouvoir" et "abandonner ses défenses"...
Ce qui est certain c'est qu'il se passe beaucoup de choses complexes, largement inconscientes, lorsque ce genre de lien se crée, se renforce, évolue. Peur de l'abandon qui peut conduire à abandonner avant de l'être, par exemple. Ou désir de fuite devant ce qui peut ressembler à un emprisonnement. Tout cela s'exprime de manière inconsciente, et est perçu inconsciemment par l'autre. Ainsi la peur de l'enfermement de l'un génère la peur d'être abandonné chez l'autre, et réciproquement.
Le besoin de liberté ne vient-il pas simplement de la peur de souffrir de l'abandon ? Ne pas se lier, ne pas s'attacher... pour se préserver du sentiment de perte. Je sens bien la tentation de ce système de défense s'installer en moi actuellement. Je travaille à ne pas y céder et à surpasser mes peurs en comprenant leur origine. Je n'ai pas envie d'aimer en me protégeant. Tant qu'on est dans la crainte de l'autre, on n'aime pas vraiment.
Finalement, besoin de liberté et besoin de réassurance, est-ce bien différent ?
Comment se sortir de cette dangereuse spirale autodestructrice? Je pense qu'il faut tenter d'en parler, ouvertement, en confiance, d'adulte à adulte [ça existe ?]. Pour cela il faudrait avoir, entre les deux partenaires, un niveau équivalent de connaissance de soi. Et aussi beaucoup d'empathie et de patience, chacun n'ayant pas les mêmes points forts...
Il faut aussi avoir les mêmes objectifs relationnels, un désir d'investissement similaire, une vision compatible du couple et de la liberté individuelle qu'il s'accorde. Et le même désir éventuel de durer...
Il faut aussi avoir une solide connaissance des modes de communication relationnelle, une grande capacité d'écoute et d'adaptation aux codes inconscients de l'autre. Le désir de se comprendre, et de comprendre l'autre. Au delà: de comprendre l'humain.
Et puis bien connaître ses propres sensibilités, ses fragilités, ses blessures d'enfance mal cicatrisées et ce qui est susceptible de les raviver.
Chercher à identifier les représentations, projections, et autres parasites qui brouillent la compréhension.
Ne pas juger péremptoirement, ni reprocher. Ne pas faire de projections ni de transferts.
Ne pas user de son pouvoir sur l'autre.
Savoir poser ses limites... tout en étant attentif à celles de l'autre.
Savoir dire non.
Et puis...
Eh oh, stop ! Idéaliste, va...
Ouais, tout ça à la fois, ça fait beaucoup de conditions à remplir ! Ça demande même une certaine expertise. Je ne sais pas si une vie y suffit...
Pour moi c'est une raison de plus pour ne pas me résigner, et toujours chercher à comprendre. Me comprendre et comprendre l'autre, dans un jeu de miroirs et de différences, de curiosité, d'ouverture, d'attention à l'autre. Comprendre, n'est-ce pas finalement une des plus stimulantes raisons de vivre ?
Aimer aussi... mais est-ce bien différent ?
J'ai beaucoup aimé chercher, et comprendre, avec elle...
Et bien qu'elle soit désormais absente, je continue.
Oui, lorsque les mots ne fonctionnent plus, peut-être que le silence est une issue.