Ignare
Hier Samantdi a évoqué son immersion dans quelques textes littéraires, revisités avec des élèves qui passent l'épreuve de français du bac (comme le fera mon dernier fiston dans quelques jours...).
Elle se réjouissait, avec raison, de constater qu'ils ne sont pas aussi ignares que ce qui est parfois colporté.
Le terme "ignare" m'a ramené à mon adolescence. Au temps où, étant trop inadapté au système scolaire classique (j'étais absolument nul en maths...), j'ai été catapulté vers l'enseignement technique. Ce qui était passablement absurde puisque les maths, dans la filière "mécanique générale", demandaient quand même un bon niveau.
Il avait été question que je suive un bac littéraire, mais c'était jugé comme sans aucun débouché... Y repenser évoque pour moi un beau gâchis. Mais bon, mon parcours aura suivi d'autres intinéraires.
Bref, je me suis retrouvé à préparer un bac technique. Certains aspects me plaisaient. Travailler sur un tour ou une fraiseuse est resté dans mes bon souvenirs. Et surtout je me suis régalé en dessin industriel. Mon goût pour la précision et le perfectionnisme me permettaient d'avoir un tracé impeccable. Je me souviens encore du dessin que le prof avait affiché au tableau en demandant à tous les élèves de venir voir ce qu'était un travail parfait. J'en étais à la fois fier et très gêné...
Plus tard j'ai appris des tas de trucs sur la fabrication de l'acier, sur les degrés de précision dans l'ajustement des pièces métalliques, sur la résistance des matériaux, le laminage ou le tréfilage, comment calculer et réaliser un filetage. J'ai appris à calculer des structures métalliques, avec des tas de mesures dont j'ai tout oublié aujourd'hui. Tout au plus me reste t-il des notions de forces et d'équilibre isostatique...
Par contre, et c'est sur ce point que le billet de Samantdi m'a fait gamberger, je n'ai pas bénéficié du socle commun de connaissances d'un élève "normal". C'est à dire que, pour je ne sais quelle raison tenant aux programmes, il ne nous était pas donné la possibilité d'étudier ce qui fait une base de culture et de réflexion. Si la plupart des élèves "normaux" se souviennent d'avoir étudié des textes de Rousseau, Baudelaire ou Mallarmé, moi je n'en ai pas vu la trace. Ainsi lorsque j'entends parler de la lecture de ces oeuvres comme étant des évidences... je me sens frustré, exclu, et un peu honteux de ma condition. Non, je ne connais rien de tout ça. Je ne connais pas ce que les autres ont appris "normalement". Je ne sais pas si le manque de cette culture est vraiment un handicap, ou si c'est moi qui l'imagine ainsi, mais c'est comme si j'avais été dépossédé de quelque chose. Comme si je portais à vie cette tare.
Je fais partie de ceux qui ont été exclus de ce savoir.
Pourtant j'avais bien des cours de Français. Deux heures par semaine, si mes souvenirs sont exacts. J'aimais beaucoup, alors que la plupart de mes camarades y allaient en maugréant. J'étais fasciné par ce savoir et ces pensées élargies, et lisais toujours plus loin que ce qui était à faire. J'aimais cette ouverture à la pensée que nous prodiguaient les profs... souvent découragés par le peu d'enthousiasme de ces classes "techniques".
Ce qui m'aura le plus manqué est la philosophie. J'ai bien tenté de me rattraper un peu en lisant les cours de mon fils aîné (qui, comme par hasard, a fait un bac littéraire), mais il me manquait cette transmission orale que délivre un prof.
Peut-être est-ce pour cette raison que je développe toujours beaucoup mes écrits ? Comme si je devais tout découvrir par moi-même et l'étayer. Disserter en autodidacte, sans ce savoir de base. M'expliquer ce que je découvre, pour mieux le faire entrer en moi.
Je garde cette vilaine impression d'être "ignare", parce que je ne connais rien de ce que les autres ont appris. J'en ai un peu honte. Même si, depuis, j'ai acquis un savoir personnel dans d'autres domaines de la pensée humaine.
Par ailleurs, vu ma propension à l'écriture, il ne semble pas que ce manque de culture littéraire ait beaucoup joué sur ma capacité et vitalité d'expression...