La poussière dans les traces de pas
Un déménagement est une excellente occasion de se débarasser de morceaux d'un passé sans avenir. Tout comme le relate Samantdi pour les entassements et accumulations de sa mère, je suis en train de bazarder avec mon amie future-ex un tas de vieilleries accumulées depuis des années et stockées « en attendant »... d'en faire le tri fastidieux. Les circonstances ont fait que nous avons toujours disposé de davantage de place à chaque déménagement. Trois lieux de vie, de l'appartement de centre ville à la maison à la campagne avec garage et grenier, puis à une nouvelle maison sans garage ni grenier mais avec de très grandes dépendances. De la place à profusion ! Idéal pour tout garder, ou presque. Mais le jour où il faut réduire le volume parce qu'on vend le lieu... il faut se retrousser les manches et faire quelques visites à la déchetterie du coin !
On à trouvé de tout, des jeux d'enfants au vieux meubles de guingois, des piolets de montagne aux collections de revues, des planches-qui peuvent-servir aux souvenirs de jeunesse ! Vraiment de tout. Parfois encore utile, mais souvent inutilisé depuis la mise en carton. Il y aurait de quoi faire un inventaire à la Prévert, dont je vous ferai grâce.
Le plus bizarre, c'est d'avoir gardé des centaines de pages de cours. Comme si il aurait été sacrilège de jeter ces années d'assiduité pour se former à un métier. Comme si, dans un excès de zèle, il aurait pu être nécessaire de replonger dans ce savoir théorique. Or jamais je ne l'ai fait...
Ce qui m'a le plus surpris, en feuilletant au hasard quelques pages, c'est que de tout ce que j'ai été censé apprendre il ne me reste quasiment rien. Ces mots, ces signes cabalistiques, ces formules mathématiques, sont aussi parlants que si j'étais devant des idéogrammes chinois. Ou alors je retrouve bien le souvenir de ce que j'ai écrit, mais ça n'a plus de sens au milieu de l'immensité des lacunes que l'oubli à creusé. Que me reste t-il de ces années ? Parfois un vague savoir un peu plus consistant que la moyenne, sans plus. Rien de vraiment exploitable. C'est hallucinant de voit tout ce que j'ai tenté d'ingurgiter pour en arriver aux scories qu'il m'en reste. Une fraction infinitésimale. Quelques traces. Cours de résistance des matériaux, de phytotechnie, d'automatismes... il faut avouer qu'il n'y a aucun lien entre ces filières totalement disctinctes. Mon parcours scolaire et supérieur a été assez éclectique. Du béton à l'Acier, de l'accoustique aux engrais, de l'organisation cellulaire à celle d'un chantier, du russe à la charpente, de la physique statique à la géotechnique. Tout cela est très loin de ce qui fait ma vie maintenant. C'est presque une vie antérieure.
Alors à quoi bon garder ? En fait le seul intérêt est de prendre conscience de toute cette matière perdue, ce savoir translucide, cet éphémère apprentissage évanoui. Ah si : j'ai quand même un petit plaisir à retrouver tous les petits dessins qui parsemaient mes pages, signes de mon profond désintérêt pour les matières enseignées. J'aimais beaucoup plus dessiner qu'écouter...
Bizarre aussi de trouver, en compagnie de Futurex, un dossier contenant les documents préparant notre mariage. Liste de mariage, liste des invités, esquisses du dessin de faire-part. Et puis la pile de lettres de félicitations, nous souhaitant tout le bonheur possible. Et le pire, si je puis dire: des trucs de préparation (religieuse) au mariage. On a retrouvé aussi des bouquins sur le couple plein de bons conseils pour que ça dure. Tu parles...
Bon, je suis un peu mauvais joueur là. Disons que j'ai actuellement une certaine réticence envers le mariage. Ou plutôt une immense perplexité. J'y ai tellement cru, j'ai tellement défendu cette idée d'engagement, que je suis un peu circonspect vu ce qu'est devenue notre situation conjugale. Et quand je relis ces bouquins et tous les bons conseils qu'ils donnaient, je comprends à quel point les lire ne garantit rien. Tout était peut-être marqué, lu attentivement, mais il manquait l'expérience. Quoique... qu'en aurait-il été si nous n'avions pas consacré attention, énergie, et persévérance durant toutes ces années de vie commune ? Finalement, nous avons fait un long bout de chemin côte à côte, et dans de bonnes conditions.
Le plus rigolo c'est que c'est maintenant que nous nous dé-marions que nous appliquons certainement le mieux ce qui fait qu'un couple fonctionne. Peut-être parce que nous ne sommes plus en couple et que les enjeux ont changé ? Allez savoir...
Alors, à quoi ça sert de garder des fragments du passé ?
Peut-être à mesurer le temps. Arpenter le chemin parcouru et se dire qu'on a bien changé. Constater que le passé est mort, lointain, aussi poussiéreux que ces quelques traces matérielles. Ce ne sont que des supports au voyage de la pensée dans le temps. Leur seule valeur se rattache à un vécu et c'est pour cela que des personnes extérieures n'y voient aucun sens. Dans le bric à brac ce sont autant de madeleines de Proust qui attendent leur réveil. Quelques instants d'éclat après des années de sommeil et d'oubli. Un peu comme des photos, mais en trois dimensions, avec une texture, une odeur (souvent un peu moisie, il est vrai...). Le capharnaüm du fond d'un grenier, c'est un peu comme un album photo. Et c'est pas étonant qu'il faille tant de temps pour jeter ces fragments de vie, soupesant pour chacun leur poids de souvenir. Et prendre ce temps n'est pas aussi vain qu'on pourrait le croire.
Ces brefs moments de nostalgie et de plaisir retrouvé, il est bon de les partager avec qui ce passé a été vécu. Il est important aussi pour les enfants (même devenus grands), qui peuvent trouver quelques preuves tangibles d'un temps où ils n'existaient pas encore. A condition que ces objets aient un sens transmis par la mémoire familiale. A condition qu'un tri soit fait régulièrement pour que ce musée encartonné ne conserve que quelques pièces signifiantes.
Finalement, c'est un peu comme l'accumulation du savoir: on n'en conserve que l'essentiel, l'utile pointe, celle qui permet d'avancer et se transmettre dans un présent vivant. Une très grosse proportion n'aura été utile que comme objet de transition pour aller plus loin vers d'autres savoirs, d'autres chemins. Vivre c'est consacrer beaucoup d'énergie à laisser entrer dans l'ombre ce qui aura été porteur de futur. Comme chaque pas dans l'existence n'a de sens que par les pas qui l'ont précédé. Comme chaque bourgeon hérite du bois formé antérieurement pour l'avoir hissé au sommet.
