Aliéné au lien
En lisant dans un des commentaires le mot "aliéner", en parlant du lien, je me suis demandé si les deux termes avaient une origine commune. Aliéné, comme dans "asile d'aliénés", où des fous sont privés de liberté, et autrefois maintenu liés...
Sachant qu'il faut se méfier des similitudes apparentes, j'ai consulté mon dictionnaire étymologique. J'aime bien faire ce petit détour pour mieux cerner certains mots dont je pressens qu'ils peuvent être porteurs de sens.
Là, je n'ai pas été déçu, car si ce mot n'a aucun rapport avec "lien", il est par contre en... lien direct avec le titre de ce blog.
Aliéner vient d'une racine indo-européenne, *al, signifiant "autre". En grec allos, en latin alius (que l'on retrouve dans l'alias du pseudonymat).
Alienus, "qui appartient à un autre". Alienare, "faire passer sous la domination d'un autre". On voit bien qu'aliéner à un sens de soumission à autrui. C'est effectivement une forme de lien, mais dans un rapport inégalitaire, de dépendance. Parfois je me sens encore aliéné à l'écriture sur internet... Dédoublement de personnalité entre celui qui se voit dépendant du regard et celui qui voudrait en être libéré.
Aliénation à mon passé aussi, dont un autre moi est tenté de s'affranchir.
Mais Alien c'est aussi cet "étranger", en langue anglo-saxonne, rendu célèbre par un film angoissant. La peur de l'alien, l'autre menaçant et insaisissable, étant là portée à son paroxysme.
Alter c'est "l'autre" de deux, opposé à "l'un"... Alter ego c'est "un autre moi-même". Quand au titre de ce blog, en intercalant un "et" décalé, joue sur le double sens : l'autre et moi...
Alterare, c'est falsifier, dénaturer, choses qui peuvent fort bien se produire dans un lien. Adulterare c'est corrompre. D'ou adultère, où le lien conjugal est mis à mal. Tandis qu'altercari donne altercation, souvent présente dans l'adultère, mais aussi dans de nombreux rapport à l'altérité. Et si dans une relation l'alternance peut être souhaitable (Alternus "un sur deux"), les rapports subalternes sont à proscrire (subalternus "à la disposition de l'un ou de l'autre").
Le mot altruisme n'a été crée qu'au 19eme siècle par Auguste Comte, ce qui ne signifie aucunement que le souci de l'autre n'existait pas auparavant...
De la racine grecque allos on retrouve notamment la trace dans allégorie, "langage différent", et allergie, "réaction différente". Et si on n'emploie pas le premier terme pour dire qu'on ne se comprend pas, le second est fréquent pour signifier qu'on ne supporte pas un autre... Dommage qu'on ne fasse pas plus souvent de paralellos: placer en regard d'un autre.
Être lié sans être aliéné, toute une aventure d'émancipation.

Planches aliénées l'une à l'autre par le lien durable de clous